La Premier League veut mettre le hors-jeu hors-champ

En envisageant de cacher les "révélateurs" utilisés pour juger les hors-jeu au centimètre, la Premier League illustre une des impasses de l'arbitrage vidéo. 

 

La généralisation de l'arbitrage vidéo a permis de constater qu'il a des conséquences globales communes aux différentes compétitions, mais aussi que chaque pays se l'approprie à sa façon, révélant les particularités culturelles de ses conceptions de l'arbitrage.

 

Ainsi, les arbitres de Serie A en sont-ils venus à sanctionner presque systématiquement tout contact de la main ou du bras avec le ballon par des penalties, qui ont atteint un total record de 188 cette saison. Cette évolution générale était apparue dès la Coupe du monde 2018, mais il n'y a qu'en Italie qu'elle est aussi assumée.

 

L'application (tardive) de la VAR dans une Premier League circonspecte a en revanche provoqué un malaise prononcé, qui suggère que les préoccupations pour les règles sont plus vives en Angleterre qu'ailleurs (on vient d'ailleurs de refuser d'y prolonger l'autorisation des cinq remplacements).

 

 

 

 

De "tout voir" à "éviter de montrer"

Les Britanniques ont été particulièrement perturbés par la sanction centimétrique du hors-jeu, malgré un "révélateur" d'apparence sophistiquée avec ses parallèles et ses perpendiculaires. Ils ont ainsi massivement déploré des hors-jeu du coude ou du talon, à juste titre jugés absurdes, injustes et douteux méthodologiquement (34 buts ont ainsi été annulés cette saison).

 

Cela a notamment conduit Arsène Wenger, en tant que "directeur du football mondial" de la FIFA, à prôner une sorte d'assouplissement consistant à ne sanctionner une position de hors-jeu que si un espace peut être distingué entre l'attaquant et l'avant-dernier défenseur [1]. Une manière de déplacer le problème sans le résoudre, ni remettre en cause la philosophie actuelle de l'application de la loi 11.

 

La mesure qu'envisagent maintenant les patrons de la Premier League, selon The Mirror, est plus tranchée: ils souhaiteraient supprimer ces visualisations sur l'écran des télévisions afin de mettre un terme aux controverses [2]. Ce n'est pas casser le thermomètre pour ne plus voir la fièvre, mais cacher le thermomètre pour continuer à l'utiliser.

 

La VAR devait non seulement assurer objectivité et rigueur aux décisions arbitrales, mais aussi garantir leur transparence. On devait "tout voir", les arbitres allaient enfin prendre leurs décisions "avec les images que tout le monde voyait, sauf eux", leurs décisions seraient incontestables grâce à la vérité immanente des images.

 

Aujourd'hui, il faudrait cacher ce révélateur qu'on ne saurait voir, et faire confiance à un arbitrage exercé dans l'opacité d'un studio, boîte noire d'où certaines décisions tombent comme la foudre. C'est dire l'échec d'un système qui n'a pas mis fin aux polémiques et, croyant y échapper, renonce à apporter la preuve de sa justesse et de son utilité.

 

 

Nouvelle doctrine

La mesure irait aussi dans le sens de la FIFA, à laquelle on prête l'intention… d'accentuer l'application du hors-jeu au centimètre. La thèse des simples "réglages" pour résoudre les problèmes de la VAR tient de moins en moins. Pour le hors-jeu comme pour les mains, on renonce à arbitrer au profit d'une logique binaire et d'une fuite en avant.

 

La doctrine est devenue l'adaptation des règles à la vidéo, leur réécriture et leur "clarification", en ignorant leurs objectifs initiaux, en ajoutant à la confusion, en continuant à démanteler la notion et la marge d'interprétation. Et, donc, en imposant un arbitrage démiurgique.

 

Cet escamotage aura peut-être une vertu pour les audiences de la Premier League en obligeant à se demander pourquoi, au juste, on vérifie des positions au millimètre avec des outils bancals et chronophages, contre l'esprit de la règle et sans atteindre les objectifs – dont la résorption du "sentiment d'injustice" [3].

 

Avant l'âge du réarbitrage obsessionnel, on se contentait de jeter un œil sur une image arrêtée qui ne certifiait que les erreurs grossières. On passait à autre chose (le jeu, qui se poursuivait). Ces erreurs étant devenues plus rares avec la hausse du niveau des arbitres assistants, la question demeure: pourquoi n'avoir pas mis en œuvre une politique de formation visant l'excellence?

 

Revenir à ce point de départ et envisager des solutions sans effets délétères semble chimérique, au moment où les instances avancent encore à marche forcée, sans préparation ni discussion. Plus pour sauver la face que pour sauver la VAR – en tout cas pas pour sauver le football.


[1] Le président de l’UEFA Aleksander Ceferin plaidait pour sa part, en mars dernier, en faveur d'une ligne de révélateur plus épaisse
[2] La Premier League faisait exception en regard des autres championnats, dont les diffuseurs présentent généralement leurs propres révélateurs, pas ceux utilisés par les arbitres vidéo, fournis par le prestataire technique.
[3] La logique "extensive" de la VAR résulte également de la nécessité qu'elle intervienne systématiquement afin de ne pas laisser des situations non examinées, qui font scandale.

 

8 commentaires
Mik Mortsllak

Sinon il serait aussi possible de juger les HJ en revoyant l'action seulement à vitesse réelle (le "révélateur" étant de toute façon une gigantesque arnaque), même si la télé a abandonné ce concept depuis longtemps (est-ce déjà seulement arrivé ?). Mais c'est peut-être plus compliqué d'inventer des polémiques quand on n'est pas sûr qu'il y ait HJ ou non, ce qui serait le cas la plupart du temps à vitesse réelle.
On pourrait même faire confiance aux arbitres situés au bord du terrain pour juger ces HJ.

Milan de solitude

La VAR a entraîné un changement de paradigme, si j'ose m'exprimer ainsi. Avant elle, on avait coutume d'estimer que les petites fautes se sifflaient à quarante mètres des buts et qu'il fallait une faute nette pour accorder un pénalty. Maintenant, c'est le contraire : les fautes anodines n'étant pas vérifiées, ce sont les petits contacts dans la surface (pouvant être sanctionnés d'un pénalty) qui, scrutés, décortiqués, sont les plus punis. Cela donne l'impression de wagons de pénaltys octroyés "gratuitement", aléatoirement, donc, a contrario, de moins de "justice" dans le résultat d'un match de foot.
Cela ne retire pas les quelques avantages que je trouve à cet instrument, assez mal utilisé malheureusement.

leo

Le foot, c'est un sport qui se joue à 11 contre 11, et à la fin, c'est l'équipe qui a eu le plus de rebonds anodins sur les bras dans la surface qui perd.