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Philippe Rodier

 

Auteur de "L'entraîneur idéal" (éd. Hugo Sport) et "Jouez sérieux" (éd.Marabout).

 


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Le cafouillage de l'année

José Mourinho, soldat sans bataille

Honteux face à Séville la saison passée, désobligeant la majeure partie du temps face aux gros en championnat, Mourinho a été limogé de Manchester United. Le Special One va devoir se réinventer pour survivre…. Mais comment?

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"Je me sentais comme un docteur assigné à travailler avec le meilleur chirurgien de sa spécialité. L’attention aux détails de José était exceptionnelle, tout devait être bien fait à 100%".
Aitor Karanka, ancien adjoint de José Mourinho.

 

* * *

 

Nous sommes le 10 avril 2003, à Porto. La Lazio Rome (emmenée par Roberto Mancini) vient défier les Dragons chez eux, demi-finale aller de la Coupe UEFA. José est pressé d'en découdre, car il le sait bien: s'il vient à bout des Italiens, la victoire finale lui tendra les bras. Battre Boavista ou le Celtic ne sera pas un problème.

 

Le FC Porto n'est pas favori, la Lazio a fière allure, et José décide de faire une sortie médiatique dont il a le secret: "Si l'objectif était d'arriver en finale, ma préférence se serait portée sur tout sauf la Lazio. Si l'objectif était de gagner la Coupe, alors je voulais les Italiens à tout prix. Le tirage au sort nous était donc favorable peu importe son issue. J'étais très serein." Serein face à Mihajlovic, Claudio Lopez, Chiesa, Couto, et Simeone, Mourinho annonce la couleur: cette rencontre sera un récital, le sien. Nous allons découvrir ce qu'est le football pour lui. Ni plus ni moins qu'un simple jeu.

 

 

Tout pour la victoire

Dès la 5e minute, Claudio Lopez ouvre la marque, donnant un avantage considérable aux siens; un but à l'extérieur pourrait s'avérer décisif à ce stade de la compétition. Mais Porto garde la tête haute… quatre minutes plus tard, Maniche égalise, puis, Derlei (28e) permet aux Portugais de mener 2-1 à la mi-temps. Les joueurs de José Mourinho ont la mainmise sur cette rencontre, mais José le sait, il ne faut surtout pas encaisser de second but, sous peine de voir ce match retour se muer en une vraie partie d'échecs.

 

 

À cœur vaillant, rien d'impossible: à domicile, les Romains pourraient créer l'exploit. Derlei (50e), Postiga (56e) permettent à Porto de mener 4-1. Cela ne va pas empêcher José d'en rajouter une couche. Le résultat est bon mais l'acteur décide d'entrer en scène, il ne veut surtout pas d'un foutu second but en plus. Las Antas a déjà cédé une fois, certainement pas deux…

 

88e minute, Ricardo Carvalho laisse filer le ballon en touche. Si la Lazio joue vite, il y aura but, c'est sûr. José surgit alors de son banc et attrape la manche de Castroman; empêchant ainsi l'Argentin de jouer rapidement. José ne voulait pas de second but, José n'aura pas de second but.

 

Sa défense a eu le temps de se replacer, bloquant par la même occasion l'offensive romaine. Le monde découvre alors un coach fait de vice et de malice, mais toujours au service de son équipe. Bien sûr, l'arbitre exclura le futur Special One, l'UEFA le sanctionnera d'un match de suspension assorti d'une amende de 2.000 euros.

 

Mais José avait gagné la bataille et, désormais, le monde savait qui est Mourinho. Tout dans le style, la dégaine, la pose et la paye. Un vrai son pour les sales gosses: "J'ai été expulsé parce que j'ai manqué de fair-play. Il y a eu une action dangereuse de contre-attaque et j'ai préféré être expulsé pour éviter que Castroman puisse effectuer une touche en situation d'infériorité numérique." Le bad boy vient de faire son entrée dans la partie. Pour le meilleur, comme pour le pire…

 

 

Méthodes nouvelles, personnalité controversée

En un laps de temps restreint, Mourinho va apporter une dimension nouvelle au football. Fort de sa grande gueule et de nouvelles méthodes au niveau du management, de l’entraînement et de l’utilisation des médias, le Portugais va révolutionner le métier d’entraîneur: "Le challenge Mourinho, c’était le challenge de l’intelligence, de la confiance en soi, détaille Sir Alex Ferguson. Il m’a fallu relever ce défi. Ce type est intelligent. À chaque fois qu’il s’exprime dans les médias, il galvanise son équipe. Il a un effet terrible sur ses joueurs." Avec Mourinho, l’entraîneur devient petit-à-petit un véritable gestionnaire d’émotions, avant d’être un homme de terrain uniquement.

 

Auteur du Cas Mourinho et de Guardiola, éloge du style, Thibaud Leplat éclaire: "Mourinho n'a pas fait avancer le jeu mais la profession du métier d'entraîneur, oui. Il a même éduqué les amateurs de football. On était devenu en droit d'attendre quelque chose du métier d’entraîneur après lui, de la même façon qu'avec un Cruyff, ou Guttmann, ou Herrera: il fait partie du mec qui peut nous offrir quelques miracles. Le problème, c'est qu'avec Guardiola, le miracle s'est systématisé. On s'est demandé si c'était le Barça, si c'était les joueurs, et si c'était lui qui avait le secret? Il arrive au Bayern, il fait la même chose, il ne parle que de jeu, il se retrouve à ne jamais être éliminé avant les demi-finales de Ligue des champions en six participations… Le type ne parle jamais de gagner; son idée n'est pas fondée là-dessus, et il gagne tout. Mourinho, lui, est un type qui a rendu la profession d'entraîneur beaucoup plus intéressante qu’auparavant.

 

Il a su rentrer complètement dans son époque. C'est quelqu'un de très intelligent, qui sait parfaitement s'adapter. C'est pour ça qu'il a un côté paradoxal: il se dit hors de la norme, mais, finalement, il représente parfaitement le système. Avant son arrivée, ça sentait un peu les chaussettes sales sur les bancs de touche. Lui, il débarque en costume Cerrutti, on fait des sujets sur lui, c'est une véritable star, il représente le futur. Et d'un coup, il se retrouve confronté à Guardiola, un phénomène nouveau qui est la réponse humaniste au pragmatisme le plus débridé. Et là, il devient la norme petit-à-petit, il apprend à perdre."

 

Des défaites qui vont avoir un impact terrible sur l’aura du Special One. Qui y a-t-il de plus douloureux pour un être prodigieux que de redevenir la norme? Perdre devait être un chemin, la promesse d’une progression à venir. Pour Mourinho, il s’agira du début d’une longue descente aux enfers.

 

 

Changement d'ère

"Qu'est-ce que j'aimais autant chez Mourinho ? Sa manière de parler, sa manière de bouger, son élégance vestimentaire. Il avait toujours l'air en contrôle et extrêmement confiant."
Mesut Özil

 

En 2015 (après son doublé championnat-Coupe à la tête de Chelsea), la moitié des joueurs de Premier League déclarait rêver d’être entraînés par le Portugais. Aujourd’hui, le Special One ne séduit plus (dix-neuf points de retard sur le leader du championnat, cela ne colle pas vraiment avec l’image d’un winner, encore moins avec le standing d’un club comme Manchester United).

 

Sur le bord de la touche, porter un joli costume avec panache ne suffit plus. Et les défaites avec une faible prise de risque apparaissent forcément comme peu valorisantes aux yeux du monde. Pour convaincre, il faut gagner (et perdre sans honneur, cela coûte généralement bien plus qu’une simple défaite). De leur côté, les joueurs n’ont plus nécessairement l’envie de rejoindre une opération commando, mais qu’on leur parle football avant tout.

 

Pire encore pour l’homme aux deux Ligue des champions, le management dit "à l’ancienne" ne passe plus (les men sont devenus des boys, au fil du temps et au gré de l’évolution de la société), et le Mou ne parvient plus à fédérer autour de sa personne avec autant de réussite (Matic, Lukaku, Young et Fellaini étaient les seuls à soutenir encore leur entraîneur à Manchester). Le point central de sa méthodologie.

 

Ancien gardien du FC Porto (1988-1996, 1999-2007), Vítor Baía théorise: "Il connaissait tout le monde si bien (à Porto) qu’il aurait pu contrôler nos émotions dans toutes les situations. Dans mon cas, il n’avait qu’à me taper dans le dos et j’étais prêt à rentrer sur le terrain. D’autres joueurs avaient besoin de motivation, un besoin d’être glorifiés, et il savait qui avait besoin de quoi. Ce qui le rendait si bon dans sa gestion de groupe."

 

 

Créer l'adversité

Aujourd’hui, la fameuse guerre éternelle avec Barcelone n’existe plus, et Guardiola a depuis bien longtemps gagné son duel avec le Portugais: "Lorsque Mourinho a obtenu le poste (d’entraîneur de Manchester United), nous étions tous ravis, explique Jamie Carragher, car nous pensions à Mourinho et à Guardiola (à leur duel et à leur histoire commune). Aujourd'hui, nous ne parlons même plus de Mourinho et de Guardiola dans la même phrase. C’est la plus grande chose qui vous dit que cela n’a pas fonctionné." Quand ton meilleur coup tactique devient l’entrée de Marouane Fellaini, le problème est total.

 

Déchu de son aura, délaissé par son fluide magique (le fameux mojo), le Special One n’a plus d’ennemi à combattre, si ce n’est lui-même. "Mourinho ne cherche pas la beauté, il cherche un ennemi. S’il n’en a pas, il en créera un", expliquait récemment Thiago Motta dans les colonnes de Goal. Dans la psychologie du Mou: se constituer une adversité est la première étape vers l’héroïsme.

 

Mieux encore, une source de motivation obligatoire pour avancer sur le chemin du succès. Avec le départ de Rui Faria (son adjoint historique depuis 2001), José a également perdu l’un de ses repères les plus importants, dans un moment charnière de sa carrière. Que lui reste-t-il aujourd’hui?

 

Que faire, quand les tours du magicien sont connus de tous? Que faire, quand les pirouettes ne fonctionnent plus? La possibilité de prendre une sélection – avec un quotidien plus léger, et une présence moins prononcée au contact des joueurs – pourrait constituer une possibilité de renouveau crédible. Celle de rejoindre un projet plus modeste, à l’image de son ancien mentor, Louis van Gaal (en 2005), également.

 

D’ici là, Mourinho pourra apprécier la suite de la Premier League et de la Ligue des champions depuis son canapé. En rêvant d’un retour à Madrid, très probablement. Reste à savoir si la Maison Blanche accepterait un nouveau flirt avec le démon.

 

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