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Plumitif

 

Alias Dominique Rousseau, ancien journaliste de l'Équipe.

Forumiste des Cahiers depuis 1999.


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Ode au tiki taka

Affaire Allardyce : les indignations sélectives de l'Angleterre du foot

Fonds offshore, défiscalisation à outrance, conflits d'intérêts, montages opaques: dans le football anglais, dérégulation et absence de contrôle favorisent bien d’autres comportements à la marge ou délictueux que ceux révélés par l'affaire du sélectionneur. 

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En nommant Sam Allardyce sélectionneur, la Fédération anglaise imaginait faire coup double : symboliser le Brexit avec un Anglais, s’acheter une tranquillité grâce à un manager ayant de bonnes relations avec les médias. Résultat, un double plantage : scandale, Allardyce "out" et remontée à la surface de l’affaire de corruption de 2006/2008. Soit dix-sept transferts déclarés douteux par Lord John Stevens (ex policier), auteur d’un rapport que la Fédération s’est empressée d’enterrer, au point de le transmettre hors délai à la FIFA. Résultat, aucune condamnation en justice pour les plusieurs dizaines d’agents et dirigeants mis en cause.

 

Une attitude que la Fédération s’est vue depuis rappeler sévèrement. En 2011, une commission du Parlement avait expertisé la gouvernance dans le sport anglais. Verdict du ministre Hugh Robertson: "Tous sports confondus, il est clair pour moi que le football est le plus mal gouverné du pays, sans l’ombre d’un doute". Cinq ans plus tard, cela ne s’est donc pas arrangé. David Webber, expert en gouvernance à l’université de Warwick le constate à la suite de l’affaire Allardyce: "La Fédération est pathologiquement incapable de prendre les bonnes décisions".

 

 

 

 

Le football anglais n’a donc tiré aucun autre enseignement de l’affaire de 2006 qu’un sentiment d’impunité exacerbé. À commencer donc par Sam Allardyce, pris pour la troisième fois, fin septembre, le nez dans le pot de miel. Une première fois dans l’affaire de corruption de 2006. La seconde lorsqu’il était manager de West Ham, avec l’arrivée de six joueurs de son agent, Mark Curtis.

 

 

West Ham et les fantômes du Deportivo Maldonado

West Ham pratique avec gloutonnerie tout ce que le laxisme des autorités anglaises (et pas seulement du football) autorise, et c’est vertigineux. Mi-août, le club londonien s’est fait prêter l’attaquant argentin Jonathan Calleri, qui est censé appartenir au club uruguayen Deportivo Maldonado. Un conditionnel car il apparaît que ce club de deuxième division est un spécialiste de la triangulation – un système qui permet à des clubs argentins et brésiliens de profiter, pour leurs opérations de transferts, de la fiscalité réduite de l’Uruguay. Ces joueurs sont ensuite vendus ou prêtés en Europe (lire l'article de Bloomberg), et ils sont assez nombreux pour former une belle équipe-type, comme l'a composée La Nacion

 

 

 

En janvier dernier, l’Inter de Milan a renoncé à Calleri, afin d’éviter une sanction de la FIFA pour triangulation et tierce propriété. West Ham a pris le risque, en pimentant l’affaire. Le Deportivo Maldonado appartient en effet à deux hommes très proches du club londonien. L’agent Jonathan Barnett (sous couvert d’un prête-nom) et Graham Shear, avocat. Ce dernier a une longue histoire avec West Ham. Il était en effet le défenseur de Carlos Tevez et MSI dans l’affaire Tévez-Mascherano de 2007 qui fit connaître la tierce propriété dans le foot. Graham Shear multiplie les casquettes. Il est le représentant de plusieurs sociétés opaques qui établissent des prêts à des clubs, gagés sur leurs droits télés. Ce qui est le cas pour West Ham.

 

 

 

Donc, en août dernier, Graham Shear, en tant que propriétaire du Deportivo Maldonado, a prêté Calleri au club londonien, opération effectuée par Jonathan Barnett, son associé et ami du propriétaire de West Ham, David Sullivan. Puis Graham Shear a co-signé le prêt consenti au club londonien par Rights and Media Funding Limited en tant que conseil. À West Ham, on aime décidément les frissons du sentiment d’impunité [1].

 

 

Conflits d'intérêts et défiscalisation en toute discrétion

En Angleterre, on n’est donc pas très regardant. Sam Allardyce est devenu sélectionneur alors qu’il est associé à deux internationaux (Wayne Rooney et Joe Hart) dans deux sociétés d’investissement immobilier (Proctor House Newcastle LLP et Waverton Property LLP). Avant l’arrivée de Roy Hodgson, le prédécesseur d’Allardyce au poste de sélectionneur, seuls deux internationaux avaient pour agent la société Key Sports Manager. Un chiffre monté à vingt-cinq sous Hodgson. Ce dernier a certes été le premier sélectionneur à englober toutes les sélections, mais ce total a éveillé les soupçons, sans que la Fédération ne soit intriguée. 

 

Pas davantage quand Roy Hodgson est apparu dans la longue liste des bénéficiaires d'une opération de défiscalisation via le fonds Cobalt, fustigés publiquement par Margaret Hodge, alors présidente de la commission des comptes publics. Hodgson figurait parmi les investisseurs en bonne compagnie, aux côtés d'Arsène Wenger et Wayne Rooney, entre autres. 

 

Margaret Hodge, redevenue députée (travailliste) vient de remonter au créneau afin de dénoncer l’accord secret entre l’autorité fiscale anglaise et les clubs sur les droits d’images des joueurs. L’accord permettrait aux six clubs les plus riches et à leurs joueurs des réductions d’impôts à hauteur, au total, de cent millions d’euros. Par an. En 2012, The Independent révélait comment les clubs anglais parvenaient à échapper en tout ou partie à l’impôt avec un taux d’imposition global de 2% en Premier League. En particulier le très prospère Arsenal (8 millions d’euros ramenés à 571.000 par le jeu des déductions fiscales).

 

 

3,3 milliards d'euros de capitaux offshore

Les impôts, Karren Brady, la présidente de West Ham, en joue à sa guise. Elle a été nommée pair à vie à la Chambre des Lords par David Cameron. Ce qui l’a amenée à voter en octobre dernier une réduction des crédits d’impôts pour les ménages les plus modestes. Tout en étant directrice au sein de la holding (basée à Jersey) de Philip Green, as anglais de l’évasion fiscale. Et depuis cette saison, West Ham joue au Stade olympique, financé par les contribuables, en bénéficiant de conditions financières ridiculement basses (lire "Karren Brady, la dame d'enfer"). 

 

La défiscalisation et les holdings offshores sont pratiqués à outrance dans le foot britannique. Un site web, The Offshore Game, a recensé 38 holdings basées à l’étranger, pour un total de plus de 3,3 milliards d'euros de capitaux offshore. Il a aussi publié un classement des clubs anglais selon la part de leur financement en provenance de fonds offshores. 

 

Depuis juin dernier, les sociétés anglaises doivent, par décision gouvernementale de transparence, déclarer quelles sont les "personnes exerçant un contrôle significatif" sur elles (plus de 25% des actions et/ou droits de vote, directement ou indirectement). En Premier League, à l’heure actuelle, seuls trois clubs (Everton, Swansea, Stoke City) ont cité des personnes physiques. Quatre clubs (Arsenal, West Ham, Southampton, Burnley) ont déclaré des holdings. Lesquels (astuce?) n’ont pas eux-mêmes précisé qui détient chez eux un contrôle significatif. Et les treize autres clubs n’ont pour l’instant pas satisfait à cette demande.

 

 

Un système qui résiste aux réformes

Le laxisme des autorités se heurte à la demande croissante des supporters d’une moralisation, par le biais d’un audit indépendant sur le fonctionnement global du football anglais. Leurs réseaux sociaux, fanzines, magazines fourmillent d’éléments de nature à nourrir utilement un tel audit. Les supporters d’Everton, West Ham, Fulham et Reading dénoncent et ont dénoncé depuis des années les emprunts faits par ces clubs à des conditions extravagantes.

 

En effet, la Premier League accepte de verser directement à des sociétés basées pour la plupart dans des paradis fiscaux (Vibrac, Mousehole, Jg Funding Limited, Rights and Media Funding Limited) les montants des droits télés gagés par les clubs. Ce qui représente aujourd’hui des montants énormes (lire "La fascinante enquête Vibrac"). 

 

Les supporters d’autres clubs mènent actuellement une fronde contre l’incompétence ou l’indélicatesse des dirigeants. Le contexte parait a priori favorable. Mais l’affaire Allardyce n’est pas la première. Les précédentes avaient déjà suscité l’indignation et la promesse de réformes radicales. La question clé est: à quelle part de dérégulation, défiscalisation, absence de contrôle les autorités sont-elles prêtes à renoncer? N’est-ce pas la nature du modèle de business à l’anglaise? Comme le scorpion avec la grenouille?

 


[1] En 2008, David Sullivan (propriétaire) et Karren Brady (présidente) ont été interpellés puis libérés sous caution dans l’affaire de corruption dans le foot alors qu’ils étaient à Birmingham City. Aucune charge n’a finalement été retenue contre eux. Depuis, les agents troubles du foot (William et Mark McKay, Mark Curtis, Jonathan Barnett) font ou ont fait régulièrement affaire avec West Ham.
 

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