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Double jeu à la française

FFF : les mauvais comptes font les bons amis

Le rapport de la Cour des comptes est tout juste paru, et il est tombé sur la Fédération française de football. Il révèle non seulement une gestion financière désinvolte, mais aussi de douteuses pratiques: salaires indus, avions privés, copinage, passe-droits, commerce d'influence… Un système qui fait la fortune de l'incontournable Jean-Claude Darmon et qui montre dans quelles eaux turbides évolue le football français.
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La dernière fois que la Cour des comptes avait mis le nez dans les affaires de la FFF date du milieu des années 80. Cette époque bénie, sinon de la magouille, du moins de l'absence de transparence, avait permis à la Fédération d'instaurer un mode de fonctionnement pour le moins original. Dans son précédent rapport, la Cour des comptes (1) stigmatisait ainsi "les rapports ambigus" entre Fédé et secrétariat à la jeunesse et aux sports, le statut très particulier de certains fonctionnaires, la soumission de la FFF à la Ligue ou encore l'exclusivité accordée à Darmon dans le domaine de la gestion des droits commerciaux (2). Plus de dix ans après, la Cour des comptes revient, et elle n'est toujours pas contente. À raison: rien — ou si peu — n'a changé. Au moment où la Ligue et la Fédération viennent de renégocier leurs accords financiers et que la discipline n'a jamais brassé autant d'argent, cet audit fait très mal.

Le fric, c’est chic
Quand on voit les médecins défiler dans la rue pour une revalorisation de leurs honoraires, ou les fonctionnaires se plaindre de leurs revenus, on devrait leur donner ce conseil :allez travailler à la Fédération française de football. Car à tous les niveaux ou presque, rémunération et avantages divers semblent assurés. Bien que signataire d'une convention collective des personnels administratifs et assimilés du football, la FFF applique ainsi à ses salariés un accord d'entreprise qui reprend les dispositions plus favorables de la convention collective… de la presse quotidienne parisienne. Peut-être certains d’entre eux sévissent-ils dans l'Equipe ou dans les pages sportives du Parisien... Dommage que tous les employeurs de France n'aient pas la même politique de rémunération pour leurs employés.

De nombreuses irrégularités sont également soulevées en ce qui concerne certains fonctionnaires travaillant au sein de la FFF. Selon le rapport, la plupart d'entre eux perçoivent, en plus de leur traitement, "des sommes qui excèdent largement l'indemnisation des frais et sujétions à laquelle ils peuvent prétendre". Il en est ainsi de "l'un des entraîneurs de l'Equipe de France" qui a cumulé, de 1990 à 1998, une rémunération "plus de dix fois supérieure, en 1996 et 1997" à son traitement de base.

À cette gestion des salaires pour le moins approximative s'ajoute une politique plus que coûteuse en matière de transport. La Cour des comptes dénonce ainsi "le recours fréquent et onéreux à la location d'avions privés", alors que la plupart des aéroports de destination sont desservis par des lignes régulières". Suite à son récent dépôt de bilan, espérons qu'Air Liberté ne décide pas d'engager la responsabilité de la FFF dans la baisse de ses résultats d’exploitation…

Les copains d'abord
Entendre Thierry Rolland parler de la "grande famille du football" fait doucement rigoler… Pourtant, c'est tout de suite nettement moins drôle quand on s'aperçoit que ce n'est pas totalement infondé.

Dans son style diplomatique tout à fait caractéristique, la Cour des comptes annonce ainsi "qu'elle n'a pu élucider la procédure qui a conduit à retenir comme architecte le gendre d'un dirigeant de la Fédération" dans le cadre de la rénovation du siège de la FFF. La formule prêterait à rire s'il ne s'agissait ici d'un délit de favoritisme pur et simple pratiqué par une institution délégataire d'un service public. Au vu des règles de déontologie pratiquées par les dirigeants du foot français, il semble également relativement payant (pour ne pas dire rentable) d'entretenir quelques relations amicales bien placées. Dans le cadre de ces mêmes travaux, le rapport souligne ainsi qu'un "lot de travaux avait été attribué à une société dont le gérant est le président d'un district départemental", sans naturellement que les procédures de mise en concurrence des entrepreneurs n'aient été respectées.

Mais ces petits coups de pouces amicaux et familiaux ne sont rien comparés au véritable pont d'or qui est fait à Jean-Claude Darmon par la FFF. Le contrat qui lie la Fédé à France Football Promotion (FFP), filiale du Groupe Darmon, lui confie ainsi un mandat exclusif pour négocier et conclure tous contrats relatifs à l'image des Bleus et au sigle de la FFF. D'une part, ici aussi, aucun appel à la concurrence n'a jamais été lancé pour l'exploitation de ces droits. D'autre part, la Cour souligne qu'en de nombreux points, "l'exécution du contrat (…) a été défavorable au mandant", à savoir la FFF. Dans un exercice de sado-masochisme assez étonnant les dirigeants de la Fédé ont ainsi laissé le Groupe Darmon encaisser à son détriment des commissions contestables. Pire encore, alors que des bévues avaient été commises par FFP, c'est la fédération qui a dû supporter le coût financier de ces erreurs. Cette attitude démontre à quel point Jean-Claude Darmon est aujourd'hui implanté et tout puissant dans le paysage footbalistique français. Présenté partout et avec bienveillance comme le grand-argentier-du-football-français, il constitue en fait un fossoyeur de l’intérêt général, profitant de sa situation et de ses appuis personnels pour tirer des revenus considérables d'une structure bénéficiant de subventions publiques. Un modèle du patron libéral en quelque sorte, aussi prompt à tirer sur l'Etat dans ses déclarations publiques qu’à se servir de lui en sous-main. Cette situation apparaît d'autant plus dérangeante que la personne même du président de la FFF est parfois mise en cause, en particulier pour avoir agi en contradiction avec les prescriptions du conseil fédéral (une sorte de "parlement" de la Fédé), comme ce fut le cas pour la renégociation des droits du groupe Darmon en 1995.

Et la suite ?
Cet aperçu du rapport annuel de la Cour des comptes est loin d'être exhaustif. Entre autres, il est également reproché à la FFF une attitude étrangement philanthropique dans d’une affaire foncière sur la commune de… Clairefontaine. Il présente également l'intérêt d'apporter certaines réponses de la part de la Ministre de la Jeunesse et des Sports — en particulier en ce qui concerne le statut des employés et la tutelle du Ministère — et du Maire de Clairefontaine. En revanche, il serait souhaitable que Claude Simonet s'explique afin d'éclaircir certains points qui le méritent amplement.
En outre, au vu des faibles progrès constatés depuis le dernier rapport, et compte tenu de l'environnement actuel du foot français, il n'y a pas vraiment de raisons d'être optimiste quant au prochain document qui devrait nous être remis d'ici quelques années.

(1) Bien qu’elle porte le nom de "Cour", la Cour des comptes agit, avec ce rapport, dans le cadre d’un contrôle a posteriori non-juridictionnel: elle fait part de ses observations aux autorités publiques et administratives en leur laissant la responsabilité d’éventuelles sanctions ou réformes.

(2) A l'époque, la Cour des comptes s'était étonnée que l'exclusivité de la gestion des intérêts commerciaux ait été confiée au groupe Darmon, sachant que deux dirigeants du groupe exerçaient des fonctions de vice-président et directeur à la FFF…

L’intégralité du rapport.

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