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Jamel Attal

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Leçon 9 : le consultant télé

Extension du domaine de la crise

Le destin incertain de Canal+ fait craindre pour l'avenir du foot français en général et du PSG en particulier. L'impact en Italie pourrait aussi être de taille, dans un Calcio qui sombre dans la dépression. Quant à J2M, il se dégonfle spectaculairement.
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Ce n'est pas une faillite comme celles de Kirch et ITV Digital, mais à coup sûr le signe précurseur de nouvelles déconvenues pour les économies du football française et italienne. Le limogeage de Pierre Lescure est un épiphénomène au regard des incertitudes qui planent sur le groupe Vivendi, sur les marchés médiatiques français et italien et accessoirement sur le PSG.

PSG, Canal historique
Le club de la capitale voit ses craintes d'un désengagement de son actionnaire se renforcer. La raison n'en est pas que Lescure aurait véritablement été le dernier rempart qui le protégeait, l'ex-PDG de Canal+ ayant en fin de saison dernière très nettement conditionné le soutien de la maison mère à de meilleurs résultats sportifs et à une restauration de l'image du club (1). Les interrogations sur le financement de celui-ci sont antérieurs à cette crise, il en avait encore été récemment question au moment où l'objectif de la Ligue des champions avait été réaffirmé comme une priorité absolue, pour des raisons strictement financières (voir Gazette 71). Un certain flou entoure toujours le montant réel du déficit d'exploitation du Paris Saint-Germain. Alors qu'une restructuration de Vivendi est plus que probable et que les actifs vont être évalués un par un, il n'est pas dit que les futurs décisionnaires soient disposés à maintenir cet investissement.
En revanche, d'autres actionnaires potentiels (on parle de Lagardère) peuvent avoir un intérêt plus net à se positionner à une place stratégique (avec vue sur les médias, les groupements de clubs, les instances sportives, les ministères etc.) malgré une rentabilité financière très hasardeuse. Cela signifierait le début d'une nouvelle vie pour le PSG, à condition d'encaisser le traumatisme du changement. En attendant, le club, qui se prépare déjà à une cure d'austérité s'il finit le championnat au-delà de la 3e place, ne sait pas du tout dans quelles conditions financières il pourra aborder la saison prochaine.
Notre prédiction du "résumé des mois à venir" (juillet) tient donc toujours (voir Panne de secteur).

Un football français relativement (et momentanément) épargné
Au-delà, et avec des conséquences bien plus importantes, c'est l'équilibre général du football français qui pourrait être affecté. Pourtant, l'existence de Canal+ n'est pas menacée et surtout, l'activité football est présentée comme bénéficiaire pour la branche française. Ce sont les filiales étrangères de Canal+ qui plombent les comptes, notamment en Italie (voir ci-dessous) et les dirigeants de nos clubs ont raison de dire que la chaîne payante aura encore besoin du football.
En comparaison de celle du Calcio, de la Bundesliga ou de la Football League, la situation française est en effet moins immédiatement préoccupante. Le contrat en cours (2001/2004) sera bien honoré et le dernier versement intervenant en 2003, l'échéance d'une crise sera retardée. C'est probablement le fameux "retard français", qui nous évite parfois de sauter du haut de la falaise avec les autres. Ce délai pourrait être salutaire si, instruits des déboires de leurs homologues européens, les dirigeants hexagonaux l'anticipent intelligemment.
L'alerte est tout de même bien lancée, on en aura selon toute vraisemblance des illustrations à la prochaine intersaison, sauf si la DNCG qui vient pourtant de publier des bilans inquiétants fait montre d'une certaine largesse (voir Ligue: déjà les plans d'urgence?). L'éventualité d'une fusion des deux offres payantes actuelles (TPS et Canalsatellite), qui se rapproche avec les prochaines restructurations de Vivendi, est un autre motif de pessimisme puisque l'absence de concurrence va tirer les prix vers le bas.
L'ampleur des conséquences de cette crise pour le football national ne sera de toute façon évaluable que dans le contexte élargi du bouleversement entamé à l'échelle européenne. La chute des ressources télévisuelles va provoquer une réduction générale du train de vie des médias, des instances (rappelons que la FIFA et l'UEFA ont très largement profité de l'hyper-inflation) mais surtout des clubs et conséquemment des joueurs. Le retour à des effectifs à taille humaine, la baisse des salaires, un meilleur respect des contrats auront des effets certainement salutaires sur le plan sportif, mais il est difficile d'évaluer l'impact macroéconomique de ce réajustement général, qui va notamment rediriger autrement les flux financiers entre les pays, via le marché des transferts. Dans cette "nouvelle économie", difficile de prévoir comment par exemple, sera rémunérée la formation à la française. On se doute cependant que le football d'ici n'a pas grand chose à y perdre.

Le Calcio sur la corde raide
On peut ainsi compléter le panorama européen décrit dans On dirait un krach en évoquant les difficultés du marché italien des télévisions payantes, et particulièrement celles de Telepiù, filiale de Canal+, qui a perdu un milliard et demi d'euros en neuf ans. Le bilan n'est pas plus réjouissant pour Stream, son principal concurrent, dont le rachat semblait être encore visé par Telepiù à la veille de l'exclusion de Lescure (La Tribune 15/04). Messier venait justement de lui lancer un ultimatum de deux ans pour améliorer les comptes… Le bouquet espérait capter l'ensemble du marché numérique italien et le rendre enfin rentable grâce à un nouveau décodeur non piratable (un décodeur italien sur deux est illicite). Qu'en sera-t-il aujourd'hui? Stream est actuellement la propriété de Rupert Murdoch et Telecom Italia, qui seraient prêts à liquider la société si les autorités de régulation de la concurrence refusent l'acquisition par Telepiù. En outre, de nombreuses incertitudes réglementaires planent sur le secteur, concernant la limitation de la durée des contrats passés avec les clubs et la possibilité pour ceux-ci de se désengager en cas de nouvelle plate-forme télévisuelle.

La "manne" audiovisuelle italienne vient au second rang après l'Angleterre. En Italie, les clubs sont propriétaires de leurs droits et les négocient individuellement, ce qui a permis aux plus grands clubs de toucher près de 80 millions d'euros chaque année, mais pas de limiter leurs pertes…. L'inflation des salaires (32% uniquement entre la saison 2000/01 et la précédente selon une étude de Deloitte & Touche citée par Reuters — 10/04), la baisse des recettes aux guichets et la stagnation des revenus du marketing ont plongé les clubs dans un marasme qui voit la Fiorentina quasiment en faillite et des salaires impayés depuis plusieurs mois dans de nombreux clubs, dont la Lazio et Venise. L'éventuelle fusion des bouquets noircirait le tableau, comme en France et la plupart des formations préparent des plans d'austérité pour s'adapter à une nouvelle donne, nettement moins favorable.

Le petit bonhomme en mousse
Partiellement responsable des secousses ici décrites, Jean-Marie Messier, chef menacé de l'empire Vivendi-Universal, doit commencer à sentir la brûlure des projecteurs. Mis sur la sellette depuis plusieurs semaines, il a peut-être réussi son opération de diversion à l'attention d'un monde financier qui se défie désormais de lui, mais sur le plan médiatique, il se trouve en très mauvaise posture. Aujourd'hui, cela lui importe certainement moins que sa crédibilité auprès des milieux boursiers ou que le destin de son groupe, mais on est frappé du total retournement de tendance à son égard. Il y a encore quelques mois, incontournable, incontestable et insupportable, J2M incarnait à lui tout seul la mondialisation heureuse. Les médias se sont prêtés avec un zèle remarquable à la surexposition du prodige, lui ont ouvert toutes leurs tribunes d'autant plus facilement qu'il est propriétaire d'une bonne partie d'entre elles. Avec la même stupéfiante facilité avec laquelle ils lui ont servi la soupe, voilà que les journalistes la lui renversent sur la tête, comme si à défaut d'être autorisés à employer leur capacité critique, ils faisaient provision de rancœur en attendant l'hallali. L'inintelligence de Messier a consisté à ne pas mesurer la fragilité de son image, dont il a rendu tributaire une multinationale de premier rang. Le retour de bâton est sévère et sa science communicationnelle ne suffira peut-être plus à lui sauver la mise.


(1) Pour ne pas verser dans l'angélisme ambiant, rappelons que Pierre Lescure a assumé le reformatage et la banalisation de sa chaîne ainsi que les plans sociaux des deux dernières années. Sa personnalité est attachante, elle fait figure d'antithèse à J2M et symbolise assez bien la lutte qui se déroule actuellement à Canal+, mais ce n'est pas non plus un martyre.

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