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Nora C.

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De l'impossibilité de refaire le match

Lorsque l'on se lamente des faits de match défavorables, ne reproche-t-on pas au fond au temps de s'écouler, au futur d'être advenu et au passé d'être lui-même? C'est l'un des enseignements de L'irréversible et la Nostalgie de Jankélévitch.

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On est surpris de découvrir, dans L'irréversible et la Nostalgie (1974), que Vladimir Jankélévitch partage avec Rolland Courbis un goût prononcé pour la sagesse tautologique de La Palisse. "Tant que le match n'est pas joué, il n'est pas perdu" est un exemple parmi d'autres de ces phrases que ni le premier, ni le second n'auraient reniées, et qui, à première vue, ne nous apprennent rien tant ce qu'elles énoncent apparaît évident. Pourtant, loin d'être négligeables, ces truismes servent ici d'appui à une réflexion plus générale sur notre rapport au temps et à l'espace.

 

 

L'aller-retour dans l'espace

Si, dans la vie quotidienne, il nous arrive de perdre de vue leur caractère dramatique, dans le cadre d'un match de football, parce que leurs contours sont clairement déterminés, l'espace (les limites du terrain) et le temps (la durée du match) sont sans cesse l'objet de notre attention. Dans l'espace, le joueur de foot est en théorie libre de se déplacer comme bon lui semble, de gauche à droite, en diagonale ou encore en suivant la ligne imaginaire d'une arabesque; il peut même se laisser aller à faire un tour sur lui-même ("faire une Dabo", dans le patois lyonnais, ou "une Rothen" à Paris). C'est parce qu'elle autorise l'aller et le retour dans l'espace, qu'elle permet d'aller d'un point à un autre et ce, dans toutes les directions, que Jankélévitch voit en la mobilité "la plus libérée des libertés", la liberté par excellence de l'homme. A contrario, il désigne "l'immobilité forcée" comme "un châtiment fondamental" et de fait, peu de joueurs vivent autrement que comme une punition leur assignation à demeurer sur le banc des remplaçants, privés de jeu.

 

En pratique, cette liberté est restreinte aux limites du terrain. On trouverait absurde de voir un joueur quitter sans raison la pelouse en plein milieu d'un match pour aller en tribunes, ou sortir sans donner aucune explication quand bien même il se serait blessé sur une frappe anodine la minute d'avant. Un autre joueur pourrait très bien se mettre à marcher alors même qu'on s'attend à ce qu'il court et on n'aurait pas idée d'aller le reprocher à Berbatov. Pourtant rien, si ce n'est le consentement aux règles, contrainte virtuelle, ne pourrait l'en empêcher. Cette liberté implique néanmoins une limite: le joueur ne peut pas être partout à la fois, dans sa surface et dans la surface adverse en même temps. Mais il peut toujours en donner l'illusion et "compenser laborieusement cette frustration" par ses déplacements.

 

 

L'irréversible

Le temps est une toute autre affaire car on ne s'y déplace pas comme dans l'espace, essentiellement parce que l'aller-retour y est impossible. Et même plus, le sens est imposé. Le temps est toujours à l'endroit et on ne peut pas le remonter. C'est pourquoi la temporalité du temps est ce que Jankélévitch nomme "l'irréversible": littéralement, ce qui ne peut être renversé. Ainsi, le joueur pourra aller d'une surface à l'autre, et cela lui prendra un certain temps, mais il ne pourra jamais revenir à la première minute du match. Ce match peut être rejoué, pour le compte de la même journée d'une même compétition avec exactement les mêmes acteurs, ce sera alors un nouveau match et une première minute différente.

 

Toute la tactique du football est élaborée pour faire en sorte de maîtriser l'espace, qui constitue le terrain de football, mais les joueurs et entraîneurs n'ont pas de prise sur le temps. D'abord, on n'arrête pas le temps; pas de retour en arrière, pas d'arrêt ni de ralentissements ou d'accélérations possibles même si, selon les circonstances du match, notre perception du temps nous en donne l'illusion. Notre équipe se trouve dans l'obligation de marquer et tout à coup, les minutes semblent s'égrener à toute vitesse. S'il s'agit de tenir un résultat face à des adversaires qui poussent, alors le chronomètre se met à tourner très lentement. Malgré tout, les joueurs et l'entraîneur immergés dans la temporalité du match ne sont pas complétement submergés par elle grâce à la conscience qu'ils en ont et qui, seule, peut leur permettre de gérer. Gérer quoi? Au mieux, leur influence sur le match, car on ne gère pas le temps, il coule indifféremment à la même vitesse qui n'est même pas une vitesse puisqu'elle ne se mesure pas. Au mieux, et c'est déjà beaucoup, les joueurs agissent sur le cours du match.

 

 

 

 

Ainsi, le temps est irréversible à tout instant et tout instant est "primultime", néologisme formé par Jankélévitch qui signifie qu'il advient dans le même temps pour la première et dernière fois. Cela signifie que l'occasion n'arrive qu'une fois et qu'il faut se préparer pour la saisir, l'instinct du buteur; qu'il peut y avoir d'autres occasions, mais ce seront toujours des occasions différentes, bien qu'elles se ressemblent. Il s'agit là encore d'évidences mais dont les joueurs et spectateurs ne mesurent peut-être pas toujours pleinement les implications.

 

 

On sait qu'une fois que le penalty est sifflé contre son équipe, rien ne pourra jamais faire que le coup de sifflet n'ait jamais retenti. Pourtant, les joueurs ne manqueront pas de protester contre cette décision. Bien sûr, il reste l'espoir d'influencer l'arbitre: on ne reviendra jamais à l'instant où la décision a été prise, mais l'arbitre peut encore prendre la décision de "revenir sur sa décision". L'expression est approximative. Car temporellement, c'est impossible, il ne revient pas en arrière, mais il peut ajouter dans la chronologie du match une nouvelle décision qui influera différemment sur le cours de ce match. Une fois la rencontre terminée, la protestation est encore plus vaine car, à ce moment-là, il n'y a définitivement plus aucune possibilité d'agir sur l'évènement.

 

 

La tentation du retour dans le temps

Et pourtant, quoi de plus humain devant l'écoulement indifférent du temps que de tenter, malgré tout, d'aller à l'envers du temps? "Tout homme, nous dit Jankélévitch, et il n'est pas nécessaire d'être maniaque pour cela, éprouve le besoin de contrarier le flux irréversible en revivant ou recommencer une expérience 'primultime'." Le regret, le remord, le souvenir, la mémoire et la nostalgie sont autant d'aspects que revêt cette folle et vaine tentative de renverser l'irréversible. Le regret dit qu'"il y avait la place", "qu'on méritait mieux", "qu'on aurait dû faire mieux", "que ça s'est joué à rien". Le regret donne l'illusion de revivre le match perdu, la saison sans titre, mais dont cette fois l'issue serait favorable. Le regret est doux-amer précisément parce qu'il nous renvoie dans un temps impossible et paradoxal où la victoire est encore possible. Seulement, s'il est encore nécessaire de le rappeler, "le regret exclut a priori et par définition même le pouvoir-faire, il n'est pas paresseux, il est impuissant". Alors certes, il y avait penalty sur Nilmar, mais jamais il n'y a eu penalty sur Nilmar et c'est là le drame.

 

Le remord, lui, touche l'individu plutôt que le collectif: c'est le joueur qui concède le penalty qui fait perdre un match important dans la course au titre. "On peut bien effacer le fait et défaire la chose faite", nous dit Jankélévitch. Autrement dit, on peut rattraper une erreur en étant "décisif" positivement, "mais on ne peut pas faire que telle chose faite n'ait pas été faite – et tel est le désespoir du remord". Quant à la remémoration, ce désir de revivre le passé dans le souvenir nostalgique, elle n'est "qu'une présentification imaginaire".

 

 

L'irrévocable

Les analyses d'un match ou de la saison après leur terme sont précisément fondées sur le souvenir qu'on en a. Notre reflexe est de les penser en termes d'occasions ratées ou de tournants: le but manqué, le joueur qui coûte un but à son équipe, la décision arbitrale défavorable, la défaite de trop etc. Ce reflexe est naturel dans un sport qui joue énormément sur le rythme, les "temps faibles" et les "temps forts" dont le climax serait le but, l'évènement attendu, l'évènement par excellence. Jankélévitch fait la distinction entre "l'irréversible", qui caractérise "le devenir dans les moindres détails jusque dans la continuité des instants infinitésimaux de la succession temporelle", cette "lente maturation", cette "évolution imperceptible" qui est de tous les instants, et "l'irrévocable" qui est lui "d'un seul instant, privilégié, exceptionnel et parfois solennel". Pour simplifier, disons que l'irrévocable concerne ce qu'on appelle les "faits notables" du match, et l'irréversible son déroulement dans la continuité temporelle.

 

Alors qu'on retient l'irrévocable parce qu'il est sensationnel, on n'oublie qu'il n'est qu'un instant parmi tous les instants de l'irréversible. Et que l'évènement surgit aussi des instants plus "humbles" qui, aussi humbles soient-ils, conservent leur incidence sur l'évènement. C'est envisager que le but ne vient pas de la faute de tel défenseur, mais d'un enchaînement d'instants advenus, dont le premier serait tellement insignifiant qu'il ne nous viendrait pas à l'esprit de le considérer comme décisif. Et pourtant... "L'irréversibilité signifie que pas un seul des innombrables instants dont la succession forme le devenir ne se reproduit tel quel ou 'à l'identique'", explique Jankélévitch, de sorte que l'instant est tellement rare qu'il en est infiniment précieux, et c'est pour cette raison qu'il ne peut jamais être négligé.

 

De plus, considérer les faits de match comme des tournants pose une autre difficulté: cela nous enferme dans un temps impossible, celui du conditionnel passé, c'est-à-dire de l'espoir qui espère dans le passé. "Si X avait marqué à tel moment, le match aurait été tout autre", mais ce match n'existe pas et on pourra tout dire à son sujet, personne ne sera en mesure de nous contredire puisque personne ne l'a jamais vu. D'ailleurs, un penalty sifflé n'a jamais arrêté le temps et marquer ce but "tout fait", n'aurait pas annihilé toutes les occasions qui auraient été de toute façon à venir.

 

Puisqu'il advient toujours quelque chose, et c'est sans doute la leçon de Jankélévitch: "L'homme n'est pas libre de prendre ou de ne pas prendre la direction du futur; mais il y a la manière! Et sur cette voie toutes les possibilités demeurent ouvertes." Alors oui, tant que le match n'est pas joué, il n'est pas encore perdu. On ne peut pas revenir sur la défaite, mais on peut encore préparer la victoire.

 

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