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Sylvain Dupont

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Vaincre à Berlin

Jared Borgetti, "el Zorro del desierto"

Le mois dernier, un attaquant aux folles statistiques mais ni chauve ni brésilien, a tiré  sa révérence dans la discrétion. Saluons la sortie du recordman de buts en sélection mexicaine.
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C’est tout le paradoxe de l’histoire de Jared Borgetti, "el Zorro del desierto": pas destiné à être footballeur, pas doté d’un physique exceptionnel, végétant dans un championnat secondaire, il s’est taillé une place et un nom parmi les grands buteurs des dernières années. Avec son compteur bloqué à 258 buts, il figurait encore il y a quelques mois entre Rivaldo (267) et Ronaldo (246) au classement des meilleurs buteurs en activité, entourés de beaux noms comme Raúl, Thierry Henry, Ruud van Nistelrooy, Andriy Shevchenko [1] …

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De manière tout aussi paradoxale, il se mesure au Mexique à des compatriotes ayant une aura supérieure à la sienne, ainsi qu’un palmarès plus glorieux, mais il garde une cote de popularité intacte, malgré des dernières années en demi-teinte: les fans mexicains, quelle que soit l’équipe qu’ils supportent, retiennent chez Jared son image de footballeur fidèle, travailleur et patriote.


Moins people que Cuauhtémoc


Il faut dire que Jared Borgetti est associé, dans l’imagerie collective, aux footballeurs à l’ancienne, plus concentrés sur le foot que sur ses à-côtés, proches de leurs racines et des valeurs du peuple. Né à Culiacancito, petit village au nord-ouest du Mexique, dans une région désertique située à 1.300 kilomètres de la capitale, c’est en effet à coup de miracles et de travail que le jeune Jared a réussi à effectuer une carrière professionnelle, l’entraînant parfois loin du pays qui l’a vu naître.

Cependant, jamais l’homme aux 46 buts avec le Tri n’a oublié d’où il venait: après avoir été repéré par l’Atlas de Guadalajara, où il débute sa carrière avec des statistiques honorables (21 buts en 61 apparitions), il retourne vite dans le Nord du pays, à Torreón, où il devient une star avec l’équipe de Santos (1996-2004). L’année suivante, il quitte le club après deux titres de champion, pour rejoindre le promu Dorados de Sinaloa... parce que l’équipe est basée dans sa région natale, à Culiacán.
Ce geste d’attachement à ses origines, il le renouvellera à plusieurs reprises: à l’automne dernier, alors qu’il évolue en 2e division, il répète à qui veut l’entendre qu’il souhaite raccrocher les crampons avec Santos, club qui lui a tout donné et qu’il souhaite remercier par un dernier défi. Las, la direction du club ne veut pas faire ce geste, et lui octroie juste une place au sein du staff et dans la légende du club, en le nommant "Guerrero de Honor". Meurtri, Jared annonce qu’il arrête le football. Et déclare tout naturellement qu’il va rester dans le football et s’occuper de jeunes, là où son contemporain Cuauhtémoc Blanco s’affiche dans des telenovelas et dans les magazines people [2].

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Fidèle à sa réputation, il accepte ensuite un hommage de la part des fans de Santos, mais pas par le biais d’un jubilé: juste un tour de stade pour remercier "son" public, accompagné de sa famille qu’il ne manque jamais d’associer à sa réussite. Alors qu’on ne compte plus le nombre de conquêtes de Cuauhtémoc Blanco, en procès avec son ex-femme, Jared, très croyant, vit en effet avec son épouse depuis des années, et ses premiers mots lors de l’annonce de son retrait ont été pour elle et ses proches.


Plus respecté qu’Hugol

Fidèle il l’est aussi à ses amis, comme son passeur attitré, le chilien Rodrigo ‘el Pony’ Ruíz, grâce à qui il a gagné ses titres avec Santos, "un camarade de club qui a été une partie fondamentale de [sa] carrière". Mais si l’appui de son compère fut précieux en club (9 tournois, entre 2000 et 2004, à plus de 10 buts pour "el Zorro"), il n’en demeure pas moins qu’en sélection, il savait faire preuve de la même efficacité sans bénéficier de ses caviars: Jared avait le don de fabriquer des buts, surgissant de nulle part pour couper une trajectoire ou pour placer une tête victorieuse sur une demi-occasion.
En dehors, bien sûr, de l’apothéose que constitue son but sur sa tête d’exorciste face à l’Italie en 2002, il était à cette époque-là le sauveur du Tri, l’homme qu’on faisait entrer dans une situation mal embarquée – comme lors des éliminatoires face à des petites équipes de Concacaf. Mais son sens du but l’a aussi conduit à marquer contre des nations plus prestigieuses (Pays-Bas, Allemagne, Uruguay, Brésil) jusqu’à atteindre le chiffre de 46 buts en 89 sélections, soit 1 toutes les 143 minutes [3].

Son but contre l’Italie en 2002, avec commentaires du Micro de Plomb et un concours de superlatifs avec Guy Roux.
Malgré un physique frêle et longiligne (1 mètre 86), il s’approprie donc le poste de titulaire à la pointe du Tri, succédant à de grands noms comme Manuel Negrete, Carlos Hermosillo, Luis Hernández, et parvient même à effacer l’ombre de l’immense Hugo Sánchez. Ce dernier, malgré sa réputation en Liga espagnole, n’a jamais connu la même réussite en sélection, pâtissant du faible niveau du Mexique à son époque, et ses trois Coupes du monde se sont soldées par des échecs, symbolisé par son penalty raté face au Paraguay en 1986. Pire, son caractère individualiste (brouille avec le sélectionneur en 1994 et refus d’entrer en jeu contre la Bulgarie) a fini par le discréditer aux yeux du public [4], qui accorda vite son affection à un joueur plus efficace et plus enclin à "mouiller le maillot".


Plus fidèle que Rafa

Un autre phénomène qui contribua à faire de Jared "l’un des rares joueurs à être aimé par tant d’équipes et à n’être haï par personne", dixit un observateur, c’est son choix de terminer sa carrière au Mexique. Après avoir été le premier Mexicain à jouer en Premier League (Bolton en 2005/2006), ouvrant ainsi la voie à ses jeunes successeurs, il fit certes un passage lucratif au Émirats Arabes Unis, mais il rentra vite au pays, pour y boucler la boucle.
Il joua encore pour six équipes, en continuant à faire preuve de la même joie de jouer et de marquer, même à trente-sept ans et en deuxième division, achevant de convaincre les fans, toujours prompts à critiquer ceux qui ne jurent que par l’étranger et renient en quelque sorte leur pays. Le "malinchisme" – du nom de l’esclave devenue la compagne d’Hernán Cortés – reste très répréhensible au Mexique, et dont on accuse quiconque pris en flagrant délit de ne pas honorer sa patrie.

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L’exemple de Rafael Márquez, reconnu et admiré pour son rôle dans la Selección et son parcours en Europe, est flagrant: son capital sympathie est énorme, mais ses moindres erreurs sont guettées par les médias… qui lui reprochent, par exemple lors de son expulsion face aux États-Unis lors des éliminatoires, d’avoir trahi la patrie. Depuis, sa décision de finir sa carrière aux États-Unis a également été mal perçue, d’autant que ses déclarations affirmant, à l’instar d’autres grandes figures du foot (Hugo Sánchez, Javier Aguirre…), qu’il ne voulait pas revenir vivre au Mexique n’ont pas arrangé les choses.
À l’opposé, on trouve donc Jared Borgetti qui fait ses adieux en affirmant: "Je suis heureux, je vis du football et je continue à profiter de ce sport qui m’a tant donné et que j’aime tant, et je suis convaincu que je resterai dans le foot pour tenter de lui rendre tout ce qu’il m’a donné. Je lui suis redevable, il y a beaucoup de choses que l’on apprend quand on joue et, à mon avis, nous, les joueurs qui sommes sur le point d’arrêter, devons continuer dans le football mexicain pour l’aider à grandir".

"El Zorro del desierto" ne restera pas seulement le recordman de buts en sélection, mais aussi et surtout le plus respecté et aimé des joueurs mexicains... Jusqu’à ce que "el Chicharito" Hernández vienne prendre sa place dans les statistiques et dans les cœurs.


[1] Chiffre basé sur les championnats de première division et arrêté au 31 décembre 2010.
[2] On doit à la vérité de préciser que Cuauhtémoc Blanco investit aussi dans la formation de jeunes à travers d’écoles qui portent son nom et vouées à fournir des joueurs aux équipes professionnelles. Pas exactement la même démarche donc…
[3] En comparaison, Hugo Sánchez marquait toutes les 170 minutes, et le digne successeur de Jared, ‘el Chicharito’ Hernández, en est à 1 but toutes les 99 minutes.
[4] Pour finir de le discréditer, son passage désastreux à la tête du Tri (incapable de se qualifier pour les JO, campagne de qualification médiocre) a effacé le souvenir de ses enthousiasmants premiers pas comme entraîneur (Bicampeón avec Pumas en 2004).
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