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Christophe Kuchly et Raphaël Cosmidis

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Times New Roman

C’est l’histoire d’une brève de l’Agence Transe Presse qui inspire un peu trop un article du Times. Ou comment les "sources" se brouillent dans la plus grande confusion.

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L’humour passe toujours mieux dans la langue maternelle du lecteur, encore plus quand il s’agit d’une fausse dépêche. Les subtilités et indices laissés en filigrane, assez facilement détectables pour qui a un œil un peu avisé, se perdent parfois au fil de la traduction. La connaissance du média incriminé est également une donnée importante. La fameuse phrase de McLuhan "Le message, c'est le médium" prend ici tout son sens. Les Cahiers du football n’ont pas vocation à sortir des informations, et aucun journaliste ne passe des coups de fils et n’active de sources en leur nom. Ce contexte identifié par les lecteurs et journalistes français, même si certains se sont déjà fait prendre, ne l’est plus tout à fait à l’international.

 


 

Une copie un peu trop conforme

Admettons-le, il est possible qu’une vraie information en suive une fausse. Par pure coïncidence, ou comme déclencheur. Un club de football prétendument lié à un joueur pourrait se renseigner sur lui, le trouver intéressant et finalement le signer. Pourquoi pas. Le cas semble ici beaucoup plus limpide.
 

Première étape : la fausse dépêche est publiée ici dans la nuit du 11 au 12 mars, avec un nom, une illustration et des chiffres sortis tout droit de l’imagination de son rédacteur. Cela doit être bien compris: l'article des Cahiers a été publié avant l'article du Times. Une simple recherche sur Google l'établira.
 

Deuxième étape : le 13 mars, aux environs de 3 h 30 du matin, le Times sort une information exclusive ressemblant étrangement à la précédente. Nom du projet, date de lancement, nombre de clubs invités, budget de départ, illustration… Tout concorde. Sauf que personne en Angleterre ne s'en rend compte.
 

Peu après la publication de l’article, l’information est reprise par les autres journaux anglophones. Des billets d’humeur sur le sujet apparaissent et les journalistes s’interpellent sur Twitter, regrettant unanimement qu’un tel projet puisse voir le jour. Rapidement, ceux-ci sont interpellés par des lecteurs habituels des cahiers, nous en particulier, Christophe et Raphaël, qui écrivons notamment sur les Dé-Managers, leur signalant que leur scoop est en réalité un article purement fictionnel. A ce moment-là, peu nous prennent au sérieux.
 


Ça coule de source

Attaqués par des inconnus en plein milieu de la nuit sur la fiabilité de leurs sources, les journalistes du Times, endormis ou très discrets, sont défendus par leurs collègues, convaincus de leur probité. Après tout, l’article est tout de même signé Oliver Kay, le chef de la rubrique football du journal. C’est vrai, l’homme a la réputation d’être fiable. Mais qu’est-ce que la réputation face à un tel faisceau de présomptions? Rapidement, les questions se multiplient, et notre connaissance des Cahiers fait de nous des interlocuteurs.
 

Tandis que certains lecteurs du Times se sentent dupés et que l’auteur du billet d’humeur se demande s’il n’a pas écrit sur du vent, un inconnu, dont le profil semble sérieux, invite Christophe à le contacter en message privé. L’homme affirme que notre fausse nouvelle a tapé dans le mille. L'appellation serait fausse, mais pas l’idée selon laquelle seize équipes iraient jouer une compétition à Doha à partir de 2015: il y aurait bien des discussions avec QSI, ce qu’auraient confirmé trois dirigeants de clubs anglais au Times. L’idée serait d’ailleurs dans les tuyaux et connue par les journalistes depuis un moment. La vitesse à laquelle la dépêche a été reprise est en tous cas symptomatique des fantasmes qui agitent le monde du foot (et plus largement nos sociétés occidentales) dès lors qu’on évoque le Qatar.
 

Si l’explication peut tenir la route, une fausse nouvelle qui aurait incité les journalistes du Times à réactiver leurs sources pour en donner une vraie, l’histoire du nom et des chiffres ne colle toujours pas. Pas plus que celle du visuel, inventé pour l’occasion, et présenté par le Times comme étant celui créé par les promoteurs du projet. C’est normal, répond celui qui se présente désormais comme l’une des sources, l’article serait uniquement un test pour embêter l’UEFA et tuer le fair-play financier, et la reprise d’éléments de la dépêche Agence Transe Presse servirait simplement à étayer une histoire qui doit tout de même remplir trois pages (comment est-ce qu’une fausse news aiderait la véracité d’une vraie news?) sans donner tous les éléments. Cette source est-elle authentique? Ou n'est-ce qu'un imposteur? Les deux sont possibles, mais plusieurs indices nous amènent à penser que l’homme prétend seulement avoir des informations et n’a aucun contact dans le milieu du football. Richard Whittall, du blog Counter Attack, se pose également des questions.
 


Des interrogations

Oliver Kay s'est-il vraiment fait piéger par cet homme (il le suit sur Twitter, ce qui n'est évidemment pas concluant en soi)? Sa source, quelle que soit son identité, lui a-t-elle envoyé l'image et des chiffres que nous avions utilisés dans l’article, sans qu’il ne vérifie leur provenance? Oliver Kay a-t-il obtenu de vraies informations qui se sont mélangées aux nôtres, complètement imaginaires? Impossible d'émettre autre chose que des suppositions. Une chose est sûre: des faits imaginaires, publiés chez nous dans un article sans volonté de tromper des médias étrangers, ont été repris textuellement vingt-quatre heures plus tard. Il y aurait matière à en rire si le Times n’avait pas cherché à se justifier en suggérant que nous avons cherché à surfer sur le buzz.
 

A priori, seul le Times pourra, ou devra, expliquer ce qui s’est passé. Oliver Kay d’ailleurs a profité d’un chat, organisé mercredi, pour annoncer la publication des éléments à charge. On attend de voir, tout en restant circonspect face à de telles méthodes. Les prochains jours devraient encore apporter leur lot de révélations, petites ou grandes. À moins, bien sûr, que les Cahiers du football n’hébergent un médium, un haut responsable du Times ou un proche des dirigeants qatariens (qui ont depuis démenti la véracité du projet). Aux dernières nouvelles, ce n’était pas le cas.
 

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Lire aussi : "Dream Football League : le mauvais rêve du Times"
 

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