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Jacques Blociszewski

 

Chercheur et spécialiste des technologies audiovisuelles, il est partisan d'une réflexion critique sur la mise en scène du spectacle sportif. Auteur de Le Match de football télévisé (éd. Apogée).


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Le podium amovible

Le "podium" du championnat est devenu une obsession journalistique. Ses aventures sont de plus en plus extraordinaires chaque saison.

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Un podium, vous voyez? Cette sorte de meuble à trois marches, sur lequel les champions d’athlétisme ou de natation reçoivent leur médaille olympique (ou autre) et regardent, les yeux embués de larmes, le drapeau de leur pays monter au mât, au son de l’hymne national… Selon le Petit Robert, un podium c’est:
1. Autrefois: "Dans un amphithéâtre, un cirque antique": un "gros mur qui entourait l’arène et dont le sommet, formant plateforme, supportait les places d’honneur".
2. Aujourd’hui: une "estrade à trois places (celle du centre étant la plus élevée) sur laquelle on fait monter les vainqueurs après une épreuve sportive".
 


Le podium dans tous ses états…

Jusqu’ici peu familier du ballon rond, sinon aux Jeux Olympiques, le podium a fait sa grande entrée dans le monde du foot… par les médias. Depuis plusieurs années, on y trouve de nombreuses variations sur ce thème. Ce podium virtuel inventé (ou plutôt détourné) est l’objet des formulations les plus saugrenues. Il y a d’abord la version classique: "Les Verts sur le podium" (lemonde.fr); il y a la version "en grande(s) pompe(s)": "La 13e journée a vu Lille et Montpellier faire leur entrée sur le podium" (AFP). Le podium voit aussi se développer autour de lui des mouvements multiples vers ce Graal: Rennes et Lorient restent "au pied du podium" (France 3 Bretagne) alors que Marseille le "vise" (lemonde.fr). Tout le monde veut y être, alors forcément, ça bouchonne ("bouchon au pied du podium", rfi.fr). Tout d’un coup, on se précipite: "La course au podium se resserre" (Le Foot hebdo), "Arsenal fonce vers le podium" (lemonde.fr). Et quand on y arrive, le croirez-vous, on s’y hisse: "Le PSG s’est hissé sur le podium" (Le Foot hebdo). Et même, on s’y… propulse! (Les Verts "se propulsent sur le podium", footmercato.net).
 

 



 

Oui mais voilà, une fois monté dessus, on en tombe – souvent: "Lyon chute du podium" (Libération, avec l’AFP). Pas de souci, on s’y remet immédiatement, on revient alors "à deux points du podium" (L’Equipe). Mais il s’agit de ne pas se faire voir, on ne sait jamais… Voilà pourquoi "Bordeaux s’approche discrètement du podium" (lci.tf1.fr.). D’autres lui jettent des regards concupiscents: "Lyon lorgne [carrément!] sur le podium" (lepoint.fr). Extase momentanée: "Lille reprend le podium" (L’Equipe). Mais là, tout n’est pas simple: l’OM se retrouve en effet "en équilibre précaire sur le podium" (andil.com). Et là c’est la cata. L’Equipe constate, effondré, que "L’assise [du LOSC] sur le podium s’est fissurée". Non? Si! Toutefois, rien n’est joué. Donc "Bordeaux s’accroche au podium" (eurosport.fr). Seulement c’est fatal, le podium, un jour ou l’autre, on passe à côté: "Nice rate le podium" (L’Express, AFP); on s’en fait même jeter méchamment: "Marseille chasse le PSG du podium" (leparisien.fr).
 

Enfin, il se peut aussi – une telle chose serait-elle possible? – que le podium, on s’en fiche… Le "PLM" [train à grande vitesse Paris-Lyon-Marseille] se retrouve ainsi "à l’arrêt sur un podium peu jalousé" (sic) (reuters.com). Pas mal non plus cette couverture de France Football du 21 décembre dernier selon laquelle "L’Europe nous envie" (!) car "la Ligue 1 est unique et passionnante" avec "ses trois clubs-phares regroupés sur la plus haute marche du podium". Et de fait, sur ladite couverture, Lavezzi, Lisandro et Gignac s’y bousculent, en pleine action. Ou quand le kitsch le dispute au ridicule... Dès la page 3 et l’édito, Gérard Ejnès contredit d’ailleurs sa une: "Ce podium improbable, inimaginable, inespéré après dix-huit journées, est une preuve de rien du tout et surtout pas de qualité supérieure". On ne vous le fait pas dire. [1]
 


Détournement de symbole

Le podium des JO a une existence bien concrète. Quelqu’un, quelque part, doit le fabriquer avec un certain savoir-faire, il faut l’installer avec un peu de sueur. C’est un véritable objet, bien campé dans le monde réel. Sa symbolique n’en est pas moins forte. Celui qui y monte sur la marche "la plus haute" a droit à tous les honneurs, à l’exécution de l’hymne, au gros plan télé, pénétrant, sur son irrépressible émotion. Il reçoit la récompense suprême, la médaille d’or. Le sort et l’honneur des deuxièmes et troisièmes varie à 360° selon ce qu’ils ont vécu: la divine surprise, les espérances amèrement déçues, la malchance au jour J... Il leur est en tout cas reconnu un statut à la fois de vrai champion et de perdant plus ou moins magnifique. Le podium exclut en revanche violemment le quatrième, le rejette dans un quasi anonymat. La quatrième, c’est "la place du con" a t-on même pu lire. "Seulement" quatrième des JO, quelle honte! La punition est sévère; l’auteur du méfait est privé de médaille mais aussi d’exposition médiatique et d’inscription au palmarès. Avec en prime un lancinant sentiment de ratage.
 

Quoi qu’il en soit, le podium fait pleinement partie du sport moderne, et notamment des sports individuels. Or ce symbole, aussi puissant que discutable, ne voilà-t-il pas que les médias français du football ont décidé de s’en emparer et de le raccorder, très artificiellement, au foot. Les exemples cités plus haut illustrent l’existence, désormais, d’une sorte de Panthéon infiniment provisoire de la Ligue 1, en métamorphose incessante. Le podium, bien sûr, ce sont les trois premières places du championnat, qualificatives pour la Ligue des champions. Le titre de champion de France lui-même n’est pas pour autant devenu sans intérêt, mais il est désormais englobé dans une entité à trois têtes, sous laquelle perce l’enjeu financier que représente une qualification en C1.
 

 



 

Un Panthéon provisoire, donc, instantané, soluble. Cette hiérarchie tripartite est en effet sans arrêt chamboulée, démolie et refaite, non seulement d’une journée à l’autre, mais pendant les matches eux-mêmes. Les équipes montent et descendent ainsi constamment les marches de la gloire virtuelle. À la trente-huitième minute Lyon est troisième et trône brillamment sur le "podium", mais à la soixante-dixième il n’est plus que quatrième, autant dire l’enfer. Oui mais voilà, à la 90e+2, coup de théâtre: il se hisse à nouveau sur le fantasme ambulant, par ses propres mérites ou par la faillite du rival, là-bas, à l’autre bout du pays. Ces va-et-vient perpétuels sont très caractéristiques du football médiatisé actuel, où "le mécontentement général" fait "soudainement place à l’euphorie collective" (lemonde.fr après le dernier France-Géorgie). C’est vrai pour le public des stades, mais aussi pour la plupart des journalistes et commentateurs, ballottés au gré des résultats – et soumis à ceux-ci.
 


La résistible ascension du podium virtuel

À quand le podium amovible remonte-t-il au juste? Nos recherches sur Google nous ont permis de trouver sa trace le 6 mars 2004 sur eurosport.fr ("Caen grimpe sur le podium"). Ce site a ici joué un rôle important, car il paraît bien avoir été le seul, plusieurs années durant, à utiliser cette formule. Celle-ci s’est peu à peu généralisée, 2010-2011 ayant semble-t-il marqué une accélération du processus. En 2005, 2006 et 2007 on rencontre toujours le podium sur eurosport.fr, puis en 2008 sur lefigaro.fr, lemonde.fr, rtl.fr, en 2009 à l’AFP et sur ladepeche.fr. Aujourd’hui, il est partout.
 

Le podium amovible, c’est logique, n’est pas réservé qu’aux équipes. La Ligue de football professionnel, sur son site, l’a aussi adopté pour son classement des meilleurs passeurs: ainsi, en 2011, Eden Hazard y "grimpe"-t-il, et même (allez, pourquoi se gêner?) il "s’y invite". Le concept a été repris aussi par Canal+ pendant les matches et leur présentation, par Nathalie Iannetta, Dominique Armand, Stéphane Guy, Eric Besnard... Mais également pour les tops et les flops, présentés… sous forme de podium. Ils ont succédé aux tellement discutables notes données par Pierre Ménès à chaque joueur, en studio, sur la base de réalisations mutilant le jeu collectif et masquant de nombreuses actions.
 

Les joueurs, eux, ont-ils intégré la notion? Oui si l’on en croit Souleymane Diawara sur rmcsport, après une victoire de l’OM à Brest: "On est contents de retrouver le podium" (il leur avait manqué, visiblement). Mais là encore il faudrait approfondir. Comment croire qu’à chaque journée de championnat les joueurs pensent à ce podium de pacotille? Parmi les entraîneurs, Elie Baup et Rémi Garde ont été pris en flagrant délit de podiumite.
 

Sur la Ligue 1, le phénomène "podium amovible" "fait sens" comme disent les socio-psy. Mais pourquoi est-il apparu et qu’exprime-t-il?
 

(à suivre…)
 


[1] On notera ici, à la lecture de cette liste, que le podium amovible n’est pas l’apanage des médias du sport. De grands journaux généralistes et agences de presse le pratiquent sans autre forme de procès et s’alignent ainsi sur les médias spécialisés. La réflexion sur l’utilisation de ces gadgets n’y est pas plus présente.

 

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