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Jacques Blociszewski

 

Chercheur et spécialiste des technologies audiovisuelles, il est partisan d'une réflexion critique sur la mise en scène du spectacle sportif. Auteur de Le Match de football télévisé (éd. Apogée).


Du même auteur

Arbitrage à cinq : la solution négligée

On doute de ses vertus, trop discrètes. Pourtant, l'arbitre "de surface" permet souvent, dans une zone cruciale, de prendre la bonne décision. Mais mal défendue, cette solution risque d'être délaissée au profit de l'arbitrage vidéo.

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L’Euro en France s’est passé sans graves incidents d’arbitrage. Nous avons échappé, cette fois, aux sinistres attaques et lynchages médiatiques des arbitres qui ont caractérisé bien des grandes compétitions internationales précédentes. À quoi attribuer cette relative pacification?

 

D’une part à l’avancée (ce qui ne veut pas dire "progrès") de l’application des technologies dans le foot : l’adoption de la Goal Line Technology (GLT), présente sur cet Euro, et l’assistance vidéo en vue pour le Mondial 2018. Gianni Infantino, sitôt en poste à la présidence de la FIFA, s’est empressé, sur ces dossiers, de liquider l’héritage de Michel Platini qui s’est longtemps battu, avec raison, pour résister à l’appel irraisonné à la techno dans le foot. Le public s’en est sans doute trouvé – à tort – "rassuré", et la pression sur les arbitres a un peu baissé : le foot avance, donc vive la modernité ! Dans ce contexte ultra pro-techno, l’arbitrage à cinq a pour l’instant survécu. Ouf.

 

 

 

 

En effet, et d’autre part, c’est bien l’arbitrage à cinq qui contribue fortement à ces matches sans (trop d’) incidents. Ici il faut parler de Nicola Rizzoli, l’arbitre italien numéro un mondial l’an dernier, qui dirigea la demi-finale France-Allemagne de cet Euro. Il s’est trouvé au cœur d’un moment capital de ce match, le penalty pour la France à la toute dernière minute de la première mi-temps. Action confuse, peu de visibilité dans la surface de réparation allemande. Personne – apparemment – n’a vu quoi que ce soit, mais le jeu est arrêté. Nicola Rizzoli réagit. Son arbitre de surface l’a appelé (par radio, rappelons-le): il y a main de Schweinsteiger! Penalty. Le cinquième arbitre a donc joué ici un rôle crucial [1]. La compétition a peut-être bien basculé à ce moment-là.

 

 

Une zone capitale

Continuons avec Rizzoli: GLT et arbitrage à cinq ont un point commun, la vérification du franchissement de la ligne de but par la balle. L’arbitre de surface (ou "arbitre additionnel" ou "5e arbitre") la jugera avec exactitude dans la quasi-totalité des cas litigieux. Dans une interview du 15 décembre 2014 (sur repubblica.it), Rizzoli révélait que sur les neuf derniers cas tangents en Serie A, les arbitres de surface avaient vu juste neuf fois, soit du 100%. Dire que, sur la durée, les arbitres additionnels jugent correctement quelque 90% de ces actions ne paraît pas exagéré.

 

Mais cet arbitrage additionnel va, lui, bien au-delà de la GLT, et l’épisode Schweinsteiger l’a confirmé: l’arbitre de surface est chargé d’une zone capitale du terrain, là où se jouent beaucoup de résultats de matches, alors que l’arbitre central, lui, peut être placé trop loin. Bien des gens de médias ne cessent de répéter que le terrain est devenu trop grand pour l’arbitre et que le jeu va trop vite pour lui. Or, quand se présente une solution qui améliore nettement la situation, ils la rejettent sans même l’examiner sérieusement.

 

S’il est la règle dans les compétitions UEFA, l’arbitrage à cinq ne l’est pas dans les championnats nationaux : à notre connaissance, seule l’Italie l’a adopté – avec la GLT en rab… L’Angleterre, puis l’Allemagne et la France (qui ont en revanche installé la GLT) ne l’utilisent pas, ou juste à la marge, pour certains matches de coupe. L’Espagne non plus ne s’y est pas mise, ni la FIFA pour la Coupe du monde.

 

 

Des interventions déterminantes

Ajouter dans toutes les compétitions une paire d’yeux supplémentaire sur chaque action proche du but serait une avancée décisive. Pourtant, hors UEFA, l’arbitrage à cinq stagne gravement. Les institutions du football et ses "experts" médiatiques souhaitent-ils vraiment l’amélioration de l’arbitrage ou lui préfèrent-t-ils l’entretien des fausses polémiques et des attaques contre les arbitres? L’arbitrage à cinq n’est pas, pour autant, une formule parfaite:

 

• l’arbitre de surface, à l’occasion, ne verra pas qu’une balle est sortie en six mètres, ou même a franchi la ligne de but. Son placement d’un seul côté du but peut gêner sa vision, de même qu’un joueur peut masquer la balle. Une erreur ponctuelle (tous les arbitres et joueurs en font) ne doit toutefois pas condamner le système.
• la communication entre les arbitres devient plus complexe, car on passe de trois à cinq. Il faut donc aller vite, avec un protocole de prise de décision très au point. Mais ceci est aussi un atout car les arbitres doivent se concerter pleinement, et le monopole du pouvoir de l’arbitre central disparaît.

 

Il est couramment reproché aux arbitres additionnels de ne "servir à rien" (ainsi Rudi Garcia, pas brillant sur ce sujet, sur TF1 pendant l’Euro). Écoutons encore Nicola Rizzoli: "Ils sont utiles et rendent la qualité de l’arbitrage extrêmement bonne. Il y a là une possibilité de contrôle vraiment énorme". Même type de constat en France, sur le site du SAFE (Syndicat des arbitres du football d’élite). Ces derniers mois, en Bundesliga, l’arbitre de surface aurait été extrêmement utile sur plusieurs actions déterminantes. Mais personne ne l’a mentionné… Tant Outre-Rhin qu’en France, les médias "grillent" allègrement l’étape de l’arbitrage à cinq et prônent directement l’assistance vidéo.

 

 

La tyrannie du visuel

Enfin, on considère trop vite le recours à cette option comme "humaine, trop humaine" par rapport à la prétendue objectivité de la technologie. Or, d’une part, et contrairement aux lieux communs omniprésents, la technologie visuelle ne peut presque rien pour l’arbitrage du foot, avec une assistance vidéo dont on constatera les dégâts avec les tests. D’autre part, l’arbitrage à cinq fait intervenir une technologie très pertinente: l’audio. C’est en effet un système radio qui permet aux arbitres d’échanger entre eux. Ce n’est pas parce qu’on ne voit pas les arbitres additionnels bouger qu’ils ne font rien: ils communiquent. Les ralentis, eux, sont muets et ne montrent qu’une réalité partielle et déformée (aucun joueur de foot ne court au ralenti).

 

Ce dossier nous en dit long sur l’actuelle tyrannie du visuel et de la technologie : ce qui n’est pas vu via la technique n’existe pas… Au nom de la toute-puissance du visuel (ici le ralenti télé), le foot est prêt à se lancer dans l’aventure de l’assistance vidéo, malgré les lourds déboires que celle-ci connaît au rugby. Parions que les tests du soi-disant "arbitrage vidéo" au foot révèleront le même type de problèmes que ceux rencontrés au rugby, voire en pire. L’expérimentation aura le mérite de le montrer.

 

Mais il est également prévisible que l’idée de modernité associée à l’image est si forte que personne ne voudra revenir en arrière, ni les instances qui lancent l’initiative, ni les animateurs de médias qui jonglent avec les images et leurs infinies interprétations en en faisant leur fonds de commerce. Le football devra alors vivre tant bien que mal avec un système vidéo bancal et des dommages infligés au jeu bien réels mais royalement ignorés.

 

[1] Notons que c'est aussi l'arbitre de surface qui signale la faute de Patrice Évra lors de France-Roumanie.
 

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Les règles et l'arbitrage


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