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Christophe Kuchly


Dé-Manager, qui parle dans Vu du Banc et écrit pour l'AFP et dans La Voix du Nord.


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La jeunesse gagnante d’Anderlecht

Éloge du temps faible

Au stade ou devant sa télévision, on réclame toujours plus d'action. Pourtant, ce qui fait la magie du ballon rond, c'est aussi qu'il y a plein de moments où il ne se passe strictement rien...

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Contrairement à beaucoup d’autres sports collectifs, où la temporalité joue un rôle majeur (la fin importe plus que le début), le football repose sur la dangerosité, sur une intensité continue. Si l’on veut suivre les moments clés d’une rencontre de handball, basket ou volley par exemple, il faut allumer son téléviseur pour les dernières minutes. S’il n’y a pas une trop grande différence de niveau, le score sera serré, et c’est le “money-time” qui permettra au vainqueur d’émerger. Que la qualité du spectacle soit, ou non, au rendez-vous, il restera au moins le suspense. Si vous appliquez la même stratégie pour un match de foot, il existe des chances non nulles pour qu’il ne se passe strictement rien.

 

 

Nombre d'événements qui font évoluer le score par match et par équipe dans chaque sport.

Photo tirée du livre The Numbers Game

 


La possibilité du nul

L’argument est daté et peut toujours être contredit mais une longue et informelle observation des commentaires d’internautes va dans ce sens: si le soccer n’a pas encore séduit tout le monde aux États-Unis, c’est parce qu’on peut ne pas gagner sans perdre. Un sacrilège dans un pays où l’esprit de compétition est exacerbé dès le plus jeune âge. Parmi les quatre grandes ligues locales, le match nul n’existe théoriquement qu’en NFL… et on ne répertorie que quelques cas par décennie. Avec sa prolongation systématique, le football américain se distingue ainsi de l’autre.

 

Si l'on prend cet exemple, c’est parce que, d’une certaine manière, il résume les reproches qui peuvent être faits au football par ceux qui n’ont rien contre le sport en lui-même, mais sont perturbés par ses règles. Imaginer une interdiction du nul, via une obligation de gagner pour l’équipe qui reçoit par exemple, changerait complètement l’approche tactique et psychologique d’une rencontre. Le jeu serait le même mais les enjeux et les téléspectateurs différents. La simple lecture du score et de la minute, sans autre forme de contexte, garantirait ainsi du mouvement. Sauf à 3 ou 4-0, il y aurait toujours un vainqueur… et un vaincu provisoire en mesure de retourner sa situation. Naîtrait ainsi un sport nouveau, beaucoup plus axé spectacle, avec un money-time et des moments plus creux quasi immuables. De l’excitation programmée certes, mais de l’excitation presque garantie. Et pourtant, c’est ce qui fait l’essence du jeu qui s’en irait.

 


La finalité du but

On l’écrivait plus haut, le sport en général tolère mal l’égalité. Que le volume de points soit grand (basket) ou petit (hockey), il faut prolonger les débats en attendant qu’un vainqueur émerge. Ce n’est pas non plus le cas au rugby, mais le volume abaisse la possibilité. Parfois, il faut pourtant que quelqu’un gagne à tout prix: on met donc en place une prolongation à l’intérêt intrinsèque variable… puisque si elle n’aboutit pas, on change les règles du jeu. Plutôt que de construire des actions, il faudra marquer depuis un endroit fixe, le point de penalty. Quand on n'est pas sûr de son coup pendant le match, on attend. Et si les deux équipes attendent… Toute excitante qu’elle puisse être, la Coupe du monde n’interdit ainsi pas les purges en phase finale.

 

De cette attente potentielle naît pourtant la folie, l’inattendu. Puisqu’il peut très bien ne rien se passer, il peut aussi tout se passer et n’importe quand. Deux buts dans les arrêts de jeu, un lob de cinquante mètres, une passe à dix tendant vers plus l’infini… Il n’y a pas de joueurs clutch, vénérés dans le sport US, car il n’y a par définition pas de meilleur moment qu’un autre pour briller dans un match tant le but est rare, déterminant même après dix secondes de jeu. “C’est mieux de marquer dans les dernières minutes”, oserait-on instinctivement. Sauf que rien ne dit que le score ne soit pas déjà acquis ou qu’il s’y passe quelque chose susceptible de mettre une individualité en avant. Hormis Andrés Iniesta, qui peut revendiquer des buts envoyant Barcelone en finale européenne et l’Espagne vers le titre Mondial, qui a marqué les mémoires? Ole Gunnar Solskjaer? Oui, sauf qu’il ne risquait pas d’être productif plus tôt, lui qui passait la première heure sur le banc. Plus que le moment, c’est le geste qui compte. Et, pour ne pas le rater, il ne faut précisément pas faire d’impasse et attendre un moment précis pour se montrer.

 

 

 


La possibilité que ce soit nul

C’est d’ailleurs là que se pose l’un des grands problèmes médiatiques actuels: le règne des temps forts. Les soirées Ligue des champions de beIN Sports, pour prendre un cas dans l’actualité, sont ainsi marquées par des analyses d’experts… n’ayant pas vu les matches. À partir du résumé, ils se forment un avis qu’on leur oblige à énoncer. D’où pas mal de banalités évidemment, mais aussi des erreurs. Les mêmes que feront tous ceux qui regardaient autre chose. Si la réalisation télévisuelle influe sur la perception, le montage des “grands moments” le fait encore beaucoup plus.

 

En anglais, on appelle ça les highlights, les temps forts. En français, c’est bien souvent un résumé qu’on annonce. Une terminologie fausse puisqu’en empilant les actions de but, on ne résume rien. On prend le prisme de la finalité, marquer, et on articule un discours autour. Telle équipe aura eu plus d’occasions que l’autre, on en déduit donc qu’elle a mérité de gagner – ou, si on refuse à introduire la notion de mérite, notera-t-on une forme de logique dans le résultat. Résumer un match, si on veut rendre compte du spectacle dans sa globalité, devrait pourtant être bien plus difficile. Plutôt que de chercher en vain les occasions d’un Lille-Nice et de multiplier les ralentis pour remplir la durée prévue, il faudrait compiler des passes en touche, contrôles ratés et tirs en tribune. L’effet humoristique captiverait d’ailleurs sans doute plus le téléspectateur.

 


La variabilité du spectacle

Évidemment, il y a une forme de caricature. Il peut d’ailleurs arriver que, dans des cas extrêmes de rencontres bien pourries, de tels montages soient faits – sans qu’ils soient d’ailleurs forcément plus objectifs que les “traditionnels”. Résumer est impossible car un match est principalement composé de temps faibles (passes inutiles entre deux centraux) ou neutres (duels physiques au milieu de terrain), qui n’ont aucun attrait a posteriori. Ce sont pourtant eux qui donnent une identité et permettent les analyses objectives. Même s’ils sont logiquement inutiles pour celui qui prend deux heures de son temps à regarder du foot, les temps faibles sont essentiels.

 

Parce que voir Neymar remettre tranquillement sa chaussure au milieu de terrain tandis que ses partenaires font tourner le ballon dans le camp adverse (ce qui ne semble avoir aucun intérêt puisque Barcelone refuse du coup d’attaquer), dit finalement plus de choses qu’un centre trop profond. On y voit la maîtrise collective face à une forme d’impuissance, le refus de se précipiter. La maîtrise du tempo. Pourquoi courir, le match dure de toute façon quatre-vingt-dix minutes? Alors oui, ce moment-là, comme tous les autres dépourvus d’intensité, donne envie de tourner le regard. Mais si le football est si populaire, c’est parce que son faible nombre de buts découle du faible nombre d’actions, lui-même lié à un rythme lento violento – explicable, aussi, par l’absence de temps morts officiels en dehors de la mi-temps. Et si on ne peut évidemment pas être heureux quand il ne se passe jamais rien, pour apprendre à aimer l’action, il faut aussi apprendre à se faire chier.

 

 

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