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Bruno Colombari : « La sélection est le fil conducteur du football »

Coauteur du Dico des Bleus, il est également l'homme derrière Chroniques Bleues et un ancien rédacteur du mag des Cahiers. À l'occasion de la sortie de la nouvelle version de son ouvrage, Bruno Colombari nous a parlé de l'équipe de France.

Auteur : Christophe Kuchly le 28 Jan 2019

 

 

La première version devançait de quelques mois la Coupe du monde russe, la seconde a suivi l'obtention de la deuxième étoile. Avec six nouvelles bios de joueurs, cent vingt articles mis à jour et vingt-deux ajouts, le Dico des Bleus s'est encore étoffé. Rencontre avec l'un de ses papas, Bruno Colombari. 

 

 

 

 

 

Comment est né l'idée d'écrire ce Dico des Bleus, dont la deuxième version est sortie en novembre dernier?
Le lancement du projet date de fin 2015. C'est Matthieu Delahais qui a eu l'idée, et je suis arrivé par le biais de Chroniques Bleues, où j'avais eu l'occasion de travailler avec lui à plusieurs reprises. Il m'a contacté en disant que ce serait bien de faire un livre sur l'histoire de l'équipe de France, mais qu'il ne pouvait pas le faire seul. On l'a donc écrit à trois, avec Alain Dautel. Pour moi, c'était une continuité, la suite logique de ce que je faisais sur le site. 

 

Pourquoi avoir choisi ce format dictionnaire?
Parce que cela rend les choses plus faciles quand on travaille à plusieurs et parce que Matthieu m'avait dit qu'il aimerait bien avoir un dictionnaire de l'équipe de France, ce qui n'existait pas. C'est un format qui permet de multiplier les entrées: au lieu de faire une histoire chronologique, on peut évoquer l'aspect historique, économique, médiatique... On parle notamment de décolonisation, de transports, de l'arrivée de la télévision ou de l'amateurisme marron, plein de domaines qui vont au-delà de l'aspect purement footballistique, de qui a été sélectionné et qui a gagné la Coupe du monde.

 

Aviez-vous une sensibilité particulière, l'envie d'écrire sur un sujet précis?
Les périodes qui m'intéressaient le plus sont les années 30, avec le début du professionnalisme et les premières Coupes du monde, et les années 80, puisque c'est à ce moment-là que j'ai commencé à m'intéresser au foot. Nous sommes des auteurs de trois générations: Matthieu était plus sur la période récente, à partir des années Zidane, et Alain Dautel sur les années 50 et 60, avec Kopa, Batteux... On avait chacun des goûts et domaines de prédilection qui se complétaient. Cela permet d'ajouter des souvenirs personnels pour enrichir le contenu en apportant quelque chose de nous sur les quarante dernières années.

 

 

« La France était plus l'Islande ou la Lituanie d'aujourd'hui qu'une puissance du foot »

 

 

Compte tenu de la difficulté de trouver des images d'époque, comment travaille-t-on sur les années 30?

Ce sont des archives papier, ce qui ajoute donc un intermédiaire supplémentaire. C'est sûr qu'on ne traite pas le sujet de la même façon que la période récente, on s'attache moins au jeu en tant que tel mais plus au contexte: l'arrivé du professionnalisme, les premiers joueurs noirs en équipe de France, comme Raoul Diagne par exemple. Il faut adapter sa façon de travailler.

 

Avez-vous appris des choses méconnues mais très importantes, dont les gens n'ont jamais entendu parler?

Sans doute pas ceux qui suivent de près le football et son histoire mais on a tenu à ajouter des anecdotes. Par exemple, en 1908, quand il n'y avait pas de remplacements possibles, il y avait les frères Denis qui, à la mi-temps, intervertissaient leurs postes sans que quelqu'un ne s'en rende compte. C'était une autre époque, avant les feuilles de match et tout ça. De manière générale, notre idée était de dire que l'histoire de l'équipe de France ne commence pas avec Kopa, Platini ou Zidane mais en 1904. Il n'y avait alors pas de résultats, on était alors plus l'Islande ou la Lituanie d'aujourd'hui qu'une puissance du foot, mais il se passait des choses qui valent le coup d'être racontées. Beaucoup de gens qui se renseignaient sur le livre nous demandaient quelle période il couvrait, et étaient surpris de voir que la sélection existait déjà il y a plus d'un siècle.

 

Quels ajouts ont été faits entre la première et la deuxième version du Dico?

La demande initiale de notre éditeur, Marabout, était de faire une mise à jour de la version sortie un an plus tôt. Donc actualiser les statistiques et biographies, ajouter les nouveaux sélectionnés, comme Pavard ou Hernandez, et agrandir la place donnée à ceux qui sont devenus champions du monde. De notre côté, on avait fait une liste de sujets qui n'avaient pu être intégrés, et on a demandé à les insérer via une pagination supplémentaire. Cela a été accepté et il y a donc trente-deux pages en plus, avec cent vingt articles mis à jour, vingt-deux nouveaux sur les célébrations, les fratries, la tactique ou les lobbies, qui ne sont donc pas liés à ce qui s'est passé cette année, et des tableaux statistiques supplémentaires. Marabout a également inséré des photos de la Coupe du monde 2018 et il y a eu l'ajout d'une préface d'Emmanuel Petit qui permet de faire le lien entre ce titre et celui de 1998. On voulait à la fois intéresser ceux qui n'avaient pas encore acheté le Dico, et que ceux qui l'avaient déjà puissent s'y retrouver en achetant cette nouvelle édition. Et tout ça dans un délai très court, avec six semaines de travail à temps plein.

 

 

 

 

 

Comment la France est-elle passée d'un petit à un grand pays de foot? À quel moment c'est tout le système, plus qu'une génération, qui a permis de passer ce cap?

Je dirais les années Platini parce que 1958 n'est pas un hasard mais presque. Pour que la France réussisse, hormis l'exception de la génération actuelle, il fallait un super joueur, comme Platini, Kopa ou Zidane, un sélectionneur installé dans la durée et des circonstances favorables parce qu'un tournoi se joue aussi sur des détails. En 1958, René Bliard se blesse à la cheville et Just Fontaine se retrouve titulaire alors que, sans lui, la France ne se serait sans doute pas retrouvée en demi-finale. Et c'est retombé très vite après la compétition. Des années 60 jusqu'au milieu des années 70, le football français a vécu l'une de ses pires périodes. Il n'y avait plus aucune orientation de jeu: on jouait le béton, on jouait la zone... Ce n'était pas clair du tout. Depuis les années 70, avec les centres de formation dans les clubs, même s'il y a beaucoup à redire avec Georges Boulogne et le trou de 1994 qui est plus un accident qu'autre chose, il y a eu une continuité vers le haut niveau. À la fin des années 70, on disait que la France était championne du monde des matches amicaux, mais elle avait au moins le mérite de les gagner. Alors qu'avant, non seulement elle les perdait, mais elle n'avait même pas l'opportunité de les jouer. Il n'y a par exemple pas eu de France-Brésil entre 1963 et 1977.

 

Connaissant l'histoire de la sélection, quel est votre regard sur l'équipe de France actuelle? Est-elle amenée à dominer sur la durée?

La victoire au Mondial n'était pas forcément évidente à voir venir car l'équipe avait été nettement modifiée depuis l'Euro 2016 et que la progression n'était pas flagrante, avec un jeu qui n'était pas le meilleur de tous les temps. Les Bleus ont su être opportunistes, en jouant sur leurs qualités et en étant réalistes, mais ils ont encore et surtout une grande marge de progression. Vu la moyenne d'âge, si cette équipe peut évoluer comme celle de 1998 jusqu'à l'Euro 2000, avec une progression qualitative qui était ensuite retombée, je pense qu'on est au début d'une belle période. Il faut voir si on est sur la génération Griezmann, qui est donc plutôt sur la fin, ou sur la génération Mbappé, qui vient de commencer. C'est trop tôt pour le dire car on n'a pas encore le recul nécessaire. Est-ce que Griezmann est la transition entre la période Zidane et Mbappé ou est-ce que c'est lui qui tire cette équipe de France vers le haut? Je pense qu'on est sur le début d'une période relativement hégémonique, en espérant qu'il y ait une progression sur le jeu et la maîtrise. Qu'on profite de notre plus grande qualité, qui est le potentiel offensif, plutôt que d'attendre que l'adversaire avance et se livre pour contrer. C'est un peu dommage de faire ça avec une équipe pareille.

 

La manière, notamment dans les rencontres qualificatives, n'a pas convaincu tout le monde. Avez-vous toujours pris du plaisir devant les matches de la France?

Je les regarde toujours avec enthousiasme mais aussi un regard différent par rapport à des matches de club parce que je sais que je vais produire quelque chose à partir de ça. Il y a un biais, ce qui m'amène d'ailleurs souvent à revoir les rencontres importantes quelques temps après pour avoir la distance nécessaire. Hormis les purges comme le France-Danemark du premier tour, les matches sont toujours intéressants. Cette équipe est imprévisible et, même en finale contre la Croatie, c'était un peu n'importe quoi et cela aurait pu tourner de plein de manières. Et comme ce n'est pas un produit fini et figé, c'est complètement ouvert et passionnant.

 

 

« J'espère que le football international restera différent et protégé »

 

 

Le premier titre mondial a notamment été marqué par le slogan black-blanc-beur. Est-ce qu'on peut dire que cela a eu un impact et que l'équipe de France a un rôle social d'intégration?

Le foot se cantonne de moins en moins au sport et va de plus en plus vers le spectacle. Il n'y a qu'à voir tout le décorum avant les matches au stade de France. Ce sont des choses qui n'existaient pas du tout il y a vingt ans, alors qu'aujourd'hui on parle de spectacle total et de l'expérience spectateur, ce qu'il va vivre autour de la rencontre. Mais, vecteur d'intégration, je ne crois pas. Ce qui me semble plus intéressant, c'est de voir le football féminin qui prend de l'ampleur depuis quelques années alors qu'il était à la marge et que les équipes soient reconnues comme des entités à part entières alors qu'elles n'étaient pas considérées. Qu'il y ait la Coupe du monde en France cette année va encore accélérer cela. Mais l'équipe de France fait d'abord partie de l'industrie du spectacle. Concernant l'impact de 1998, il suffit de voir le contrecoup de France-Algérie trois ans plus tard et la manière dont cela a été présenté. Que quelques personnes qui rentrent sur le terrain soit devenu quasiment une guerre civile.

 

Comment voyez-vous l'avenir des sélections, alors que les clubs prennent de plus en plus d'importance?

C'est certain que c'est un problème, que la multiplication des sous-compétitions n'aide pas. On crée la Ligue des nations parce qu'on considère en gros que les matches amicaux ne sont pas assez monnayables en termes de droits télé. On a vu ce qu'a donné la Coupe des confédérations... Sur les tournois type Coupe du monde ou Euro, les équipes ont de plus en plus de mal à développer un jeu abouti parce que c'est la fin de saison et que les joueurs ont déjà disputé soixante-dix matches, mais aussi parce que les sélectionneurs n'ont pas le temps de les faire travailler dans la durée. J'espère que le football international restera différent et protégé par rapport au football de club mais ce n'est pas la tendance. Le rapport de force est très favorable aux clubs mais, même si la Ligue des champions a pris une importance énorme, la Coupe du monde reste au-dessus. Les joueurs le disent, les entraîneurs le disent... Pour moi, la sélection est le fil conducteur du football.

 

Le dico des Bleus - Nouvelle édition, Matthieu Delahais, Bruno Colombari, Alain Dautel, Marabout, 25 euros.

Réactions

  • leo le 28/01/2019 à 19h17
    Pas du tout d'accord avec la phrase mise en exergue. Le fil conducteur du football, qu'on suit tous les jours, c'est le football de club.

  • Radek Bejbl le 28/01/2019 à 19h24
    Tu interprètes la phrase pour la placer dans la temporalité actuelle, historiquement le constat n'est pas vraiment discutable.

  • bcolo le 28/01/2019 à 19h56
    C'est ce que je voulais dire, en effet : sur le long terme, à l'échelle du siècle, des clubs se créent, fusionnent, changent de nom ou disparaissent (de la scène professionnelle). Les sélections demeurent, ainsi que leur principe (meilleure équipe possible formée par des joueurs d'un même pays). Bien sûr, à l'échelle du quotidien ou de la semaine, on est d'accord que le football de club prédomine.

  • leo le 29/01/2019 à 17h23
    Même l'argument historique ne tient pas.

    Le foot de clubs est antérieur au foot de sélection et de très nombreux clubs existant encore aujourd'hui ont été fondés avant le premier match de leur sélection nationale. L'équipe de France joue son premier match en 1904, l'OM, les Girondins de Bordeaux, le Red Star, le Havre évidemment, existent déjà à l'époque.

    L'équipe d'Espagne joue son premier match en 1920, la plupart des clubs pro espagnols actuels ont été fondés avant cette date.

    Le Milan AC, la Juventus et l'Inter sont fondés avant le premier match de la Squadra Azzura, comme Flamengo ou Fluminense au Brésil

    Quant à la stabilité des sélections nationales, elle est aussi dépendante de la géopolitique : la Croatie fait combien aux qualif de l'Euro 1980 ? Israel à ceux de la Coupe du Monde 1934 ? L'URSS ne s'est pas qualifiée pour la Coupe du Monde en Russie... Mathias Sammer a joué pour la RDA et pour la RFA...

    Mais surtout, le foot, c'est à 99,9% le foot de club. Les joueurs sont formés dans les clubs (pro ou non), s'entrainent dans les clubs, sont soignés dans les clubs et, surtout, jouent dans les clubs. Une poignée de joueurs (presque tous pros), jouant dans leurs clubs pro, s'entraînant dans leur club pro, ayant souvent été formés dans les clubs pros, payés par les clubs pros) joue une poignée de matchs internationaux.

    Qui, lors des Coupes du Monde, font s'enthousiasmer la planète football et plus que ça, certes, et rêver les gamins. Mais c'est une toute petite cerise, très savoureuse, certes, sur un énorme gâteau (non, je ne parle pas de l'aspect financier).

    Mais le fil conducteur du football, ce qui fait qu'on le suit et, surtout, qu'il existe, c'est les clubs, et pas que les pros, évidemment.