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Pierre Barthélemy

Pierre Barthélemy est avocat au Barreau de Paris, spécialiste de droit public et conseil de certains supporters parisiens. @Pierre_B_y


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Australie, terre de drôlerie

« C’est de la faute des supporters, ils n’avaient qu’à […] »

On leur met tout sur le dos. Coupables faciles, les supporters de football continuent d'être victimes d'un traitement injuste de la part des autorités. Sans préciser qui sont vraiment ces supporters et de quoi on les accuse. 

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« L'alguazil, dur au pauvre, au riche s'attendrit » (Victor Hugo, Ruy Blas, Acte III, Scène 2).

 

***

 

Dès que des incidents interviennent en marge de manifestations sportives, le brouhaha médiatique, les instances du football, les pouvoirs publics et certains individus omniscients accusent "les supporters". Au soutien de cette dénonciation hâtive et globalisante, les arguments sont toujours les mêmes: façonner des caricatures pour mieux les dénigrer et reprocher aux supporters les manquements des autres.

 

 

« Les supporters », une masse informe et homogène

Une bagarre entre individus en marge d’une manifestation sportive? C’est la "faute des supporters". Des projectiles jetés sur la pelouse? C’est toujours la "faute des supporters". Une banderole incitant à la haine? C’est encore et toujours la "faute des supporters".

 

 

Il faut toujours un coupable. Facile à identifier et à concevoir. Un unique coupable. Et coupable à 100%. Quitte à réécrire l’Histoire et à travestir l’imaginaire public. Un méchant Richelieu contre des gentils mousquetaires. Pour éviter les questions et les remises en question. Et quand on ne sait pas l’identifier, par négligence, par incompétence ou avec une bonne dose de mauvaise foi, on caricature et l’on pointe du doigt cette caricature.

 

Dans les stades ou autour des stades, ce sont les plus visibles et les plus bruyants. Dans les virages populaires. Parfois regroupés en association. Cette masse informe et homogène que l’on illustre par quelques bribes d’images savamment sélectionnées. Même si les projectiles viennent aussi des tribunes latérales. Même si les injures fusent aussi depuis les loges.

 

À Paris, à Marseille, à Saint-Étienne, ils sont des dizaines de milliers dans les virages. À chaque incident, ce sont eux les coupables. Les seuls coupables. Tous ensemble. Pour les méfaits de cinq, dix ou quinze délinquants. Leur faute? Être passionnés. Être assis dans la même tribune que celui qui a lancé un projectile ou tendu une banderole injurieuse.

 

 

« Les supporters », ces sachants omnipotents

Malheureusement, on n’identifie les coupables qu’une fois passé le temps médiatique et politicien. Dans l’imaginaire, c’est la masse qui reste responsable. Et l’imaginaire n’a que faire de la vérité.

 

Les quelques coupables finissent pas être identifiés. Pourtant, le "Plan Leproux" a durablement supprimé les associations au Parc des Princes. Pourtant, la commission de discipline de la Ligue de Football Professionnel prononce des huis clos partiels…ne visant que les virages. Pourtant, les pouvoirs publics ne parlent que d’"Ultras" et de mesures de "dissolution d’associations".

 

 

Alors on accuse "les supporters" de n’avoir pas fait le "tri". On les accuse de n’avoir pas anticipé les incidents ou de ne pas y avoir mis un terme. Le discours glissant, on les accuse de complicité et de connivence. Peu importe que dans un virage, chaque supporter ne connaisse que dix personnes sur les 5.000. Peu importe que dans un virage, il y ait des enfants, des femmes, des personnes âgées et des handicapés.

 

Leur tort? N’avoir pas fait le travail de la police et des clubs alors qu’ils n’en ont ni les moyens humaines et matériels, ni les pouvoirs légaux. On reproche aux supporters de n’avoir pas pallié la carence des responsables. De n’avoir pas transformé les tribunes en tribunaux, où l’on s’attribue le pouvoir de coercition de la police et le pouvoir de sanction des juges. De n’avoir pas fait des tribunes une zone de non-droit, une jungle.

 

Il ne s’agit, en aucun cas, d’exonérer certains supporters et certaines associations de leurs turpitudes. Certaines ont commis des erreurs, instauré un climat malsain, encouragé leurs membres à transgresser les règles… D’autres ont préféré fermer les yeux quand elles pouvaient encore faire montre de pédagogie. Ceux-ci et celles-là doivent répondre de leurs actes. Mais nul ne peut leur reprocher de ne pas s’être substitués à l’organisateur, à la police ou à la justice.

 

 

La responsabilité des organisateurs et des pouvoirs publics. Aussi. Surtout ?

Dans l’espace public, seuls les pouvoirs publics sont légalement fondés à interdire la venue d’individus à risque (police administrative) et à interpeller les auteurs de débordements (police judiciaire). Dans les stades, seuls les organisateurs peuvent interdire ou expulser toute personne contrevenant aux conditions générales de vente et aux règlements intérieurs.

 

Au service de ces missions et devoirs, ils disposent de moyens juridiques, humains, techniques et financiers. Ils en ont le monopole. Ils en ont la responsabilité. Et ils ne peuvent la déléguer aux "supporters". A fortiori a posteriori.

 

Quand survient un incident, c’est surtout son auteur qui est responsable. Quand surviennent une série d’incidents, souvent similaires, à intervalles réguliers, ce sont les pouvoirs publics et les organisateurs qui sont surtout responsables. Pour ne pas avoir écarté les récidivistes. Pour ne pas avoir appris de leurs erreurs. Pour avoir laissé faire.

 

"Avoir laissé faire" alors que tout le monde sait. N’est-ce pas justement ce qui a conduit à quinze années d’escalade au Parc des Princes jusqu’à l’irréparable? Par faiblesse, par lâcheté, par incompétence, les pouvoirs publics et les organisateurs ont AUSSI leur part de responsabilité. Avec leurs caméras, leurs services de renseignement, leurs moyens légaux d’agir. Bien plus que ces deux amis, abonnés ensemble depuis sept ans, toujours irréprochables en Auteuil Bleu. Bien plus que ces deux amis qui ont été stigmatisés, rendus seuls responsables et expulsés du Parc des Princes en 2010. Bien plus que ces deux amis qui "n’avaient qu’à faire le tri eux-mêmes dans cette tribune" de 6.000 abonnés qu’ils côtoyaient de loin sans les connaître.

 

 

Cette responsabilité est d’autant plus forte que les associations de supporters invitent les pouvoirs publics et certains dirigeants au dialogue et à l’anticipation. Que ce soit pour préparer un déplacement paisible ou pour construire un stade aux barrières et sièges solides. Systématiquement, la réponse est le silence et le mépris. Par peur d’être confrontés à leur propre incompétence? Par peur de réaliser que ces "supporters" ne sont ni une masse informe et homogène, ni une bande d’écervelés avinés et injurieux? Par peur de réaliser que les associations de supporters, ce sont des jeunes et des moins jeunes, des hommes et des femmes, des ouvriers et des cadres supérieurs, des "blacks-blancs-beurs"?

 

Les pouvoirs publics et les organisateurs de manifestations sportives ne peuvent pas tout contrôler. Le risque zéro n’existe pas et nul ne peut leur tenir rigueur absolue des débordements d’individus isolés et imprévisibles.

 

En revanche, face à la récurrence des incidents, ils sont coupables d’une grave incompétence: ne répondre que par la stigmatisation et la répression croissante, là où les premiers spécialistes des tribunes – les associations de supporters – tendent la main pour dialoguer, prévenir et collaborer. Non seulement ils se passent d’un atout majeur, mais encore font-ils tout pour décrédibiliser ceux-là mêmes qui pourraient structurer les tribunes. Ou comment affaiblir son meilleur allié pour le bénéfice des plus radicaux, terrés dans l’anonymat et se nourrissant des divisions manichéennes.

 

"Vous n’êtes pas représentatif". Mais comment être représentatif quand le mépris et la stigmatisation répondent aux mains tendues et aux propositions? Comment être représentatif quand on est jugé coupable des méfaits des uns et des carences des autres? Accorder sa confiance, saisir une main tendue, ce n’est jamais un échec. C’est le vivre-ensemble. Encore faut-il vraiment vouloir vivre ensemble.

 

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Les stades et les supporters


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