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L'arbitrage vidéo, produit de la désinformation

L'adoption de la VAR est le résultat d'une mobilisation constante à laquelle certains médias spécialisés ont contribué en empêchant tout débat contradictoire.

Auteur : Jacques Blociszewski le 20 Juin 2019

 

 

La VAR est un formidable exemple de désinformation médiatique. Avant que Gianni Infantino, président de la FIFA, la fasse adopter pour le Mondial 2018, "à la hussarde" et d’une façon inadmissible (les tests n’étaient ni terminés ni concluants), des années ont passé sans qu’un débat contradictoire digne de ce nom ait lieu dans les médias.

 

À quelques exceptions près, la parole a été donnée massivement aux pro-vidéo en télé et en radio, les anti-vidéo (pendant le match) devant se faufiler comme ils pouvaient – et pour certains en ayant essayé très fort – entre les mailles du filet, avec quelque succès en presse écrite.

 

 

 

 

Professions de foi

Si encore les "pro"avaient fait valoir des arguments et analyses valables… Mais il nous a fallu subir, au Canal Football Club, Pierre Ménès et ses "la vidéo ça prend cinq secondes" – ou trois, ou dix, selon les époques (au Mondial 2018: une minute vingt) et les campagnes de L’Équipe matraquant à coups de titres énormes: "Et la vidéo, alors?" (2005) ou "La vidéo, vite!" (2009). Ou encore les innombrables professions de foi doctement administrées par des animateurs et commentateurs télé et radio visiblement ignorants du sujet et néanmoins sûrs de leur fait.

 

Plus insidieux, mais au moins aussi déterminants ont été les innombrables dépêches et articles de presse, y compris dans beaucoup des meilleurs journaux de France – sauf Libération, très pertinent – présentant une vision de la VAR résolument pro-technologie, c’est-à-dire: "La technique et l’image, c’est le progrès".

 

Même si Infantino n’avait pas forcément besoin d’un terrain aussi efficacement préparé pour lui par des médias complaisants, le moins qu’on puisse dire est que ceux-ci, comme l’opinion publique en France, ne l’ont pas gêné…

 

Deux médias très importants se sont ici distingués: Canal+ et L’Équipe. Ceci non seulement en ne donnant pas ou si peu la parole aux adversaires de la VAR, mais encore en refusant tout approfondissement de la discussion et tout débat contradictoire. L’Équipe a opté pour la formule: "Cantonnons les opposants dans des mini-encadrés", écrasés par les titres géants en "une" du journal et par sa propagande pro-vidéo.

 

Canal, lui, a décidé de ne pas contrarier le roi Ménès, cette locomotive d’audience, et de ne jamais placer face à lui qui que ce soit qui connaisse vraiment le sujet. Dans deux styles différents, le résultat est presque le même: les Français ont été abusés par ces deux médias, qui ont joué à fond la carte des lieux communs, des préjugés et du marketing plutôt que de se montrer courageux et honnêtes dans leur démarche.

 

Il faut dire que le public n’a pas fait beaucoup d’efforts pour les contredire: selon un sondage Kantar TNS pour La Poste publié dans Le Parisien en octobre 2018, les Français étaient à 90% favorables à l’arbitrage vidéo. Nous avons déjà eu des raisons de nous méfier de la formulation des questions des sondages publiés par ce journal, mais on ne peut en tout cas pas dire que la résistance à la VAR a été massive…

 


Marginalisation des contradicteurs

Tout cela n’a au fond, à première vue, qu’une importance relative: le monde a d’autres problèmes à régler que la vidéo dans l’arbitrage du foot. Mais ce dossier montre de façon saisissante comment fonctionne la désinformation dans nos sociétés et quels dégâts elle fait.

 

La forme peut en être un black-out total: ainsi Canal+, en dépit de la demande d’un débat contradictoire explicitement formulée par les Cahiers du football à Cyril Linette en 2010 dans une interview publiée sur leur site (une demande acceptée par celui qui était alors directeur des sports de Canal, mais sans suite) puis rééditée par l’auteur de ces lignes, en vain.

 

La désinformation peut aussi se concrétiser par la marginalisation des contradicteurs de la ligne dominante: c’est ce qu’a fait L’Équipe, concédant toutefois en… 2017 un face-à-face Domenech-Bruno Derrien, ce dernier endossant pour l’occasion le costume de l’anti-vidéo, alors qu’il avait été pour jusque-là… Le public, dans les deux cas, est privé des informations et analyses qui lui seraient nécessaires pour pouvoir se forger une opinion.

 

Ainsi, ce qui est absurde devient évident, ce qui est "malinfo" (comme on dit "malbouffe") devient pertinent. Et le tour est joué. Toutefois, qui gagne vraiment à ces mascarades? Les médias, dont des sondages récurrents montrent qu’ils n’ont pas la confiance du public? Les amoureux du foot, qui se voient infliger l’arbitrage vidéo, cette nuisance? La notion de vérité, aujourd’hui tellement maltraitée par les fausses nouvelles, les réseaux sociaux et les théories du complot? Personne, en réalité.

 

Le foot va maintenant devoir se dépatouiller de cet intrus qu’est pour lui la VAR, entre le pouvoir démesuré de la télévision, la pseudo-évidence de pesants lieux communs, la complicité de la plupart des médias, la naïveté d’un certain public mal informé. Survivra-t-il à une telle maltraitance? Réponse dans quelques courtes années…

 

* * *


Ces faits et idées sont développés dans Arbitrage vidéo: Comment la FIFA tue le foot, de Jacques Blociszewski, éd. de L’ARA (disponible sur Amazon et à la Fnac).
 

Réactions

  • Lucho Gonzealaise le 20/06/2019 à 16h14
    Maintenant que le mal est fait, on aurait pu espérer que la propagande s'arrêterait là. Mais c'est pire encore : parmi les arguments principalement utilisés pour vanter les mérites de la VAR, on voyait notamment l'idée qu'elle permettrait de soulager et d'aider les arbitres, comme si d'un seul coup les médias sportifs se souciaient des arbitres et de leur condition. Preuve que finalement la fixette des spécialistes est ailleurs, on peut désormais lire que le problème ne vient pas de la VAR mais des arbitres qui ne savent pas s'en servir.

  • Kikifaitlatouche le 21/06/2019 à 09h08
    Ce n'est pas les arbitres qui ne savent pas s'en servir. Ceux-ci ne font qu'appliquer les consignes qui leur sont données en haut lieu. Si jamais ils ne le faisaient pas, sois bien certain que leur progression n'en serait pas seulement limitée, mais ils seraient rétrogradés.

    Il y a une chose qui me rassure (bon juste un peu, cela ne me fait pas sauter au plafond) l'usage exagéré et pointilleux de cette horrible chose, tend plutôt à la desservir.

    Je n'ai jamais été favorable à la VAR, et encore moins maintenant.

  • Tonton Danijel le 21/06/2019 à 14h21
    On arrive à un arbitrage binaire: main/pas main, pied sur la ligne/pas pied sur la ligne*, hors jeu d'un poil / pas hors jeu. Il n'y a plus aucune notion d'interprétation possible.

    * Notons au passage la mauvaise foi du Varophile Pierre Ménès qui à propos du penalty retiré lors de France-Nigeria préfère s'en prendre à l'arbitre... qui n'a pourtant rien fait d'autres que d'appliquer strictement la règle, sur la seule foi des images vidéo...

  • Kikifaitlatouche le 21/06/2019 à 14h59
    Mauvaise foi/Pierre Ménès : c'est un pléonasme.

  • djay-Guevara le 21/06/2019 à 17h29
    Ce qui me choque le plus dans les commentaires de la tele (en tout cas de la tele disponible aux US) c'est que le benefice du doute est systematiquement donné a la VAR. Quand bien meme elle ne devait etre utilisée que pour les erreurs manifestes et en cas d'"indisputable evidence". J'aurais aimé la meme mansuetude pour les arbitres.

  • Bernard Diogène le 21/06/2019 à 20h36
    Je m'inscris un peu en faux par rapport au parti pris de l'article et à mes confrères qui réagissent.
    Certes, je reconnais les conséquences négatives de la VAR (sa sur-utilisation et le temps d'attente généré qui tendent à fractionner un sport dont on aime la continuité ; citons également les ralentis trompeurs). Certes également, les raisons de sa mise en place (dont la défiance vis-à-vis du corps arbitral) constituent le vrai problème.
    Cependant, comme n'importe quel outil, c'est souvent l'utilisation qu'on en fait qui le décrédibilise. La VAR permet notamment de mettre en évidence des faits indiscutables (mains délibérées, antijeu évident, etc.) qui ont pu échapper à l'arbitre sans qu'on puisse lui en tenir rigueur (s'il est masqué par un joueur par exemple) et, pour les autres cas, il a la même possibilité d'interprétation que sans la VAR.
    La VAR n'a jamais été prévue pour être un outil miracle qui devait permettre de tout résoudre. Elle devait permettre d'apporter un éclairage supplémentaire au directeur de jeu pour minimiser le risque d'erreur sur les actions qui ont le plus d'impact : but, penalty, exclusion, erreur sur le joueur.
    Bref (j'ai été long), c'est un plaidoyer pour pondérer un jugement trop souvent catégorique sur ce sujet : c'est bien / c'est pas bien.

  • Arthur33 le 23/06/2019 à 16h48
    En effet, la propagande pro VAR a été permanente, sans s'intéresser concrètement aux conséquences même potente

  • Arthur33 le 23/06/2019 à 16h57
    En effet, la propagande pro VAR a été permanente, sans s'intéresser concrètement aux conséquences même potentielles, de xe choix majeur dans le football.

    Sauf que maintenant les comportements se sont inversés. Les anti-VAR y vont de leurs arguments à l'emporte-pièce "Ca prend 3 minutes à chaque fois", "Ca casse le football", en argumentant à charge tout en ignorant volontairement les arguments pro-VAR.

    Il reste encore beaucoup de points négatifs à l'utilisation de la VAR (lenteur des revues arbitrales, nombre d'erreurs, problème des mains (entre autres)) mais les points positifs doivent au moins être reconnus comme tels (moins d'erreurs tout de même, moins de hors-jeux sifflés qui coupent l'action, et maintenant la résolution des sempiternels avancements des gardiens lors des penalties).

  • Pamèche le 24/06/2019 à 10h52
    Il faut quand même reconnaître que malgré ses défauts, RMC (et notamment par l'intermédiaire de l'After) a été (et reste) l'un des seul média "général" a avoir proposé de réels débats et remises en question "pro/anti vidéo" avec des consultants et des journalistes qui étaient (et sont) ouvertement opposés ou en faveur de la vidéo.

  • Kikifaitlatouche le 24/06/2019 à 14h35
    En introduisant la VAR dans le foot il était évident que le vers entrait dans le fruit. Comment croire que ce "formidable outil" allait tout résoudre, et qu'on ne s'en tiendrait qu'aux décisions "litigieuses".

    Car avant de valider un but, pour éviter justement une décision litigieuse on consulte la VAR, pour un hj de 3mm ou autre pécadille. Et, en agissant de cette façon, on retire au football son âme et sa passion. Un exemple récent, hier, sur le but de Henry, on saute de joie, mais très vite on se rassied en attendant la décision de la VAR. Une fois le but validé l'émotion n'est plus la même.

    Alors non, désolé, la VAR je ne m'y ferai jamais je resterais un vieux c... avec mon foot de vieux.

    Le seul intérêt que je voyais à la vidéo était de prendre et sanctionner à posteriori de façon conséquente les tricheurs pour leur passer l'envie de recommencer.

La revue des Cahiers du football