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François Borel-Hänni


Journaliste et docteur en STAPS de l'université Lille-2.


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Excursion – Des maillots oranges, des joueurs appelés Mühren ou Menzo... Vous êtes bien aux Pays-Bas, mais en deuxième division. Récit d'un match au Kras Stadion de Volendam.

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À quelques kilomètres au nord d’Amsterdam, existe une province tellement en-dessous du niveau de la mer qu’elle paraît étrangère aux soucis de ce pourtant bas monde. Dans cet écrin, nommé Waterland, se distingue un territoire naturel protégé, la Basse-Hollande, qui se vante d’être le plancher des Pays-Bas. Plus profond que ça, plus rien à part le déficit grec. Un panorama simple: du vert, de l’eau, de l’eau, du vert, à perte de vue. Et un calme absolu: même le vent (omniprésent) souffle sans bruit, de peur de déranger. Pour un week-end, c’est plus reposant qu’un match de Bordeaux du temps de Ricardo. Pourquoi parler soudain de football? Les emportements de la balle ronde n’ont rien à faire dans ce havre de paix, non?
 


Une défaite 10-0 contre le PSV

Pourtant si. Luxe propre au gars qui passe ses vacances tout seul, je consacre mon dimanche après-midi à une visite de Volendam, ses vélos, ses rues propres, son entreprise de recyclage. C’est elle qui donne son nom au stade municipal, le Kras Stadion, capable d’abriter 5.000 personnes, toutes assises en se serrant un peu. On y donne généralement de la Jupiler League (la D2 néerlandaise), auquel le Football Club local est abonné depuis quinze ans. Wim Jonk a fait ses débuts dans le coin, au milieu des années 80. Pas d’autre gloire locale, aucun grand nom. Dans l’histoire, une défaite 10-0 contre le PSV Eindhoven en 98, restée célèbre pour les larmes du gardien Nijkamp.
 

 

kras stadion volendam

 

Même à vingt minutes du coup d’envoi, rien n’indique qu’un match de championnat professionnel va avoir lieu dans la grosse bourgade aux mille ruisseaux. Rien, sauf une transhumance de mâles uniformément blonds, teint rose, mollets solides (because cyclisme) et verbe guttural. Soyons clair, le Kras Stadion, vieux bâtiment anguleux sans virage, n’a rien à faire là, au milieu des maisons cossues avec jardin. 3.400 personnes s’y rendent sans empressement, ni chant, ni enthousiasme apparent. Seuls les cris des enfants donnent une ambiance de kermesse à l’ensemble. Je paie mes quinze euros (quand même, les salauds) et pose mon fessier à côté de quelques vieux qui, si je déchiffrais leur accent, m’apprendraient comment on dit "inter droit" dans la langue du coin.
 

Le FC Volendam, vainqueur lors de la première journée, reçoit le Sparta Rotterdam qui, lui, a amené quelques supporters bruyants. Barbares de la ville, sans doute. Les vingt-deux titulaires proposent la diversité ethnique tellement absente des tribunes. Résumons: descendants de Marocains ou d’Antillais pour les lignes d’attaque, blondinets du pays derrière. Sur la feuille, des noms connus (Mühren, Menzo) sans les bons prénoms (Robert, Damien). Je remarque la présence en 9, au Sparta, de Johan Voskamp, célébrité éphémère pour ses huit buts en un match. Sinon, le tapis est synthétique, le club recevant joue en orange et l’un des sponsors est une marque de crevettes surgelées. Un bougon à bouclettes sur le banc et je me croirais presque à Lorient.
 


Silhouette de District

Presque, car l’intensité, la rigueur n’y sont pas. Ce n’est que le deuxième niveau professionnel d’un championnat qui n’en compte que deux, justement, et ne figure plus parmi les têtes de pont en Europe – et cela se voit. Attention cependant, nous sommes aux Pays-Bas, pas en Angleterre. On y récite le gospel national fait de possession de balle, de progression collective, de mouvement. Mais il y manque les changements de rythme et la précision des gestes. Le spectacle, plaisant, est trop prévisible et lent, sans le demi-centimètre, la fraction de seconde qui transforment une inspiration en belle action. Installé en latérale, j’ai une vue privilégiée sur l’arrière gauche de Volendam, incarnation de tous ces défauts, en pire. Silhouette de District avant la reprise de l’entraînement, il me fait mal tant il loupe tout ce qu’il essaie. Heureusement, le numéro 4, Erik Schouten, ferme la porte derrière lui pour éviter les courants d’air. Ce Schouten me tape dans l’œil. Je regarde son âge, vingt-deux ans, et lui prédit un avenir. Il sera élu homme du match, preuve que je ne suis pas seul à penser cela.
 

Doué et tout, le garçon n’a cependant rien pu faire quand Johan Voskamp est passé sous le nez de tout le monde pour reprendre en plongeant un centre mi-hauteur de son capitaine. Le déséquilibre des forces est alors assez net en faveur des Spartakistes (je ne crois pas qu’on dise comme cela, mais ça m’amuse d’imaginer des Spartakistes aux Pays-Bas). Pourtant l’échelonnement des valeurs à ce niveau (pas de descente possible) rend chaque résultat tangent et les scénarios imprévisibles. Tom Overtoom (cousin d’Olive et Tom) intercepte soudain un ballon aux vingt mètres, isole Robbie Mühren qui prend un café, un biscuit et l’addition avant d’égaliser tranquillement.
 

Les vieux se lèvent et crient de joie: on peut donc se lever dans les stades hollandais! Je pensais que c’était interdit, au milieu de ces statues. D’ailleurs, pas un chant n’enchaîne pour accompagner l’élan nouveau des locaux, qui s’excitent un instant après leur but. Rien ne vient et le soufflé retombe. Seul l’ailier gauche de Volendam, joliment nommé Ludcinio Marengo, provoque balle au pied. Lui aussi s’épuise et la mi-temps intervient.
 


Viande de stade

Voyant les premiers rangs vides, je m’y installe pour mieux voir. C’est alors que démarrent les sprinklers qui arrosent la surface de jeu… et les premiers rangs. J’ai l’air un peu con mais les gens ne me remarquent pas, concentrés sur leurs broodjes, petis pains fourrés d’une espèce de chair cuite informe que je nommerai pudiquement "viande de stade".
 

 

kras stadion volendam

 

Les sprinklers n’ont servi à rien car une ondée tombe dès la reprise, aussi inattendue qu’un éclair de folie. Tous ces litres d’eau gâchés! OK, l’eau ne manque pas, ici. La douche improvisée ne hausse pas la cadence générale. L’impression de cette deuxième période est celle d’un exercice, d’une manœuvre à blanc. Chaque équipe est la copie carbone de l’autre, et tous récitent sagement leurs mouvements sans sauter une étape. L’arbitre fait décoration et on attend les remplacements, histoire de voir s’il n’y a pas une espèce de savant fou sur l’un des bancs. En fait, seul un succédané d’Edgar Davids (ou de Roylston Drenthe) entre en urgence pour le Sparta après la blessure d’un défenseur. Quand une clameur recouvre un instant le babil des gosses qui se courent après, c’est pour saluer la victoire d’AZ sur l’Ajax.
 

Les cinq dernières minutes offrent enfin de quoi palpiter un peu, mais le fils Menzo est vraiment trop maladroit. Voskamp, lui, doit rêver à son octuplé passé et laisse filer un centre rasant de Mimoun Mahi, patronyme qui fait rire mes voisins. Je pense avoir fait le tour du dépaysement quand l’arbitre siffle une dernière fois et manque de s’endormir sur place. Pourtant, je m’étonne encore: à la place du joyeux bordel qu’est une sortie de stade en France, ici il n’y a qu’un embouteillage de vélos auxquels les 4x4 donnent la priorité. En deux minutes, le stade est vide et la ville aussi. Où sont passés les gens? Sous le niveau de la mer, apparemment.

 

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