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Gilles Juan

 

Footballeur du dimanche et philosophe de comptoir. @Gilles_Juan


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Club ou "institution" ?

En France, c’est à Jean-Michel Aulas qu’on associe spontanément l’emploi du mot "institution" pour parler d’un club de foot: on est donc en droit d’être suspicieux. 

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Choisir de parler d’"institution", et plus seulement de "club" est de plus en plus courant. Pour les "grands clubs" notamment, présidents, commentateurs et même supporters n’hésitent plus à employer quatre fois plus de syllabes pour parler de la même chose. À moins qu’institution et club ne désignent pas exactement la même chose?

 

Ceux qui préfèrent l’institution ont l’air de vouloir importer et combiner tout un tas d’usages et de connotations du mot, qu’ils considèrent comme très positifs. Cette appellation évoque des établissements ou des systèmes stabilisés, vénérables, composés de règles.

 

 

 


Plus gros qu'une maison

Étymologiquement, instituer est le fait d’établir quelque chose, de le fonder et de le structurer pour qu’il dure. Une institution, c’est costaud, ça s’impose. Ça se pose là. Le mot est chargé d’un peu d’autorité et de beaucoup de solennité. Dire d’un club qu’il est une institution, c’est souligner (ou prétendre) qu’il a une dignité, une ampleur, une ambition spécifiques.

 

Dans le foot, le terme est employé pour souligner qu’on parle d’un objet de respect, organisé, tenu, jouant chaque année le haut du tableau. Les saisons passent, les joueurs s’envolent, mais la maison reste et elle tient bon.

 

On vient d'employer "maison", mais ça ne convient pas – le mot est plutôt trusté par les organisations qui veulent communiquer quelque chose de traditionnel, de noble et simple à la fois, quelque chose d’artisanal, où on se sent chez soi – c’est l’atelier contre l’open space. Ainsi les éditeurs, les parfumeurs…

 

"Maison" sent trop peu l’économie, c’est trop fragile, c’est le fameux "club familial", à la rigueur (de même, quand on voudra souligner l’affection, la proximité, la confiance, on dira qu’on joue "à la maison" plutôt qu’"à domicile").

 

À l’inverse, un grand club de foot doit affirmer qu’il est plus solide que ça, économiquement performant, imposant, respectable. Alors: institution. Comme le Real Madrid de Fred Hermel.

 


Bien plus qu’un club

Qu’est-ce qui ne va pas, qu’est-ce qui ne suffit pas, si on parle de club? Eh bien, ça ne distingue pas un club des autres clubs, pour commencer. Or il semble que des clubs tiennent à se démarquer. Parce qu’ils ont une "histoire", voyez-vous. Tous les clubs ont une histoire, mais en parlant d’institution, on lui met un grand H.

 

On sous-entend le palmarès, la résistance contre vents et marées, on insinue qu’on est un puissant. On se "positionne", pour reprendre une expression du marketing, comme monumental. L’institution c’est impressionnant, c’est une autre échelle ; un club, a contrario, c’est normal. Une institution, ça évolue dans la cour des grands.

 

Un club, par opposition et voie de conséquence, c’est trop commun et trop populaire. À ceux qui préfèrent l’institution, club évoque l’associatif, l’improvisé, la société ludique. Le club, c’est Dorothée, quand ce n’est pas un sandwich. Un club est une collectivité locale, une communauté ancrée. Des zadistes.

 

Une institution, c’est une marque reconnue, sans frontière. Dans un club, on joue ; dans une institution on est à la hauteur du rendez-vous. Un club ça sort exceptionnellement des poules, une institution c’est en crise si ça ne passe pas les quarts.

 

Et puis club, ça sent trop le supporter, voire l’ultra. Club ou institution, ça a des membres, mais si les supporters font le club, on a plutôt l'appréhension, dans l’institution, qu’ils pourraient la défaire. Car se réclamer d’une institution c’est se plier aux règles, voire plier le genou.

 

En étant plus grand que les individus (ce qui peut partir d’un bon sentiment, quand on veut rappeler aux joueurs qu’ils sont au service d’un maillot, de couleurs), l’institution va aussi exiger de ses adhérents (tandis qu’un club à des abonnés) qu’ils coopèrent (tandis qu’un club est supporté). On défile pour un club, on file droit dans la rigide institution. Par définition, un club ça défoule, tandis qu’une institution ça régule.

 


Bien moins qu’un club

D’ailleurs le mot institution peut aussi être employé, en sociologie notamment [1], en soulignant le caractère coercitif, tentaculaire et rigide, de l’organisation. Quand elle va au bout de sa logique, l’institution veut l’ordre et la discipline. On veille sur un club, mais on surveille une institution. Les deux forcent le respect, mais l’institution, c’est littéralement.

 

Bien sûr, toutes les connotations d’un même mot peuvent être contradictoires en plus d’être changeantes, et le mot "club" n’est pas prémuni des significations problématiques: il peut évoquer l’entre-soi, l’élitisme. Mais justement, le foot est préservé de ces écueils, qui menacent plutôt l’institution, tant elle a voulu la distinction.

 

Au foot, le club c’est le partage sans le select, le mot club évoque tout de suite la pratique du sport, quelque chose de chaleureux, quand l’institution est froide et figée. Le club suggère une différence de degré entre les mondes amateurs et pros. L’institution, une différence de nature. Le club jouera en coupe de France, l'institution en coupe de la ligue.

 

Qui choisit de parler d’institution ne s’adresse pas à des supporters, mais à des investisseurs. Pas de fumigènes dans une institution, et on sent que l’abonnement va être indexé sur les salaires des joueurs. Un club ça a des rivaux en championnat. Une institution, des partenaires qui portent le projet d’une ligue fermée. Un club ça a un stade. Une institution, un outil connecté. L’institution, c’est une manière de dire "entreprise" sans le dire, ou sans s’en rendre compte.

 

Pour résumer et conclure, une institution communique, un club s’exprime. On demande aux stars qu’ils respectent une institution, et on met des clauses dans le contrat pour s’assurer qu’il en ira ainsi. Dans un club, on aime tout simplement que les joueurs mouillent le maillot. On devra s’incliner devant une institution. On voudra chanter pour un club.

 

[1] Erving Goffman, Asiles, éd. de Minuit.


 

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