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Gilles Juan

 

Footballeur du dimanche et philosophe de comptoir. @Gilles_Juan


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Une lueur bleue à Buenos Aires

Et au milieu coule un Javier

Difficile d’évaluer le niveau des joueurs de foot. Et certains plus que d’autres, à l’image d’un Javier Pastore dont le cas laisse perplexe.

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Beaucoup de choses se mêlent lorsqu’il s’agit d’évaluer un joueur de foot. Tellement de critères potentiellement opposés, que tout compte fait, peu de joueurs font l’unanimité (pour le talent ou la nullité). Le juge est toujours un peu supporter (un peu de mauvaise foi)… Il est joueur lui-même (en amateur ou en rêve), et s’identifie donc à certaines compétences, certains tempéraments, certaines contributions plutôt qu’à d’autres... Par ailleurs, les talents éventuels d’un joueur de foot sont tellement diversifiés, qu’on ne saurait les retrouver tous chez un seul mec, et qu’à partir de là, chez n’importe qui, il y aura toujours de quoi apprécier et de quoi regretter. Reste aussi l’éventualité que nous soyons en désaccord parce qu’on n’y voit plus ou moins clair.
 

 


 

 

Pour emporter l’adhésion quand on évalue un joueur, il y a néanmoins deux grandes catégories de stratégies. Il y a tout d’abord des critères que l’on peut considérer comme "objectifs". Certains, assez évidents, concernent les qualités intrinsèques et mesurables du joueur (il va vite, il frappe fort, il est précis, il joue des deux pieds, le gardien a de bons réflexes, etc.). Pastore est ainsi un joueur très technique. Plus subtilement, on peut parler des arguments qui consistent à remarquer que le joueur remplit, d’une manière ou d’une autre, les missions exigées par le poste qu’il occupe. Inzaghi était disgracieux, sa technique inexistante, son physique limité? Le fait était néanmoins qu’il savait consacrer toute son énergie à la réalisation du geste efficace pour marquer. Valbuena se roule par terre dès que possible et ses buts exceptionnels paraissent chanceux? Les statistiques sont là pour confirmer qu’il fait son job: passeur décisif, buteur régulier. On est tenté, par esprit de contradiction, de nuancer les performances de Thiago Silva? Nombreux sont ceux qui pourront ajouter, au nombre de ses interventions décisives, des arguments en faveur de son sens du placement et de la relance. Pastore, lui, est objectivement quelqu’un qui, une fois de temps en temps, décide de remplir son rôle.
 


Chacun ses goûts ?

Ces types de considérations sont d’ailleurs objectives au point d’être quantifiables dans les jeux de foot [1] sans générer trop de polémiques. Elles ne closent cependant pas les discussions – loin de là. Car les mesures des joueurs ne pèsent pas toujours bien lourd face à l’autre catégorie de critères, qu’on appellera "subjective", à savoir celle qui s’apparente au jugement esthétique, au jugement de goût, et qui aboutit, assez mystérieusement, à l’idée qu’un joueur "plait", ou non. L’aisance technique, la beauté d’une conduite de balle, le caractère musclé des tacles, l'art des extérieurs du pied, la combativité…, parfois des choses plus imperceptibles encore, ou plus anecdotiques en apparence (l’allure, l'attitude en dehors des terrains, la sincérité de la bonne humeur quand le joueur célèbre un but? La fidélité au club?) comptent plus qu’on ne veut bien l’avouer dans notre évaluation globale. Et Pastore a sans doute quelque chose de sympathique, puisqu'il a des admirateurs.
 

Attention, la subjectivité des critères n’en fait pas des critères moins légitimes! Il s’agit au contraire des arguments généralement décisifs, ceux qui, combinés, aboutissent à ce que l’on peut appeler le charme ou la grâce [2] d’un joueur. Il faut simplement prendre acte que l’évaluation combine des ingrédients objectifs, esthétiques et même moraux (le vice d’un Suárez pourra alors fonder, de manière assez difficile à entendre, mais pourquoi pas, l’admiration pour ce joueur, comme la discrétion de Messi peut servir d’argument à d’improbables détracteurs). Il est définitivement vain d’attendre l’unanimité entre les juges. Mais cette recherche n’est pas vaine: à nous, observateurs du foot, journalistes, photographes, artistes, commentateurs divers, d’emporter l’adhésion en trouvant les mots, les images, les schémas, pour objectiver nos impressions, et faire pencher la balance.
 


Quel est le contenu du Flaco ?

Il restera néanmoins des joueurs avec qui c’est peine perdue. Des joueurs qui cristallisent toutes les difficultés. Javier Pastore est un de ces joueurs. Comme le Canard-Lapin des philosophes, il confirme que dans toute perception triomphe l’intention de voir ce qu’on veut voir. Comme Lucho il y a quelques temps, Pastore fait l’objet d’évaluations pour le moins contrastées. Le "talent" du joueur est dans le même temps, à propos des mêmes gestes, indéniable pour les uns et invisible pour les d’autres. À chacun de ses buts ou de ses belles passes, ceux qui le défendent trouvent des "preuves" manifestes de son génie, quand d’autres voient des "preuves" de ses insuffisances (un peu comme le gros plan ralenti d’un contact entre le gardien qui sort et l’attaquant qui s’est empalé sur lui "prouve" aux uns que l’arbitre a bien fait de siffler, et "démontre" aux autres que l’attaquant en a rajouté).

 


 

 

Les attitudes de Pastore sont ambiguës au point qu’on peut "vouloir voir" les qualités techniques décisives et la réactivité nécessaire pour la passe décisive, comme on peut "vouloir voir" la chatte incroyable (l’auteur est un peu supporter niçois) dont il a bénéficié malgré l’approximation de son premier contrôle. Mis à part quelques très rares évidences (une passe difficile et intelligente par-ci par-là, ou à l’inverse une succession de passes complètement ratées), la plupart des "performances" de Pastore sont difficiles à cerner, ambiguës par définition.
 

Le but au Camp Nou? Pastore enchaîne avec agilité et pertinence un contrôle de l’intérieur puis une passe de l’extérieur du même pied, avant de partir en profondeur avec promptitude et efficacité – mais n’a-t-il pas été un peu lent? Le double contact intérieur pied droit intérieur pied gauche qu’aurait exécuté Iniesta n’aurait-il pas été, lui, effectivement génial? Et d’ailleurs, si la passe d’Ibrahimovic n’avait pas été parfaite, et que Pastore avait dû conduire la balle une ou deux fois de plus avant d’entrer dans la surface, le défenseur ne l’aurait-il pas rattrapé? Enfin, un autre que Valdès n’aurait-il pas fait plus qu’effleurer le ballon? Tout cela relève du fantasme: les faits tranchent cette fois en faveur des fans de l'Argentin. Mais les faits laissent la marge de manoeuvre pour persévérer à discréditer Pastore. D’autres fois, les faits trancheront en faveur des détracteurs, par exemple parce que son subtil extérieur du pied n’aura pas été assez appuyé, et que le gardien l’aura capté sans problème, mais ils laisseront aux fans la marge de manoeuvre pour apprécier la technique de frappe. Pastore fait toujours ça: séduire et décevoir à la fois, parce que pointe un potentiel et se manifeste une insuffisance. Le jugement objectif est démuni. Comme la subjectivité est moins regardante sur la performance; elle tranche.
 


L’éventuel talent

Il semblerait que les preuves de son génie soient suffisamment apparentes pour entretenir la foi en son talent, mais insuffisamment marquées, ou trop irrégulières, pour forcer l’admiration. Pastore est peut-être, alors, un génie en puissance – mais tout le monde ne l’est-il pas?
 

Au final, on ne va pas trancher le débat, mais on peut formuler trois hypothèses en guise de conclusion. Premièrement, on emploie souvent le mot "preuve" à la légère. Plus la "preuve" laisse de marge de manœuvre dans l’interprétation, moins elle convainc, et moins elle mérite son nom de preuve. Moins la preuve soufre d'ambiguïté, plus elle en est une [3]. Pastore n’a ainsi encore jamais donné de véritables preuves de son génie. Quelques signes, de temps en temps, mais rien qui ne contraigne à reconnaître la surpuissance du jeunot, qui n’a pour l’instant rien fait de plus, ou de mieux, qu’un autre technicien prometteur.
 

Deuxièmement, on postule que les critères subjectifs ont toujours le dernier mot. Et c’est justice: des statistiques ne feront jamais vibrer. Dans le cas de Pastore, quels fondements? Affection pour les attitudes faciles sans forcer? Fascination pour la technique? Goût du risque, puisque s’engager sur le génie de ce jeune joueur est un pari? Sympathie pour cette chouette tronche et ce corps dégingandé? Tout cela ne modèle pas un joueur si singulier.
 

On affirme, enfin, que pour toute question où il s’agit de défendre l’existence de quelque chose, la charge de la preuve revient aux croyants: dans le cas du génie de Pastore, souvent ensablé au milieu de terrain, on attend encore que les défenseurs de la cause soient convaincants. Et s’ils ne le sont pas, on postule que c’est parce que Pastore n’a pas encore fourni assez d’arguments.
 


[1] Meilleur exemple que la quantification par le salaire ou le prix du transfert, reposant sur cent choses ajoutées aux qualités du joueur - on n'évitera bien, d'ailleurs, de mentionner montant des transfert et salaire de Pastore.
[2] Les deux mots ont la même étymologie, kharis, un mot à la croisée du religieux et de l’esthétique, qui désigne le rayonnement de l’esprit vivant qui transfigure la chair, l’âme aperçue à travers les traits et les vibrations perceptibles sur le corps et les mouvements. L’aisance à la fois indolente et assurée d’un Riquelme est par exemple une forme de grâce]
[3] Par exemple, la reprise d’un photomontage des Cahiers du foot dans le Times est la preuve que la source de l’auteur anglais n'est pas celle qu'il croyait. Très rare, ce genre de preuves incontestables dans le foot. Les stats et les gestes de Messi et Ronaldo ne prouvent pas à tous la supériorité de ces joueurs - certains mentionnent l'Iniesta dépendance, le taux de réussite décevant, etc.).


 

 

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