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Le coup du condor

Alors que le Brésil et le Chili s'affrontent ce soir, souvenons-nous de leur double confrontation épique de 1989, théâtre d'un incroyable scandale.

Auteur : Julien Tomas le 28 Juin 2010

 

Si le Brésil et le Chili se sont déjà affrontés à deux reprises en phase finale de la Coupe du monde (demi-finale en 1962 et huitième de finale en 1998) avec à chaque fois une victoire nette de la Seleçao, l'affrontement le plus fameux entre les deux pays sud-américains eût lieu à l'été 1989, à l'occasion des qualifications à la Coupe du monde italienne.

Pas de championnat unique cette année-là en Amérique du Sud pour désigner les trois pays qui accompagneront l'Argentine, déjà qualifiée en sa qualité de tenant du titre, mais neuf équipes réparties en trois groupes de trois, dont seuls les vainqueurs obtiennent leur billet pour l'Italie.
Le Brésil et le Chili se retrouvent dans le même groupe, en compagnie du faible Venezuela. Autant dire que ce groupe va se résumer en un match aller-retour entre la Seleçao et la Roja avec les Vénézuéliens comme arbitre du duel, l'objectif pour les deux autres équipes étant de passer le plus de buts possibles à La Vinotinto pour soigner la différence de buts. Les deux premiers matches du groupe se jouent à Caracas et voient le Brésil et le Chili l'emporter, respectivement 4-0 et 3-1.


Acte 1, Santiago

Chili
Roberto Rojas
Alejandro Hisis - Hugo González - Fernando Astengo - Héctor Puebla
Raúl Ormeño - Jaime Pizarro - Jorge Aravena
Patricio Yáñez - Iván Zamorano (puis Juan Carlos Letelier, 87') - Hugo Rubio (puis Ivo Basay, 58')

Brésil
Claudio Taffarel
Aldair – Ricardo - Mauro Galvão (puis André Cruz, 77')
Mazinho - Valdo – Dunga – Paulo Silas - Branco (puis Jorginho, 9')
Bebeto - Romario

chili_bresil_1989_2.jpg
Debout : Mazinho, Taffarel, Mauro Galvão, Ricardo, Aldair, Branco.
Accroupis : Bebeto, Romário, Silas, Dunga, Valdo.


L'ambiance est électrique. Pendant le toss, Romario se chamaille déjà avec ses futurs gardes du corps, le latéral droit Hisis et le milieu Ormeño. Ces trois hommes seront les principaux protagonistes d'une rencontre dure.
Dès la première minute, le genou de Branco semble plier sous les crampons d'Ormeño. Carton jaune. Puis Romario frappe Hisis au visage: il est exclu après trois minutes de jeu. Diminué Branco ne peut continuer, il est remplacé après dix minutes. Trois minutes plus tard, Ormeño percute cette fois Valdo, qui venait lancer Bebeto en contre-attaque. Le Chilien est expulsé. Après un quart d'heure, le match se joue à dix contre dix.

Taffarel gagne du temps
La suite ressemblera plus à du football que cette entame pugilistique. Le Brésil ouvre la marque sur un but contre son camp du défenseur Hugo González, qui ne peut éviter un dégagement raté d'Astengo. Le Chili pousse alors pour éviter une défaite qui serait quasiment éliminatoire. Un but est logiquement refusé aux Chiliens après que Yáñez pousse, coéquipiers, adversaires et ballon dans les cages de Taffarel
La Roja égalisera à dix minutes du terme après un coup franc indirect dans la surface – Taffarel, prenait trop de temps pour dégager. Jorge Aravena glisse la balle en retrait vers Ivo Basay qui la catapulte au fond des filets.



Un stade suspendu

Le match se termine comme il avait commencé, dans la confusion. Le sélectionneur brésilien est atteint par un projectile alors qu'il regagne les vestiaires. La FIFA suspend le stade Nacional et oblige le Chili à disputer le match contre le Venezuela en Argentine. La FIFA du Brésilien Havelange est accusée de favoriser la Seleçao, et l'on soupçonne Lazaroni d'avoir provoqué la réaction du public en prenant son temps pour quitter la pelouse alors que ses joueurs l'avaient désertée depuis longtemps. Le Chili bat le Venezuela 5-0 à Mendoza, le Brésil 6-0. Le vainqueur du match retour se qualifiera pour la Coupe du monde, le Brésil pouvant se contenter d'un match nul.




Acte 2, Maracana

Brésil
Claudio Taffarel
Aldair – Ricardo - Jorginho
Mauro Galvão – Valdo – Dunga – Paulo Silas - Branco
Careca - Bebeto

Chili
Roberto Rojas
Patricio Reyes (puis Ivo Basay, 63') - Hugo González - Fernando Astengo - Héctor Puebla
Alejandro Hisis – Jaime Vera – Jaime Pizarro – Jorge Aravena
Patricio Yáñez -  Juan Carlos Letelier


Dans l'histoire du football, peu de matches sont restés dans les mémoires collectives d'un pays au point d'être connus plusieurs années plus tard sous l'appellation de trois surnoms, et encore moins de rencontres ont laissé en héritage deux néologismes entrés depuis dans le langage courant au Chili. Ce 3 septembre 1989, la Roja se trouve donc devant un défi considérable: gagner au Maracana, garni de quelques 141.000 Brésiliens persuadés de fêter à la fin du match la qualification de leur pays pour la quatorzième édition de la Coupe du monde.
Contrairement au match aller, les débats restent corrects en première mi-temps, le repos est atteint sur la marque de 0-0 malgré une intense domination auriverde. Dès le début de la deuxième mi-temps, Careca ouvre la marque, les Chiliens se ruent alors à l'attaque mais se heurtent à la défense solide de la Seleçao, organisée en 5-3-2.

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Rojas ensanglanté
A l'approche de l'heure de jeu, ce match va alors basculer dans l'irrationnel. Un fumigène est lancé depuis les tribunes et atterrit dans la surface du gardien chilien, Roberto Rojas, dit El Cóndor, joueur de Sao Paulo, ex Colo Colo très apprécié au pays et élu meilleur gardien du continent en 1987, après la finale de la Copa America perdue par la Roja.
Rojas s'effondre et dévoile un visage ensanglanté. Les soigneurs, les arbitres et ses coéquipiers accourent, ces derniers ne semblent pas trop préoccupés par l'état de santé de leur gardien. Plusieurs protestent auprès des officiels, tandis que Patricio "Pato" Yáñez se distingue en s'approchant des tribunes. Il prend ses parties génitales à pleines mains, harangue la foule, avant d'adresser un bras d'honneur à la tribune. "Hacer un pato yáñez" deviendra ensuite une expression utilisée au Chili et un peu partout en Amérique du Sud pour désigner cette provocation corporelle – également rendue célèbre par Michael Jackson.
Après quelques minutes de palabres, Rojas est évacué du terrain, soutenu par une partie de ses équipiers, eux-mêmes suivis par le reste de l'équipe sous la bronca du Maracana. Les Chiliens rentrent ensemble dans les vestiaires et n'en sortiront jamais! Incompréhension des joueurs brésiliens, embarras de l'arbitre, conciliabule avec les officiels de la FIFA qui aboutit sur la décision d'interrompre la rencontre.

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Le Brésil contre-attaque
Durant plusieurs jours, l'incertitude est grande et la situation tendue entre les deux pays. L'arbitre argentin du match, Juan Carlos Loustau, explique que la décision d'interrompre le match n'est pas la sienne et déclare même: "J'ai le sentiment que le feu de bengale n'a pas touché Rojas... Depuis ce jour, je me sens mal car j'ai toujours fait confiance aux joueurs". La situation s'envenime de jour en jour, l'ambassade du Brésil à Santiago est l'objet d'attaques quotidiennes, les médias et la classe politique du pays s'emparent de l'affaire et demande à Havelange des sanctions exemplaires contre son propre pays.
Confiante, la Fédération brésilienne est invitée à démontrer que Rojas n'a été touché par aucun projectile. À Zurich, un représentant de la société ayant fabriqué le feu de bengale est même convié. Il explique que l'artifice en cause est un objet utilisé par la Marine, qu'il n'y a aucun objet coupant ou dangereux à l'intérieur et que seule de la fumée peut s'échapper de son produit. La fédération fournit également une photographie faisant apparaître que le fumigène n'a en aucun cas pu atteindre le visage de Rojas, celui-ci étant tombé bien derrière lui.

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Des aveux complets
Il est établi que Rojas a, au mieux, exagéré sa prétendue blessure, la FIFA considère donc que rien ne justifiait le départ de l'ensemble de l'équipe chilienne et entérine donc la qualification du Brésil pour la Coupe du monde italienne. La campagne politico-médiatique devient alors favorable au Brésil, qui exige du gardien chilien des explications sur le visage en sang qu'il avait arboré sur la pelouse du Maracana.
En mai 1990, à quelques jours de l'ouverture de la Coupe du monde, Rojas passe aux aveux. Il affirme que la scène était préméditée, qu'il s'est lui même mutilé le visage, dans le but d'obtenir l'arrêt du match et l'organisation d'une nouvelle rencontre sur terrain neutre. Le scandale est énorme, il implique le président de la Fédération chilienne, le sélectionneur et le capitaine de l'équipe, ainsi que le médecin de la sélection, désigné par Rojas comme celui qui a dissimulé dans un de ses gants un bistouri, qu'il devait utiliser pour se couper au visage au moindre événement inhabituel, dans le souci de créer de la confusion.

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Condorgate
El Condor est suspendu à vie par la FIFA (il bénéficiera d'une grâce, pour la forme et à l'âge de quarante-neuf ans en 2001, après avoir présenté ses excuses), son sélectionneur Orlando Aravena subi la même sanction, le médecin de la sélection se voit aussi interdire d'exercer à nouveau dans le football et le capitaine prend cinq matches de suspension. Surtout, le Chili se voit interdire l'accès aux qualifications à la Coupe du monde 1994. Rojas, lâché par tous ses coéquipiers et dirigeants, est devenu une honte nationale au Chili, où il n'est plus le bienvenu depuis cette soirée, connue sous le nom du Maracanzo chileno, el Bengalazo ou el Condorazo.

"Hacer un condorazo (ou un condoro)" est l'autre expression populaire entrée dans le langage courant au Chili pour désigner une grave erreur débouchant sur une catastrophe... Ironie de l'histoire, El Condor a repris son envol au Brésil, où il a entamé en 2003 une carrière d'entraineur sur le banc de son ancien club, Sao Paulo.

Réactions

  • Edji le 28/06/2010 à 08h42
    Un grand merci pour ce focus sur cette histoire incroyable, dont j'avais oublié un certain nombre de détails.
    Pour faire le relou, attention à l'emploi du tilde en portugais : Seleção (qui se prononce aon, voire an), São (même chose) Paulo, et Maracanã (qui se prononce ain).

  • Vas-y Mako! le 28/06/2010 à 08h44
    Havelange, Teixeira.....il n'y a pas qu'en France qu'il y a des bons dirigeants!

  • Tonton Danijel le 28/06/2010 à 09h49
    Je ne connaissais pas du tout cette anecdote, se faire taillader pour une triche aussi grossière, c'est fou!

    En rugby, le coup de la "fausse" blessure est parfois utilisé pour recourrir à un remplacement supplémentaire. Ainsi on a accusé un joueur de Leicester l'an dernier (en demie-finale de coupe d'Europe contre Cardiff) d'avoir volontairement réouvert ses points de suture pour faire rerentrer le buteur de l'équipe pour une séance de tirs aux but... Mais on n'a jamais pu prouver que c'était une blessur sciemment provoquée ou non (même si la coincidence a bien aidé Leicester...).

  • Zazie et Zizou le 28/06/2010 à 10h09
    Je ne connaissais pas cette histoire non plus...
    C'est quand même absolument incroyable !
    C'est effectivement honteux, mais pour faire jouer à plein mon sens de la contradiction permanent, je dois dire aussi que j'ai une pointe d'admiration pour le Condor. Se mutiler la gueule au scalpel, uniquement pour obtenir un report de match, ça a quelque chose de romantique...Romantique moche, mais un peu romantique quand même...

  • Papin Jour Pape toujours le 28/06/2010 à 10h49
    C'est sûr, je ne vois pas Anelka faire la même...

    Sinon j'ai pour ma part une certaine admiration pour le tacle d'Ormeño sur la première vidéo. Extraordinaire précision. Le jaune me semble toutefois un peu sévère.

  • PEM8000 le 28/06/2010 à 13h38
    Il y a également un autre scandale récent en H Cup de rugby : un joueur des Harlequins a croqué une capsule de faux sang pour pouvoir sortir et faire rentrer un meilleur joueur au pied : lien

  • Lubo le 28/06/2010 à 14h07
    Ricardo se mordillant la lèvre supérieure, et sortant un bout de langue, il est croquant.

    Moins de deux ans après, terrible déchéance physique et sociale :
    lien

  • François-Youssouf Hadji-Lazaro le 28/06/2010 à 14h50

    Edji
    lundi 28 juin 2010 - 08h42

    Pour faire le relou, attention à l'emploi du tilde en portugais : Seleção (qui se prononce aon, voire an), São (même chose) Paulo, et Maracanã (qui se prononce ain).

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    Pendant Brésil-Côte d'Ivoire, à chaque fois que C.Jeanpierre prononçait Seleça-o en insistant lourdement sur le o alors qu'il faut justement l'éluder plus ou moins et se rapprocher du son "aon" ou 'an", ça m'arrachait les oreilles (en plus d'affecter ma quiétude).

    Sinon, de nos jours, on a tendance à qualifier n'importe quel petit tacle spectaculaire d'attentat. Les images de 89 nous rappellent à un peu plus de retenue: le tacle d'Ormeño sur Branco (joueur que j'appréciais particulièrement, et pas seulement pour sa frappe de balle), là oui, je crois qu'on peut parler d'attentat sans exagérer.


  • osvaldopiazzolla le 28/06/2010 à 16h45
    Vamos Chile, a no condorearse esta noche !

  • Croco le 28/06/2010 à 20h17
    Le tacle du chilien sur Branco lors du premier match. Jamais vu, même dans les pires compils de bouchers sur Youtube, alors que c'est à se demander si Cyril Rool a de la famille au Chili.

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