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Jérôme Latta

 

Chef d'espadrilles.


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Un but vainqueur en slow motion

Eduardo Galeano, la fin du match

L'écrivain uruguayen est mort lundi à Montevideo. Il nous laisse un livre majeur, Football, ombre et lumière, auquel nous rendons grâce et dont nous reproduisons un extrait.

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Journaliste, écrivain, essayiste, Eduardo Galeano a produit une œuvre qui excède largement le football – on lui doit notamment une histoire politique de son continent, Les Veines ouvertes de l'Amérique latine, traduite dans le monde entier. Mais son ouvrage Football, ombre et lumière, paru en espagnol en 1995 avant d'être traduit trois ans plus tard en français, a pris une place particulière dans nos bibliothèques.

 

D'abord parce qu'il est un de ses rares intellectuels, a fortiori de gauche, qui ont écrit sur ce sport en le connaissant intimement, mais aussi en le défendant ardemment contre ses pairs qui, pour la plupart et longtemps, ont exprimé leur mépris à l'encontre de cette culture populaire. Ensuite parce son éloge passionnel du football s'accompagne d'une critique lucide de son évolution, en laquelle nous pouvons facilement nous reconnaître.

 

 


photo cc Mariela De Marchi Moyano

 

Comme les plus grands footballeurs uruguayens ou argentins, Galeano ne fera pas l'unanimité: il vaut mieux partager sa flamme et ses indignations, la mélancolie – plutôt que la nostalgie – d'un homme qui savait à la fois de quoi le football était fait, ce qu'il conservait et ce qu'il perdait déjà au moment où il écrivit Football, ombre et lumière. Ce livre, au travers d'une centaine de courts textes illustrés par l'auteur, en compose un portrait à la fois intime et universel. Nous reproduisons ici celui qui conclut l'ouvrage, récemment réédité après une longue période d'indisponibilité par l'éditeur québécois Lux – que nous remercions de son autorisation.

 


La fin du match

Roule la balle, le monde roule. On soupçonne le soleil d'être un ballon de feu, qui travaille le jour et fait des rebonds la nuit dans le ciel, pendant que la lune travaille, bien que la science ait des doutes à ce sujet. En revanche, il est prouvé, et de façon tout à fait certaine, que le monde tourne autour de la balle qui tourne : la finale du Mondial 94 fut regardée par plus de deux milliards de personnes, le public le plus nombreux de tous ceux qui se sont réunis tout au long de l'histoire de la planète. La passion la mieux partagée : nombre des adorateurs du ballon rond jouent avec lui dans les stades ou les terrains vagues, et un bien plus grand nombre encore prennent place à l'orchestre, devant le téléviseur, pour assister, en se rongeant les ongles, au spectacle offert par vingt-deux messieurs en short qui poursuivent la balle et lui prouvent leur amour en lui donnant des coups de pied.

 

À la fin du Mondial 94, tous les garçons qui naquirent au Brésil s'appelèrent Romario, et la pelouse du stade de Los Angeles fut vendue par petits morceaux, comme une pizza, à vingt dollars la portion. Folie digne d'une meilleure cause ? Négoce vulgaire et inculte? Usine à trucs manipulée par ses propriétaires ? Je suis de ceux qui pensent que le football peut être cela, mais qu'il est également bien plus que ça, comme fête pour les yeux qui le regardent et comme allégresse du corps qui le pratique. Un journaliste demanda à la théologienne allemande Dorothee Solle :

 

- Comment expliqueriez-vous à un enfant ce qu'est le bonheur ?
- Je ne le lui expliquerais pas, répondit-elle. Je lui lancerais un ballon pour qu'il joue avec.

 

Le football professionnel fait tout son possible pour castrer cette énergie de bonheur, mais elle survit en dépit de tout. Et c'est peut-être pour cela que le football sera toujours étonnant. Comme dit mon ami Angel Ruocco, c'est ce qu'il a de meilleur : son opiniâtre capacité de créer la surprise. Les technocrates ont beau le programmer jusque dans ses moindres détails, les puissants ont beau le manipuler, le football veut toujours être l'art de l'imprévu. L'impossible saute là où on l'attend le moins, le nain donne une bonne leçon au géant et un Noir maigrelet et bancal rend fou l'athlète sculpté en Grèce.

 

Un vide stupéfiant : l'histoire officielle ignore le football. Les textes de l'histoire contemporaine ne le mentionnent pas, même en passant, dans des pays où il a été et est toujours un signe primordial d'identité collective. Je joue, donc je suis : la façon de jouer est une façon d'être, qui révèle le profil particulier de chaque communauté et affirme son droit à la différence. Dis-moi comment tu joues et je te dirai qui tu es : il y a bien longtemps qu'on joue au football de différentes façons, qui sont les différentes expressions de la personnalité de chaque pays, et la sauvegarde de cette diversité me semble aujourd'hui plus nécessaire que jamais. Nous vivons au temps de l'uniformisation obligatoire, dans le football et en toute chose. Jamais le monde n'a été aussi inégal dans les possibilités qu'il offre et aussi niveleur dans les coutumes qu'il impose : en ce monde fin de siècle, celui qui ne meurt pas de faim meurt d'ennui.

 

 

Le Football, ombre et lumière, d'Eduardo Galeano. Lux 2014 (édition augmentée, préface de Lilian Thuram), 19 euros. Traduit de l'espagnol par Jean-Marie Saint-Lu.
 

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