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La Premier League veut mettre le hors-jeu hors-champ

En envisageant de cacher les "révélateurs" utilisés pour juger les hors-jeu au centimètre, la Premier League illustre une des impasses de l'arbitrage vidéo. 

Auteur : Jérôme Latta le 8 Août 2020

 

 

La généralisation de l'arbitrage vidéo a permis de constater qu'il a des conséquences globales communes aux différentes compétitions, mais aussi que chaque pays se l'approprie à sa façon, révélant les particularités culturelles de ses conceptions de l'arbitrage.

 

Ainsi, les arbitres de Serie A en sont-ils venus à sanctionner presque systématiquement tout contact de la main ou du bras avec le ballon par des penalties, qui ont atteint un total record de 188 cette saison. Cette évolution générale était apparue dès la Coupe du monde 2018, mais il n'y a qu'en Italie qu'elle est aussi assumée.

 

L'application (tardive) de la VAR dans une Premier League circonspecte a en revanche provoqué un malaise prononcé, qui suggère que les préoccupations pour les règles sont plus vives en Angleterre qu'ailleurs (on vient d'ailleurs de refuser d'y prolonger l'autorisation des cinq remplacements).

 

 

 

 

De "tout voir" à "éviter de montrer"

Les Britanniques ont été particulièrement perturbés par la sanction centimétrique du hors-jeu, malgré un "révélateur" d'apparence sophistiquée avec ses parallèles et ses perpendiculaires. Ils ont ainsi massivement déploré des hors-jeu du coude ou du talon, à juste titre jugés absurdes, injustes et douteux méthodologiquement (34 buts ont ainsi été annulés cette saison).

 

Cela a notamment conduit Arsène Wenger, en tant que "directeur du football mondial" de la FIFA, à prôner une sorte d'assouplissement consistant à ne sanctionner une position de hors-jeu que si un espace peut être distingué entre l'attaquant et l'avant-dernier défenseur [1]. Une manière de déplacer le problème sans le résoudre, ni remettre en cause la philosophie actuelle de l'application de la loi 11.

 

La mesure qu'envisagent maintenant les patrons de la Premier League, selon The Mirror, est plus tranchée: ils souhaiteraient supprimer ces visualisations sur l'écran des télévisions afin de mettre un terme aux controverses [2]. Ce n'est pas casser le thermomètre pour ne plus voir la fièvre, mais cacher le thermomètre pour continuer à l'utiliser.

 

La VAR devait non seulement assurer objectivité et rigueur aux décisions arbitrales, mais aussi garantir leur transparence. On devait "tout voir", les arbitres allaient enfin prendre leurs décisions "avec les images que tout le monde voyait, sauf eux", leurs décisions seraient incontestables grâce à la vérité immanente des images.

 

Aujourd'hui, il faudrait cacher ce révélateur qu'on ne saurait voir, et faire confiance à un arbitrage exercé dans l'opacité d'un studio, boîte noire d'où certaines décisions tombent comme la foudre. C'est dire l'échec d'un système qui n'a pas mis fin aux polémiques et, croyant y échapper, renonce à apporter la preuve de sa justesse et de son utilité.

 

 

Nouvelle doctrine

La mesure irait aussi dans le sens de la FIFA, à laquelle on prête l'intention… d'accentuer l'application du hors-jeu au centimètre. La thèse des simples "réglages" pour résoudre les problèmes de la VAR tient de moins en moins. Pour le hors-jeu comme pour les mains, on renonce à arbitrer au profit d'une logique binaire et d'une fuite en avant.

 

La doctrine est devenue l'adaptation des règles à la vidéo, leur réécriture et leur "clarification", en ignorant leurs objectifs initiaux, en ajoutant à la confusion, en continuant à démanteler la notion et la marge d'interprétation. Et, donc, en imposant un arbitrage démiurgique.

 

Cet escamotage aura peut-être une vertu pour les audiences de la Premier League en obligeant à se demander pourquoi, au juste, on vérifie des positions au millimètre avec des outils bancals et chronophages, contre l'esprit de la règle et sans atteindre les objectifs – dont la résorption du "sentiment d'injustice" [3].

 

Avant l'âge du réarbitrage obsessionnel, on se contentait de jeter un œil sur une image arrêtée qui ne certifiait que les erreurs grossières. On passait à autre chose (le jeu, qui se poursuivait). Ces erreurs étant devenues plus rares avec la hausse du niveau des arbitres assistants, la question demeure: pourquoi n'avoir pas mis en œuvre une politique de formation visant l'excellence?

 

Revenir à ce point de départ et envisager des solutions sans effets délétères semble chimérique, au moment où les instances avancent encore à marche forcée, sans préparation ni discussion. Plus pour sauver la face que pour sauver la VAR – en tout cas pas pour sauver le football.


[1] Le président de l’UEFA Aleksander Ceferin plaidait pour sa part, en mars dernier, en faveur d'une ligne de révélateur plus épaisse
[2] La Premier League faisait exception en regard des autres championnats, dont les diffuseurs présentent généralement leurs propres révélateurs, pas ceux utilisés par les arbitres vidéo, fournis par le prestataire technique.
[3] La logique "extensive" de la VAR résulte également de la nécessité qu'elle intervienne systématiquement afin de ne pas laisser des situations non examinées, qui font scandale.

 

Réactions

  • Mik Mortsllak le 08/08/2020 à 12h28
    Sinon il serait aussi possible de juger les HJ en revoyant l'action seulement à vitesse réelle (le "révélateur" étant de toute façon une gigantesque arnaque), même si la télé a abandonné ce concept depuis longtemps (est-ce déjà seulement arrivé ?). Mais c'est peut-être plus compliqué d'inventer des polémiques quand on n'est pas sûr qu'il y ait HJ ou non, ce qui serait le cas la plupart du temps à vitesse réelle.
    On pourrait même faire confiance aux arbitres situés au bord du terrain pour juger ces HJ.

  • Milan de solitude le 08/08/2020 à 18h08
    La VAR a entraîné un changement de paradigme, si j'ose m'exprimer ainsi. Avant elle, on avait coutume d'estimer que les petites fautes se sifflaient à quarante mètres des buts et qu'il fallait une faute nette pour accorder un pénalty. Maintenant, c'est le contraire : les fautes anodines n'étant pas vérifiées, ce sont les petits contacts dans la surface (pouvant être sanctionnés d'un pénalty) qui, scrutés, décortiqués, sont les plus punis. Cela donne l'impression de wagons de pénaltys octroyés "gratuitement", aléatoirement, donc, a contrario, de moins de "justice" dans le résultat d'un match de foot.
    Cela ne retire pas les quelques avantages que je trouve à cet instrument, assez mal utilisé malheureusement.

  • leo le 08/08/2020 à 18h10
    Le foot, c'est un sport qui se joue à 11 contre 11, et à la fin, c'est l'équipe qui a eu le plus de rebonds anodins sur les bras dans la surface qui perd.

  • Jamel Attal le 08/08/2020 à 20h32
    @Mik Mortsllak
    Je suis tenu de réagir aux quatre derniers mots de ton message avec mon couplet habituel : non, le problème n'est pas l'utilisation de l'outil, c'est l'outil, qui impose son irrésistible logique – celle-là même qui nous a valu son instauration.

    Au-delà de la philosophie qui le sous-tend (l'aspiration à une justice presque totale, la croyance qu'on peut tout voir sur les images et qu'une vérité en émane, l'intolérance envers les "erreurs", le peu de cas fait de ses effets sur la qualité du jeu), son dispositif lui-même impose de juger les hors-jeu au centimètre, les mains et les fautes en mode binaire (contact ou pas).

    Les images sont bêtes : elles ne permettent pas d'interpréter l'intentionnalité d'une main, la brutalité d'un tacle, la réalité de l'effet d'un contact, l'avantage tiré d'une position de hors-jeu, etc.

    Alors, comme on le voit, on liquide la notion d'interprétation, la marge d'erreur acceptable, on ignore l'esprit des règles (leurs objectifs initiaux), on "simplifie" celles-ci pour qu'elles soient compatibles avec l'outil. Tout ça au profit d'un arbitrage d'huissier qui suscite des décisions absurdes et, toujours, des polémiques et des sentiments d'injustice.

    On ne peut pas utiliser modérément et intelligemment la VAR parce que ça reviendrait à tolérer les "problèmes" qu'elle était censée régler (et qu'on voulait à tout prix régler) : trop de variations dans les décisions, trop d'interprétation, trop d'"erreurs" qui passent à travers les mailles, etc.

    On peut toujours imaginer une utilisation raisonnée de la vidéo, mais elle serait tellement contradictoire avec ses principes techniques et philosophiques qu'elle n'a aucune chance d'exister. Le débat sur l'arbitrage, la façon actuelle de le concevoir et de définir son rôle (dont la VAR résulte) ont été de toute façon trop crétinisés pour que cet espoir existe.

  • Milan de solitude le 08/08/2020 à 23h15
    C'est à moi que ton message s'adresse.
    Je soutiens l'utilisation de l'assistance vidéo pour les cartons rouges et les pénaltys, rien de plus. Ce sont des phases cruciales où le jeu est de toute façon arrêté, en général : on siffle faute mais on ne sait pas quelle couleur donner au carton, on siffle pénalty et on peut vérifier sa réalité le temps que les joueurs se placent. Je pense que dans ce domaine, malgré tes réserves justifiées, elle donnerait plus de bon que de mauvais. Je suis content que les gestes comme ceux de Spahic sur Roux et les simulations dans la surface ont quasi été bannis des terrains.
    Certes, on polémiquerait en cas de but illicite : à la vidéo on a vu que l'attaquant s'est aidé de la main, pourquoi l'arbitre n'a pas pu profiter de l'image ?
    Il y aurait toujours des gens pour réclamer plus de vidéo, comme aujourd'hui certains voudraient qu'elle tranche les touches, comme certains militeraient pour sa réintroduction si elle était abandonnée.
    La VAR a en effet aggravé l'absurdité de l'arbitrage des mains. C'est une règle à revoir ; peut-être faut-il, comme Roustan le suggère, sanctionner les mains dans la surface d'un coup-franc, sauf celles qui arrêtent un tir vers le but.

  • Jamel Attal le 09/08/2020 à 12h23
    @Milan de solitude
    Pardon pour l'erreur d'attribution.

    Le problème de la limitation de la VAR à des cas cruciaux, c'est :
    - d'une part, comme tu le notes, que cela créerait une frustration énorme pour les non-interventions, en contradiction avec ce qui fonde le "besoin" de vidéo ;
    - d'autre part que les situations de penalties et cartons rouges sont particulièrement soumises à la nécessité d'interpréter, exercice dans lequel la vidéo heurte ses limites de plein fouet (et suscite ses principales polémiques).

    Il est très difficile, je crois, d'imaginer cet usage raisonné qui va à rebours de la demande majoritaire. C'est ce que j'essaie de dire : pour abandonner ou modérer cet usage, il faudrait se trouver dans de tout autres dispositions "culturelles". Il faudrait une révolution des mentalités à l'égard de l'arbitrage en général, et les conditions ne sont absolument pas réunies aujourd'hui.

    Quant au coup franc dans la surface, on a oublié pourquoi il est tombé en désuétude : il produisait essentiellement des situations interminables et chaotiques, dont ne sortait, au mieux, que des buts burlesques. Pourquoi pas, mais ne pas sanctionner du tout une main qui n'est pas manifestement fautive, intentionnelle – et donc revenir à une gestion "interprétative" assumée – me semble rester la meilleure solution.

  • Balthazar le 09/08/2020 à 16h24
    D'ailleurs, en dehors de quelques situations très particulières, on peut presque partir du principe que les mains dans la surface, quand elles sont le fait des joueurs qui défendent, sont involontaires (le bénéfice possible étant généralement trop léger en regard du risque encouru).

    J'en veux moins à cette VAR à la con d'avoir pourri un spectacle qui ne me passionne plus guère que de s'être immiscée jusque dans mes foots entre potes (c'est-à-dire collectivement arbitrés) : la position consistant à ne prêter aucune attention aux mains qui ne sont pas clairement intentionnelles et n'offrent aucun avantage à qui les commet est devenue difficile à tenir, alors qu'elle a la vertu de raréfier les palabres sans pervertir l'esprit du jeu.

  • Bernard Diogène le 12/08/2020 à 15h06
    @Jamel Attal
    "Au-delà de la philosophie qui le sous-tend (l'aspiration à une justice presque totale, lien
    Justement, y a-t-il vraiment une philosophie unique de la VAR et qui serait forcément totalitaire ? L'action citée par Milan de Solitude (Spahic/Roux)* est un bon exemple de ce qui a pu motiver sa promotion.
    Sans prendre position (pour/contre la VAR), je pense qu'il faut en premier lieu éviter le procès d'intention ; en ce sens, Milan est fondé à considérer que c'est bien l'usage qui pose problème.
    * La différence entre la justice tout court (on répare le préjudice individuel après jugement, même bien après le méfait) et la justice sportive, c'est que cette dernière n'impacte pas deux parties mais indirectement d'autres parties (ex : une équipe qui perd un point le perd vis-à-vis de tous ses concurrents). Mais il est vrai, et c'est fondamental, qu'une erreur de jugement en cours de match n'obère pas catégoriquement le résultat même si elle influe sans doute dessus. C'est plutôt à partir de ce constat qu'il faut se poser la question de la VAR.