Ne perdez pas de temps à lire ce texte, connectez-vous vite pour commenter les articles des CDF. Attention à ne pas confondre vos minuscules et vos majuscules.
Vous avez oublié votre mot de passe ?
Inscription
Vous avez oublié votre mot de passe ? Il reste un espoir ! Saisissez votre adresse e-mail ; nous vous enverrons un nouveau mot de passe. Cette procédure est quasiment gratuite : elle ne vous coûtera qu'un clic humiliant.
Nous vous avons envoyé un email sur votre adresse, merci d'y jeter un oeil !

CONDITIONS D'INSCRIPTION :

1. Vous devez nous adresser, via le formulaire ci-dessous, un texte (format .txt inférieur à 100 ko) en rapport avec le football, dont la forme est libre : explication de votre passion, anecdote, aventure, souvenir, essai, commentaire composé, portrait, autobiographie, apologie, réquisitoire, etc. Vous serez ensuite informés de la validation de votre inscription par mail. Les meilleurs textes seront mis en ligne sur le Forum.

2. Nous ne disposons pas d'assez de temps pour justifier les retards d'inscription ou les non-inscriptions, et ne pouvons pas nous engager à suivre une éventuelle correspondance à ce sujet. Merci de votre compréhension.

Nous avons bien reçu votre candidature, on y jette un oeil dès que possible. Merci !

Partager :

Football 2041

Notre envoyé spécial dans le futur a rencontré Naël Mazari, jeune footballeur de Liverpool, et nous raconte le football d'après-demain. 

Auteur : Jérôme Latta le 23 Sept 2021

 

Extrait du numéro 5 de la revue des Cahiers du football. Illustration Quentin Faucompré.

"Couvre en B23." Réagissant à la voix neutre de l'IA dans son oreillette, Naël Mazari se retourne pour sprinter vers la zone indiquée, où il arrive au moment parfait pour, d'un tacle, reprendre le ballon au latéral madrilène qui débordait. En se relevant, le tout jeune numéro 117 du KFC Liverpool n'a pas le temps de se féliciter d'avoir parfaitement assimilé les coordonnées du terrain.

 

 

La voix lui intime une passe au défenseur central gauche et un replacement en D24. Dans un réflexe hérité des équipes de jeunes, il jette un regard vers le banc pour y quêter une approbation du coach, oubliant que seuls les remplaçants, le médecin et l'adjoint de terrain s'y trouvent: aucun d'eux ne lui prête attention.

L'entraîneur français Rafa Cosmidis, lui, se trouve dans son PC sous la tribune, en compagnie d'une demi-douzaine d'adjoints, eux-mêmes reliés à un pool d'analystes au siège du club, où tournent les serveurs informatiques. Quelques écrans affichent des visualisations de données, mais l'attention est tournée vers celui restituant les calculs de l'IA, qui affine des scénarios et précise ses recommandations en retraitant constamment les informations qui lui parviennent. 

La saison précédente, le Dubaï AC coaché par Kylian Mbappé a testé le mode autopilot dans lequel elle peut ordonner des actions entières en fonction de leur probabilité de réussite. "On a plusieurs coups d'avance!", s'était enthousiasmé le jeune entraîneur. 

Cette avancée est contestée, et le Board ne l'a autorisée qu'une saison supplémentaire, afin de l'évaluer. Quelques bugs ont fait le bonheur des plateformes vidéo, ce monitoring ayant provoqué des actions burlesques, avec des joueurs courant dans tous les sens, le ballon finissant en touche ou dans les pieds de l'adversaire.

"La star, c'est le joueur"

"Bien joué Naël!" Cette fois, c'est le timbre plus chaleureux du coach qui lui arrive dans l'oreillette. Le terme est resté, mais l'écouteur rudimentaire des débuts est devenu un implant auriculaire qui recueille et transmet en temps réel la position et les données physiques du joueur. 

Au centre de formation Aspire de Doha, par lequel Naël Mazari est passé, un informaticien facétieux, lors d'une séance d'initiation, avait remplacé la voix de synthèse standard par celle de Jean-Michel Larqué, un commentateur de la fin du XXe siècle. "Parfois, le mec criait “À gauche, à gauche, à gauche!” et si tu ratais un truc, il te pourrissait jusqu'à la fin de l'entraînement."

C'est Naël, rencontré la veille, qui raconte l'anecdote. Volubile, le natif d'Argenteuil, à peine arrivé au Stade rennais en début de saison, n'en revient pas d'avoir été drafté par les Reds au joker-mercato d'octobre, qui permet aux huit équipes de SuperLeague ayant le plus mal démarré de recruter chacune un joueur d'EuroLeague. 

Dénoncée comme un "droit de cuissage" par certains clubs de cette dernière, la pratique leur assure des indemnités qui les apaisent généralement – d'autant qu'ils ont à leur tour le droit de prélever un joker dans leur division nationale, à l'échelon inférieur.

À dix-sept ans, Naël ne sait pas encore s'il optera à terme pour le statut de contract club player (CCP) ou celui de freelance player (FLP). Probablement pas pour ce dernier, dans l'immédiat. "Pour progresser, il vaut mieux se fixer, et le projet de Liverpool me convient", nous confiait-il, apparemment peu touché par le bond de son indice Players Stock Exchange FIFA, dont l'algorithme établit et actualise le montant d'un éventuel transfert pour près de quatre mille joueurs professionnels. 

Le dispositif est né de la réforme des transferts qui a mis en place une chambre de compensation et de régulation du marché. Naël n'exclut pas de faire un jour partie des deux cents joueurs FLP enregistrés en Europe par l'UEFA. "Ça doit être sympa de partir en mission pour quelques matches (d'un à cinq consécutifs, ndlr) et de découvrir plein de clubs et de stades."

Comme on l'a vu, le problème des automatismes est vite réglé. Cette légion d'intérimaires, adoptée en même temps que la réforme, permet aux entraîneurs de faire des coups tactiques et aux joueurs concernés de mener une "carrière solo".

Constatant la mobilité toujours plus grande des pros, la FIFA en a pris le parti tout en espérant la limiter à ce contingent. La formule a séduit plusieurs top players, soutenus par leurs sponsors. "La star, ce n'est plus l'équipe depuis longtemps, c'est le joueur", a déclaré l'agent de Ciro Messi, fils du célèbre Lionel, qui a porté le maillot de douze équipes en deux saisons. 

En play-off de SuperLeague, il a inscrit un but pour le Bayern contre la Juventus, un pour la Juventus contre le Bayern, suscitant quelques polémiques. De toute façon, depuis l'adoption des remplacements tournants, qui permettent de faire entrer et sortir les joueurs à volonté, le visage changeant des équipes est devenu une habitude.

Détection par l'ADN

Naël est justement passé par le banc pour y profiter d'un check-up à l'issue duquel on lui a composé une boisson dosée sur mesure. Une dizaine de minutes de récupération, autant pour briller dans ce dernier quart-temps, et le voilà déjà qui arrive, lancé dans la profondeur, pour un duel à quelques mètres de la surface. "Dribble", pense-t-il en même temps que l'IA. 

Il ne saurait dire combien de fois, à Doha, il a travaillé cette situation dans les cellules de simulation. Cette fois, l'enjeu est un but et une victoire devant 363 millions de spectateurs dans le monde. Il sait aussi que son stress au moment du geste sera précisément évalué a posteriori. Il pourra même savoir combien de millions de dollars dépendaient de son geste chez les opérateurs de paris sportifs. 

Il sait, enfin, que son adversaire Wang Linh n'a pas été moins bien formée que lui… En Chine, les académies d'État ont intégré les méthodes de pointe, mais elles peuvent surtout compter, en amont, sur un gigantesque vivier et sur des années de recherches en génie génétique. Le séquençage du génome d'un milliard et demi de Chinois a connu un de ses débouchés les plus efficaces dans le sport. 

La détection par l'ADN des profils les plus aptes dans les différentes disciplines a permis de sélectionner des sujets dès six ans afin de les envoyer dans des filières de préformation qui en accueillent des milliers dans chaque région. Un réservoir si important qu'il a permis au pays de compter quatre des cinq premières joueuses à évoluer en SuperLeague après l'autorisation de la mixité par la FIFA. Dont cette Wang Linh qui lui fait maintenant face.

Feinte de corps à gauche, crochet extérieur, Mazari a une fraction de seconde d'avance pour déclencher une frappe avec 31% de chances de réussite s'il la croise à ras de terre. Mais, au moment où il arme, Wang tacle son pied d'appui, lui brisant la cheville et précipitant la fin de sa saison. 

Ayant l'air parfaitement délibéré, afin de sauver un match nul inespéré pour le Real Estate Madrid, le geste dégénérera le lendemain en incident diplomatique entre la Russie et la Chine, c'est-à-dire entre le pool de milliardaires russes propriétaire de Liverpool et le fonds souverain chinois qui contrôle le Real. Le sujet figurera à l'ordre du jour du comité exécutif de Superlink, la société commerciale qui gère la SuperLeague, véritable gouvernement du football européen. 

La nécessité de se disputer les meilleurs territoires de la planète football crée de vives tensions, surtout en Europe où émeutes et guerres civiles sont devenues chroniques, tandis qu'un arc national-populaire s'étend désormais de la France à la Russie en passant par l'Italie du Nord, l'Autriche, la Hongrie, la Slovaquie, la Pologne et l'Ukraine. Le rachat controversé de la Finlande par le Qatar, afin d'échapper au réchauffement climatique, n'a pas apaisé les esprits.

Prothèses intelligentes

On retrouve Naël Mazari quelques jours plus tard, la jambe prise dans une gouttière bardée d'électronique, assis dans la tribune du stade William-Saliba, terrain d'honneur de l'AS Bondy. La qualité des installations et leur sécurisation rappellent que le club dyonisien est depuis une dizaine d'années un des pôles du programme Elite Football piloté par l'Arabie saoudite. Le choix de Bondy n'était pas innocent, s'agissant de rattraper l'avance prise par le Qatar dans la région. 

La grande ceinture parisienne est devenue une vaste technopole du football constellée de centres de formation privés, financés par des équipementiers, des détenteurs de droits comme Amazon ou Facebook, des sponsors, des fonds d'investissement ou des États, en partenariat avec les grandes galaxies de clubs – City, Real ou Bayern du monde entier avec leurs franchises et filiales. Le tournoi de Bondy accueille ainsi les U15 de la Juventus Clichy-sous-Bois, d'Arsenal Trappes et du Red Bull Montfermeil.

Naël prend sa blessure avec philosophie, s'amusant du fait qu'au moins, il continuera la compétition dans la version e-sport de la SuperLeague, où sa frappe est allée fouetter le petit filet. Il a surtout un choix important à faire: confier le traitement de sa blessure à des équipes médicales de pointe, et revenir en deux mois seulement, ou en profiter pour adopter des prothèses intelligentes pour ses chevilles et genoux. 

Autorisées depuis trois ans, elles permettent de prévenir les blessures ou de les réduire à des pannes mécaniques, mais la greffe et la rééducation nécessitent quatre mois d'arrêt. "C'est le football de demain, commente Naël, tenté. Ça me permettrait de prendre de l'avance, si la réglementation évolue." Car pour l'heure, les intrasquelettes ne doivent pas améliorer les performances humaines. 

Mais la tentation est grande de leur donner de nouvelles fonctionnalités et d'avancer vers le footballeur augmenté, sur lequel plusieurs entreprises du secteur militaire travaillent. "Dans vingt ans, humains et androïdes seront mêlés dans les effectifs, assure Dee Poppel, directeur du développement de Mecahuman, leader du marché. Il faut juste le temps que les mentalités évoluent."

Rappelons que la définition du dopage médical a lui-même considérablement évolué, et que le comité de bioéthique de la FIFA autorise des protocoles de "soutien à la performance" validés ou développés par sa commission médicale – en veillant à ce que tous les clubs en bénéficient sans distorsion de concurrence.

CSP+ et smartglasses

Certains s'inquiètent de ce football mécanisé, virtuose mais très stéréotypé, et sans grande incertitude. "Ce spectacle est-il si spectaculaire, s'interroge Didier Roustan depuis l'Ehpad Luis-Fernandez de Cannes, quand tout est paramétré, calculé, privé d'inspiration, quand on assiste toujours aux mêmes oppositions entre les mêmes clubs?"

Du côté de Superlink, on balaye ce genre de critiques. "Nous avons créé un show qui fédère un milliard et demi de fans dans le monde, dont 800millions d'abonnés aux différentes offres payantes", objecte Line Lèdezeppe, porte-parole du consortium, peu inquiète du développement d'un "autre football" dans les marges.

Les matches de ce qui reste des équipes nationales drainent cependant plusieurs milliers de spectateurs nostalgiques dans des stades vétustes et non connectés, abandonnés par des clubs en faillite. Les rencontres, filmées avec un minimum de moyens techniques, sont diffusées sur des plateformes gratuites et sans publicité. 

Mêmes partis pris pour les championnats amateurs organisés par des fédérations autonomes (en France, Trophée des quartiers, Première Div, Challenge FSGT), où l'on retrouve les groupes ultras bannis des stades – ou qui les avaient désertés de leur propre initiative. 

Ces compétitions suscitent de plus en plus d'engouement… et l'intérêt de petits diffuseurs. "Pas question de renoncer au principe de l'amateurisme et à la gratuité des images, nous répond le collectif d'organisation de la Première Div, où évoluent des avatars des anciens clubs de Ligue 1 et Ligue 2. Nous envisageons simplement de mieux couvrir les frais et d'améliorer l'organisation pour renforcer une alternative qui nous semble plus que jamais indispensable."

Une population entière d'amateurs de football ne se retrouve plus dans le football d'élite. Très minoritaire, ses rangs grossissent cependant d'année en année. "Qu'est-ce qu'on voit dans un stade de SuperLeague?, demande Jude Aspriste, membre de la Horda Frenetik, un groupe ultra de Metz récemment refondé. Des CSP+ avec des smartglasses qui regardent des ralentis, des animations et des pubs, ils ne voient même plus le terrain et les joueurs!"

De fait, les enceintes de dernière génération, de capacité réduite, sont devenues des studios géants où l'on produit un spectacle quasiment identique pour le spectateur et le téléspectateur, diffusé en réalité virtuelle et augmentée sur les mêmes terminaux individuels.

"Les kops vides sont animés par des ultras de synthèse et des tifos publicitaires, l'ambiance sonore est artificielle. Même les footballeurs deviennent des robots", se désole Aspriste. Anfield Road 2 a été délocalisé à Moscou, tandis que l'antre des Reds a été transformé en parc d'attractions, tout comme le Camp Nou – exploité par le groupe Disney, qui détient la majorité du capital du Barça (dont la franchise a été déménagée à Los Angeles).

Les expériences en faveur d'un "autre football" paraissent lointaines à Naël Mazari, qui a quitté la cité Champagne d'Argenteuil à l'âge de dix ans pour rejoindre le cocon de l'Aspire Academy de Doha – après que sa famille eut signé un accord lui assurant une rente contre le renoncement à toute prétention sur ses revenus futurs. "Le football, c'est un métier sérieux, il y a beaucoup d'enjeux. Si des gens s'amusent en jouant, tant mieux, mais moi, je ne suis plus un enfant."

 

BALLE NEUVE

Depuis 2028, les ballons des compétitions d'élite sont équipés de senseurs micro-GPS qui servent notamment à la Offside Line Technology, utilisée pour juger instantanément les hors-jeu. Ils permettent aussi de produire des statistiques avancées. 

Adidas a annoncé poursuivre le développement d'un ballon tissé de capteurs dynamiques, qui transmettent un flux de données sur sa position et ses mouvements, en temps réel. Un progrès permis par la 12G, adoptée malgré les animaux morts de s'être trop approchés de certains émetteurs, cuits comme dans un four à micro-ondes. La trajectoire de ce ballon est "influençable" via un joystick miniaturisé, placé dans la main du joueur, qui permet de lui imprimer plusieurs effets – à défaut de le diriger complètement. 

En dépit des protestations de la Goalkeepers Union, cette technologie est sérieusement envisagée comme une manière de contrebalancer l'efficacité sans cesse croissante des défenses et des gardiens de but. Ceux-ci envisagent de riposter avec des gants à champ magnétique développés par l'équipementier Uhlsport, qui permettent de dévier les tirs.

Réactions

  • sehwag le 27/09/2021 à 11h45
    J'adore ce genre d'exercice de fiction, c'est très réussi. C'est voulu l'entraîneur "dans son PC" en début d'article ?

    Bel équilibre de projection géopolitique, sportive et médicale. Ca me rappelle un bouquin qui me hante de plus en plus : la guerre olympique, de Pierre Pelot. Je te le recommande si tu ne l'as pas lu.

  • José-Mickaël le 27/09/2021 à 19h48
    Ça va pas d'écrire un article pareil ! Ça va leur donner des idées...

    (En tout cas c'est très bien fait, j'ai autant rit que frémit !)

  • cocobeloeil le 28/09/2021 à 13h10
    Bravo.

    Très drôle en effet et visionnaire (flippant) en même temps. Y a pas mal de trouvailles qui risquent de se concrétiser dans une trentaine d'années, si j'en crois ma nouvelle boule de cristal connectée made in China..
    Entre autres, Kiki en coach de Dubaï et Roustan qui s'exprime depuis l'ehpad Luis-Fernandez, sans parler de la "voix de synthèse standard remplacée par celle de Larqué", m'ont fait ma journée.

    Merci bien.

  • Sens de la dérision le 29/09/2021 à 08h10
    Foot fiction impossible. Les Ultras en mode nostalgie, personne ne peut y croire !

  • OLpeth le 29/09/2021 à 14h29
    Chouette exercice, ça me rappelle la BD Hors Jeu d'Enki Bilal et Patrick Cauvin.

  • Gazier le 29/09/2021 à 16h36
    A la lecture du premier paragraphe, je me suis cru sur le fil échecs du site avec les maitres Raspou, Label Deschamps et consorts qui mettent en place des tactiques avec des noms compliqués.
    A voir ensuite qui sera sacrifié (gambit).