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Portugal : la fin d’un modèle ?

Souvent montré en exemple pour une réussite sportive obtenue avec peu de moyens, le football portugais connaît pourtant une crise qui lui impose de se réinventer pour durer.  

Auteur : Nicolas P. le 23 Oct 2014

 

 

Acculé par ses problèmes de liquidités, les exigences du fair-play financier et le contexte économique global du pays, l’heure est à l’urgence pour le football portugais. Loué en France pour lui avoir chapardé la cinquième place du classement UEFA malgré des budgets bien plus faibles qu’en Ligue 1, sa réussite sportive s’appuie aussi sur une dette énorme. Celle du Sporting, de Porto et de Benfica dépasse désormais allègrement le milliard d’euros. La chute de l’empire bancaire Espirito Santo, principal créancier du football portugais, aggrave encore une situation délicate depuis quelques années. Exposé à hauteur de 215 millions d’euros auprès des trois grands, le groupe souhaite se retirer du football.

 


 

L'austérité pour tous

Il faut dire que la situation du football portugais tient quasiment du miracle: seulement soixante millions d’euros de droits TV à se partager (de façon très inéquitable) et des budgets relativement restreints : celui du Sporting, par exemple, plafonne à 25 millions d’euros, soit l’équivalent de celui de Guingamp, avant-dernier budget de Ligue 1, et ce en dépit d’une qualification en Ligue des champions. Le budget moyen en Liga Sagres est de 12.3 millions d’euros, le Vitoria Setubal dépassant à peine le million d’euros… 

 

Le contexte économique global du pays n’aide certes pas à améliorer la situation: billetterie et sponsoring ont également pâti de la crise (lire "Le Portugal, pas encore sorti de l'Euro"). La Ligue elle-même, en plus de connaître une crise d’ordre politique, se trouve dans une situation financière guère meilleure que celle des clubs qu’elle représente. Des difficultés qui ont autorisé (ou contraint) les clubs lusitaniens à pratiquer la modération salariale: 5.000 euros net mensuels en moyenne pour un joueur de première division.

 

Après avoir vécu au-dessus de leurs moyens pendant des années, grands et petits clubs de l’élite se sont accoutumés aux politiques d’austérité : ils ont prouvé en tout cas qu’un football pouvait être compétitif sans inflation des dépenses ou dérapage de la masse salariale. C’est peut-être ce qui rend le modèle portugais sympathique aux yeux de ceux qui craignent que les résultats sportifs soient de plus en plus corrélés à l’argent investi, et c’est au nom de cette spécificité qu’il mériterait d’être sauvé.

 


Après les transferts, la formation en recours

Reste que l’heure est grave et que la réaction se doit d’être prompte. Les clubs l’ont bien compris: leurs recettes en transferts, si elles suscitent à chaque mercato l’ébahissement de l’Europe du football, ne suffisent pas à bâtir un modèle: trop dépendant de revenus somme toute aléatoires, le "Big 3" reste à la merci d’une ou plusieurs mauvaises années qui auraient immédiatement des conséquences désastreuses.

 

Ces recettes, du reste, sont aujourd’hui largement vampirisées par des acteurs extérieurs au football. Institutionnalisée au Portugal sans y faire l’unanimité, la tierce-propriété sera interdite par la FIFA dans quelques années. Bien qu’elle ne puisse pas de toute façon être considérée comme une solution de long terme, et au-delà des implications néfastes qu’elle peut avoir sur le football en général, elle présentait l'avantage d’apporter des liquidités à des clubs aux abois.

 

La question est de savoir comment le foot portugais pourrait se réinventer: la formation semble être l’échappatoire tout indiquée. Différents présidents de clubs ont promis de la développer, répondant à l’appel du président de la Fédération qui estimait que le jeune joueur portugais n’a pas les mêmes chances que les étrangers, pour lesquels les clubs feraient preuve de plus "d’indulgence". En dehors du Sporting, qui investit chaque année dix millions d’euros dans sa formation et comporte environ un tiers de joueurs formés au club dans son effectif, les clubs portugais ont plus prospecté que formé ces dernières années. Seuls 12% des joueurs ayant pris part à la Liga Sagres étaient formés au club en 2013/14. La qualité des jeunes Portugais, pour autant, n’est pas remise en cause – preuve en est leurs résultat en catégories de jeunes –, mais le joueur espoir local peine à confirmer en équipe première: peu utilisé dans son club, il s’embarque pour des destinations "exotiques", où il se perd régulièrement.

 


Réforme en profondeur

Au Portugal, la formation est un vieux serpent de mer qui donne lieu, à l’occasion, à de vagues promesses: à l’horizon 2020, le président de Benfica a promis à ses fans une équipe à 60 ou 70% composée de joueurs formés au sein du club lisboète. Le FC Porto s’était pour sa part lancé dans un grand projet de formation, baptisé Visão 611, qui a fait long feu. Les jeunes Lusitaniens souffrent également des liens particuliers qui unissent le Portugal et le Brésil, dont les ressortissants bénéficient du "statut d’égalité". Le temps dira si ces objectifs ambitieux seront réalisés ou s’ils resteront lettre morte, mais au Portugal, ni le talent ni les structures ne manquent.

 

À l’heure où deux sources majeures de financement – Banco Espirito Santo et la tierce-propriété – sont sur le point de disparaître, le football portugais ne pourra se contenter de petites adaptations à la marge. Il devra se réformer en profondeur s’il souhaite sécuriser la réussite sportive de ses clubs qui, elle, est incontestable.

 

La prise de conscience des acteurs du football portugais n’est pas feinte pour autant: quelques signes laissent présager une sortie de crise par le haut. L’élection de Bruno de Carvalho à la tête du Sporting a bousculé quelques certitudes. Soucieux de limiter la pratique de la tierce-propriété au sein de son institution, il a mis le nouveau vice-champion portugais à la diète et s’est imposé comme le chef de file médiatique du renouveau. Benfica, de son côté, a racheté 100% des droits de plusieurs de ses joueurs, il y a quelques semaines. Tous, en tout cas, sont lancés dans une course contre la montre dont l’issue reste, pour l’heure, incertaine.

 

Merci à Nicolas Vilas, Yann  Pondaven et thebigbrunowski pour leur concours.
 

Réactions

  • osvaldo piazzolla le 23/10/2014 à 01h59
    Merci pour cette synthèse, c'était intéressant et j'ai du coup lu les liens sur la santé du football portugais décrite par Nicolas Vilas.

    En me remémorant l'article de rcosmidis sur les performances relatives en coupe d'europe des français et des autres européens (dont les portugais sont l'exemple typique avancé du "moins riche, plus performant"), j'en viens à remettre en cause l'idée du "les gros clubs portugais ont des petits budgets comparés aux moyens-gros français".

    l'exemple qui revient souvent pour appuyer cette thèse est le Sporting: gros club et performant....et pourtant au budget inférieur à bordeaux ou l'asse.

    Le "calcul" du budget me paraît une donnée floue (corrigez moi si je me trompe) pour évaluer la capacité à faire évoluer dans son équipe des joueurs performants au pays de la TPO. Dit autrement, le Sporting peut se payer des joueurs (transferts et salaires) sur le marché que l'asse ne pourra jamais envisager d'approcher, ce qui est une façon d'avoir de plus gros moyens financiers tout en ayant un petit budget (au prix d'une dette éventuelle et surtout au prix de ne pas faire ce qu'on veut des joueurs).

    Bref, je pense que la capacité des trois grands à être des gros poissons au moment du mercato européen (et donc ensuite des clubs à grosse proba de performer sur la scène européenne) est camouflée par leur soi disant "petit budget".

  • Basile mais pas boli le 23/10/2014 à 08h48
    Au passage, si la France est cette année menacée par la Russie au coefficient UEFA, l'année prochaine risque de se dérouler en match à 3 pour la 5° place du classement car la France et la Russie seront sans doute à un peu moins de deux points du Portugal.

  • OLpeth le 23/10/2014 à 09h00
    @ osvaldo

    Il faudrait, à mon humble avis de non comptable, inclure la dette dans le budget pour être cohérent : un club qui 15 millions de budget mais 200 millions de dette, il a pas eu les mêmes capacités de recrutement qu'un club à 30 millions de budget et 2 millions de dette.

  • Sens de la dérision le 23/10/2014 à 09h12
    Très intéressant avec un chiffre qui m'a étonné : le Sporting avec 25M de budget en consacre 10 à la formation. Ça me paraît énorme : pour comparer, le budget de l'OL (avec le succès qu'on sait) est de 7 à 8M par an.

    lien

  • myjupiler le 23/10/2014 à 09h39
    Etonnant bilan que ces clubs au budget restreint et à la dette abyssale.
    Les 25 millions rapportés à un milliard, certes pour 3 clubs, sont faibles.
    Comment ont-ils fait en étant à priori rigoureux pour s'endetter à ce point ?
    La construction d'un stade ? Ou est-ce que les rentrées d'argent sont tellement ridicules ?

  • Pascal Amateur le 23/10/2014 à 09h58
    Le foot portugais n'a aucun avenir : on le sait depuis longtemps, hein.

  • visant le 24/10/2014 à 11h07
    Comme Osvaldo, je pense que les comparaisons de budget entre clubs français et portugais sont biaisées. Cette comparaison sous-entendrait que Guingamp et le Sporting disposent des mêmes capacités financières pour cette saison et je dubite grave sur ce point.
    [Si un comptable peut nous éclairer sur cette question budgétaire d'ailleurs...]

    Plus globalement, sur les articles récents qui traitent de la situation actuelle des clubs portugais, je trouve qu'il manque un éclairage plus développé sur leur puissance institutionnelle, au-delà même du seul critère budgétaire. Benfica, Porto et Sporting, ce sont des institutions au Portugal, qui disposent d’une position dominante forte au sein de leur championnat, au sein de la population, et qui sont toujours plus ou moins liés au monde des affaires et au monde politique.
    Ce n'est pas le cas de Guingamp, Bordeaux, Lille ou même Saint-Etienne.
    Je me demande du coup si cette position dominante ne les a pas incité à prendre des risques financiers démesurés en se disant que de toute façon les résultats comptent plus que les moyens et que personne n’aura intérêt à les voir « crever ».

    Bref, je ne sais pas si je suis très clair mais je pense que les moyens effectifs, réels, concrets, de ces clubs sont bien plus importants que les moyens purement budgétaires qui leur sont consacrés chaque année. Je ne crois pas au petit poucet portugais qui obtiendrait des résultats formidables en coupe d’Europe avec trois francs six sous, ça ne tient pour moi pas du « miracle » mais d’un ensemble de facteurs économiques, sportifs et institutionnels.

  • Lucho Gonzealaise le 24/10/2014 à 18h03
    Il ne faut pas non plus oublier que les clubs portugais ont la possibilité d'acheter des joueurs à des frais beaucoup moins élevés que les clubs français, puisque ce n'est pas illégal là-bas de ne posséder qu'une partie des droits d'un joueur (à l'image de Mangala).

    Par ailleurs, quid de la limitation du nombre de ressortissants non-UE pouvant être qualifiés dans les effectifs ? En France, c'est 4, donc il vaut mieux ne pas se planter quand on va chercher un jeune Sud-Am, même pas cher.

  • osvaldo piazzolla le 24/10/2014 à 22h48
    Oui, je pense que TPO est le mot clef. Il te permet d'avoir un joueur qui coûte 10M pour 1M. Le prix que tu payes est que tu ne décides pas vraiment de l'avenir du joueur à chaque mercato.

    Pour surenchérir sur tous les comms, ce système est certainement d'autant plus performant si le "club aux moyens limités" est par ailleurs prestigieux (et performant footballistiquement) puisqu'il a alors la possibilité de faire prendre de la valeur aux joueurs.

    les trois gros portugais sont donc au top dans ce système, bien plus qu'un banal club espagnol, italien (hors gros) ou argentin. (les autres pays du TPO).

    Plus j'y pense et plus ça me semble clair.