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Jérôme Latta

 

Chef d'espadrilles.


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Sauver la partie, pas la patrie

Biétry dealer de Canal bis ?

L'Euro a été l'occasion de tester Be In Sport, qui a ménagé de bonnes surprises et semé quelques espoirs pour la suite.

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L'événement dans l'événement, pour les téléspectateurs français de cet Euro, c'était le lancement de la chaîne Be In Sport, filiale du groupe Al Jazira parti à la conquête du marché des droits sportifs dans une concurrence frontale avec Canal+ (lire "Al Jazira, ça ira, ça ira").

 

Faisant comme si l'espoir était permis, nous avons récemment adressé une lettre ouverte à Charles Biétry, son patron, pour l'inciter à saisir l'occasion de faire de son antenne le lieu d'une alternative aux travers du football télévisé: médiocrité de l'analyse, obsession infantile du réarbitrage, pouvoir exorbitant des réalisateurs, vision pauvre et racoleuse du jeu, etc. – lui suggérant que l'innovation mise au service du football serait le meilleur moyen de gagner la bataille sur un marché où la concurrence se traduit généralement par un déplorable nivellement pas le bas. S'il est trop tôt pour tirer des conclusions sur une chaîne en rodage, la curiosité était de mise pour ces débuts simultanés à une compétition majeure [1].

 

 


Exode depuis Canal+

Passée la déroutante dominante de violet, on s'est retrouvé en terrain familier sur le plateau, qui comporte la traditionnelle table conçue par des designers exerçant aussi, probablement, sur les décors des séries de science-fiction turques. Côté technique, quelques bugs ont témoigné de réglages encore imparfaits, avec des retours son intempestifs en plateau et autres chutes d'oreillette – rien de comparable toutefois avec l'irruption du présentateur météo Louis Bodin en pleine retransmission d'Allemagne-Portugal sur TF1. Des abonnés via plusieurs opérateurs ont été privés du match Ukraine-Suède. Inversement, l'exclusivité a été battue en brèche dans la mesure ou de nombreux téléspectateurs ont pu trouver, via leur box ADSL, certains matches sur des chaînes turques ou allemandes...

 

La présence de nombreux transfuges de Canal+ a permis de mieux prendre conscience de l'ampleur de l'exode: principalement Christophe Josse, le fils spirituel de Charles Biétry, et Darren Tulett, qui limite désormais ses fantaisies vestimentaires au port de chaussettes colorées. S'ajoute à eux l'inénarrable Alexandre Ruiz, ex de Canal aussi qui avait transformé Jour de Foot en supplice avec son langage des signes (il peut réaliser 578 gestes différents avec ses mains), son usage obsessionnel de l'épithète "petit" et son enthousiasme aussi contagieux (et presque aussi mortel) que la grippe espagnole. Toujours en provenance de Canal+, l'expérimenté Philippe Genin et le prometteur Julien Brun ont complété le casting. Ironiquement, Xavier Domergue, issu de Ma Chaîne Sport, est un sidérant clone vocal de Grégoire Margotton en commentaires de match.

 


Landreau révélation du tournoi

Les retransmissions ont été d'honnête qualité, avec des duos plutôt sobres, infiniment plus reposants que la doublette hystérique et vindicative qui a sévi sur M6, auprès de laquelle même la triplette de TF1 a fait bonne figure: voir un match des Bleus commenté par Jean-Michel Larqué et Denis Balbir, puis sa version Be In donnait l'impression de deux rencontres tout à fait différentes [2]. L'association la plus décevante a été celle mise en vedette: Christophe Josse a fait dans l'ordinaire et l'apport technique de Robert Pires a approché le néant. Les autres consultants ont été un peu empruntés (Valérien Ismaël), emphatiques (Jean-Alain Boumsong) ou sérieux (Bruno Cheyrou), mais généralement intéressants. Ils bénéficient de leur fraîcheur et de l'indulgence accordée aux débutants, et ne sont pas encore perclus de tics verbaux ni atteints par le syndrome d'omniscience de leurs pairs plus aguerris.

 

 

La meilleure surprise est venue des émissions en plateau, animées sereinement par l'agréable François Pécheux (un excellent souvenir de la Coupe du monde 98), Mary Patrux et Darren Tulett. Même Alexandre Ruiz a bien tenu "Le Club", le programme de soirée qui a eu l'immense mérite de centrer les discussions sur des images de jeu et non sur les opinions des intervenants, avec de substantielles séquences des rencontres (salutations à Cyril Linette). La révélation du tournoi est sans conteste Mickaël Landreau, remarquable d'aisance et d'intelligence dans ses analyses, dont la reconversion est toute trouvée. Sonny Anderson et Omar Da Fonseca se sont exprimés avec conviction, et les entraîneurs ou joueurs invités [3] ont presque toujours cherché à relativiser les polémiques et à prendre du recul sur les sujets, en apportant un regard éclairant.

 


Un peu de retenue

Cette retenue générale constitue un véritable soulagement, notamment devant le constat de la modération des controverses arbitrales qui ont infesté l'antenne de Canal+. Mais l'on peut craindre qu'elle soit corrigée si les dirigeants de la chaîne estiment que tout cela manque de la démagogie en vigueur chez les concurrents. On trouve d'ailleurs sur Be In des travers bien connus, comme cette manie d'inviter un expert extérieur dont la légitimité est inversement proportionnelle à l'assurance avec laquelle il assène ses analyses. Dans ce registre, Claude Askolovitch a excellé. Les reportages et les rituels duplex ont pour leur part été d'une grande banalité, avec notamment un feuilleton dispensable sur les "Irrésistibles Français", groupe de supporters en Ukraine [3].

 

Un casting assez réussi, des premiers pas intéressants: Charles Biétry a établi des fondations solides pour son antenne, sur laquelle il aura été agréable de suivre l'Euro et qui aura manifesté quelques velléités de différence. Il faudra voir comment Be In opère avec son recrutement complet en configuration de saison pleine (Ligue 1, Ligue 2, Ligue des champions, championnats étrangers) et comment elle évolue sur le plan éditorial, notamment dans le contexte du groupe Al Jazira et de ses enjeux (lire "All That Jazira"). L'avantage de ces premières semaines est qu'elles n'ont pas anéanti les espoirs initiaux, et qu'elles autorisent même un peu d'optimisme.

 


[1] Même si l'on déplore que l'UEFA ait fait basculer une aussi large part de son tournoi majeur sur des canaux payants (et peu accessibles, Be In n'étant par exemple pas encore disponible sur CanalSat, faute d'accord dans les délais).
[2] Et laissait songeur quant à l'impact, sur la culture du football en France, d'une vision vindicative inoculée par Jean-Michel Larqué à des millions de téléspectateurs depuis trente ans.
[3] Philippe Montanier, Hervé Renard, Gernot Rohr, Alex Dupont ou Peter Zeidler chez les uns, Louis Saha ou Sidney Govou chez les autres.
[4] On a également eu droit à d'aimables chroniques du psychologue Yvon Trotel.

 

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