Latitude corsitude
Le fil du football corse — son Sporting, son ACA, son Gazelec, ses stades bucoliques avec vue sur la mer... Bombes agricoles interdites.
A la gloire de Coco Michel
03/03/2013 à 13h23
Pourquoi voudrais-tu "comparer" ?
Je ne sais pas à quel point tu es familier de l'histoire de l'instruction en Bretagne au 19e et 20e siècle, et de son influence sur la/les langue(s) bretonne(s).
Mais on peut en parler par mail, ça sera sans doute plus indiqué que sur ce fil
(guillaume17570 chez chaud mail point com).
Je t'invite à lire ce passage de l'ouvrage de Morvan Lebesque (Comment peut-on être breton ? Essai sur la démocratie française, p. 96-99), qui revient sur cette belle période.
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Lui aussi voué à l’Idée Simple, que je l’envie, l’instituteur de la Troisième République ! Le progrès, cette longue ligne droite, il le tient par le bon bout, comme une règle. Ces petits bretons qu’on lui à confiés, il s’agit d’en faire des hommes, donc des français : en conséquence, le premier qui patoise, le symbole au cou (on appelait le symbole ou la vache un sabot percé d’un trou ou tout autre objet, bobine, ardoise cassée, sou rouillé, etc., qu’on accrochait au cou de l’enfant coupable d’avoir laissé échapper un mot de breton), et tu le garderas, mon bonhomme, jusqu’à ce que tu dénonces à ton tour un de tes petits camarades. Il court, il court, le furet de la colonie.
Un jour, la Bretagne aura son musée colonial où le symbole figurera en bonne place. Mais les Bretons qu’il indigne aujourd’hui, leur science est facile : ils sont passés dans la salle suivante de l’histoire. Le maître d’école, lui, ne connaissait que la vérité de son temps, et elle lui commandait d’écraser pour leur bien la personnalité ethnique de ses élèves. Il en avait d’ailleurs reçu la consigne formelle. Dès 1845, le sous-préfet de Morlaix commence par ces mots son adresse aux instituteurs du Finistère : « Surtout, rappelez-vous, messieurs, que vous n’êtes établis que pour tuer la langue bretonne. » Notons la précision des termes : à la différence des ministres parisiens qui, de Guizot à M. Peyrefitte, préféreront dialecte ou idiome, ce fonctionnaire sait de quoi et à qui il parle : c’est bien une langue qui doit disparaître. Quelles méthodes ? La plus sournoise, la plus efficace, le Comité d’instruction publique de Quimper l’indique aux enseignants : « Favoriser par tous les moyens l’appauvrissement et la corruption du breton jusqu’au point où d’une commune à l’autre on ne puisse plus s’entendre » (précieux aveu : c’est bien le colon qui tribalise. Mais un siècle plus tard, on reprochera encore au breton ses différences dialectales). En 1881, enfin, l’ordre est donné de parachever ce génocide culturel. Les inspecteurs de l’enseignement public – la chronique a retenu le nom des principaux : Carré, Dosimont, Dantzer – exigent l’interdiction du breton à l’école, « règle inviolable », « principe qui ne saurait fléchir », « plus un mot de breton en classe ni dans les cours de récréation ». Pourquoi l’instituteur leur désobéirait-il ? Fils de la Révolution, il garde en mémoire l’adresse de la Convention du 16 prairial an II : « Citoyens, qu’une sainte émulation vous anime pour bannir de toutes les contrées de France ces jargons qui sont encore des lambeaux de la féodalité et des monuments de l’esclavage » (et, certes ! le jargon ne peut être qu’une langue façonnée par les siècles et non ce texte indigne du marbre). Et puis, il y a une autre raison, immédiate, viscérale, la guerre de l’école et de l’église : guerre quotidienne et sans merci, obscurcissant le but lointain sous la querelle théologique.
Voltaire ne connaissait qu’un infâme : que le peuple subisse le joug pourvu que ce ne soit point celui des prêtres. Un siècle plus tard, les démocrates respectent encore cette priorité. Dans son Histoire de Louis XIV, Michelet consacre six longs chapitres à la révocation de l’édit de Nantes et neuf lignes aux révoltes de Guyenne et de Bretagne ; les Bonnets Rouges ne sont pas nommés, le Code Paysan ignoré : c’est qu’aux yeux des bourgeois libéraux du XIXe siècle pour qui le social est encore une science à naître, toute rébellion populaire se réduit à une jacquerie sans doctrine. Tout, comme la chouannerie, leur est « grande chose obscure » : ils ne voient pas des peuples divers, animés de passions contradictoires, brassés en des temps différents, mais une seule masse pathétique, infiniment adorable, il est vrai : Peuple à majuscule, incréé comme la France des manuels qu’il assume ; sacralisé, divinisé ; « pierre philosophale » (Barthes, Michelet) à quoi s’oppose, magie noire contre magie blanche, l’Eglise. Pour Michelet qui fait de l’histoire une épopée miltonienne, les protestants revêtent une importance capitale : ils sont sa légion sainte, par leur intermédiaire il guerroie contre le parti prêtre ; en revanche, les révoltés de Le Balp ne concernent pas son poème : leur combat ne se livre pas au ciel mais sur terre, ils ne se battent pas pour la « tolérance » mais pour du pain. Peuple déifié mais ignoré en ses mouvements intérieurs, Messie appelé à passer sans transition de la nuit au règne, l’instituteur d’avant 1914 ne s’évadera jamais tout à fait de cette vision michelettiste et hugolienne (pour Victor Hugo -Quatre-Vingt-Treize- les Bretons « parlent une langue morte qui fait habiter une tombe à leur pensée ». Pourquoi morte, puisqu’on leur parle ? Et pourquoi, une tombe ? Y a-t-il donc des langues où l’on pense et des langues où l’on ne pense pas ?). Non sans excuses : la « guerre de l’ombre et de la lumière », il la mène aux avant-postes. Humble fantassin du laïcisme, il affront chaque jour l’énorme bêtise cléricale, le curé qui maudit en chaire son « école des cochons », le hobereau, not’ maître, qui gouverne contre lui le village. Or l’ennemi encourage la différence ethnique – du moins, on le croit – et voilà bien la preuve : le breton ne peut être que la langue de la superstition. Pour l’instituteur, pour les esprits éclairés du canton, le progrès suppose une rupture des racines, un saut de la Bretagne à la France. Deviens un autre pour être.
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Le nombre de locuteurs aujourd'hui (article OF) http://minilien.fr/a0m71m
Julow
03/03/2013 à 13h57
Je veux comparer parce que le mot "génocide" a un sens, historique et juridique (je t'en cite donc des exemples) que tu l'utilises pour la situation actuelle, et que ça me fait bondir.
IL ne s'agit pas nier l'histoire de la repression linguistique, ni la volonté passée (et planifiée, comme dit l'extrait que tu postes) de voir certaine langues disparaître - ni, si on parle d'aujourd'hui les freins/l'absence d'encouragement à leur survie (qu'effectivement je connais mal).
Mais "génocide", c'est vraiment autre chose, même "culturel envers une langue"; si cette expression a un sens.
On peut (on doit) défendre sa cause sans tout mettre sur le même plan et ici, puisqu'on cause langue, les mots - les qualifications, en vérité, puisqu'on parle de crimes de la pire espèce - sont décisifs.
Cela dit, le tacle d'Eysseric hier soir, c'est un crime contre l'humanité.