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Julien Pillot

 

Économiste à l'université de Versailles-Saint Quentin (REEDS) et chercheur associé au CNRS-GREDEG.


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Foot français : une équation insoluble?

Droits TV en baisse, transferts en berne, affluences en panne... En crise, la Ligue 1 doit s'inventer un nouveau modèle économique.

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Cette semaine marquée par deux "clasicos" fut particulièrement faste pour le football français. Tandis que les diffuseurs (Canal+ et France 3) enregistraient respectivement leurs meilleures audiences de la saison [1], les tribunes du Parc des Princes, copieusement garnies pour l’occasion, voyaient se côtoyer supporters et célébrités tout autant venus célébrer un PSG conquérant et un OM valeureux que pour applaudir les premières foulées de Beckham sur les pelouses de Ligue 1. Toutefois, derrière le clinquant des strass et paillettes, le football français est rattrapé par une réalité économique bien plus maussade qui n’est pas sans présager de lendemains qui déchantent. Brève analyse de la situation.
 


Visibilité et recettes réduites

En 2012, l’arrivée d’un nouveau diffuseur en lieu et place d’Orange devait accroître la pression concurrentielle sur Canal+ et ainsi contribuer à alimenter une inflation continue des droits de retransmission de la compétition phare de la LFP. Las, bien loin d’enregistrer la hausse espérée, le résultat de l’appel d’offres lancé par la LFP fut marqué par une diminution de près de 9% des sommes versées au titre des retransmissions télévisuelles de la seule Ligue 1 (de 668 millions d'euros annuels pour la période 2008-2012 à 607 pour la période 2012-2016). Or, une telle réduction est à considérer dans un contexte où les droits TV pèsent en moyenne pour 58% des revenus des clubs de l’élite française. En d’autres termes, l’issue de cet appel d’offres représente un trou de 5,3% dans le budget déjà très serré des clubs professionnels français.


 

Le deuxième effet pervers du résultat de cet appel d’offres concerne une plus grande dispersion des matches, laquelle donne un écho particulier aux craintes que nous exprimions par ailleurs face à la stratégie de segmentation croissante de l’offre poursuivie par la LFP [2]. La dispersion des rencontres, selon une plage horaire élargie et sur les grilles de programmes de deux opérateurs [3] ne favorise certainement pas une visibilité optimale du championnat de France de L1 [4].
 


 

Prenant comme étalon les audiences communiquées par C+ au titre de la traditionnelle rencontre du dimanche soir – affiche principale constituant le premier choix du diffuseur historique – nous constatons une audience moyenne de 1,43 millions de téléspectateurs en baisse de près de 10% par rapport aux scores enregistrés au titre de la saison précédente. Depuis la saison 2008-2009 (date de la perte du monopole par C+) et ses 1,78 millions de téléspectateurs réunis en moyenne devant le petit écran pour suivre "le grand match", c’est avec une baisse de 20 points d’audimat que doit composer Canal+ tandis que le taux de remplissage des tribunes passait dans le même temps de 75,9% à 68,7%. Plutôt que d’y voir un début de désaffection pour le sport roi, nous préférons y voir un déficit de visibilité qui pèse à la fois sur les recettes au guichet et sur les émoluments publicitaires et de sponsoring enregistrés par les clubs (lesquels, considérés conjointement, représentent 31% des recettes des formations de L1).

 


 


Avenir sportif incertain

Or, cette diminution des recettes doit se conjuguer avec une augmentation concomitante et relativement soudaine des coûts. Des contraintes règlementaires accrues (mise en place prochaine du fair-play financier, suppression du DIC,…), un renchérissement de la pression fiscale (sans même évoquer l’éventuelle préparation de la taxe sur les hauts revenus dont s’acquitteront probablement les clubs plutôt que les joueurs, rappelons que la contribution sociale et fiscale des clubs professionnels français est passé de 570 millions d'euros à 640 millions d'euros entre 2008 et 2012, soit une augmentation de 12%) et des subventions publiques en constante diminution (-28% entre 2006 et 2012 [5]) viennent compléter un tableau déjà peu reluisant. Il n’est dès lors guère étonnant de constater que les capitaux propres des clubs de l’élite tendent à s’étioler tandis que leur déficit ne cesse de se creuser (60 millions d'euros de pertes pour les seules formations de L1 pour la saison 2011-2012).

 


 

Ce contexte particulièrement tendu apporte quelques éclaircissements quant à l’empressement récent des clubs de Ligue 1 à se séparer de quelques-uns de leurs meilleurs éléments, ou plutôt devrions-nous dire, de leurs actifs les plus valorisables et/ou les plus coûteux. [6]
 

Comme l’indique la forte corrélation entre les droites du graphique ci-dessous, le produit des mutations, jusqu’alors un élément important parmi d’autres du modèle économique du football français, est en passe de devenir la véritable variable d’ajustement pour maintenir le chiffre d’affaires des formations de l’élite à un niveau relativement stable (autour de 1.200 millions d'euros) et satisfaire ainsi aux exigences de la DNCG laquelle vise les budgets des clubs professionnels à chaque nouvel exercice.
 


Revoir le modèle

Outre le fait que la crise touche de manière relativement uniforme la plupart des places fortes du football européen, et que la bulle spéculative sur les transferts paraît devoir de plus en plus reposer sur une poignée d’institutions fortunées et de clubs "nouveaux riches", ce vivier de joueurs à valeur ajoutée conséquente n’est pas inépuisable et oblige les clubs français à investir dans la formation et la détection. Si certains clubs semblent avoir pris une longueur d’avance en la matière, le niveau pour le moins inconstant de nos sélections nationales mesure le chemin qu’il reste à accomplir. Il n’en demeure pas moins que l’activité de (re)vente de joueurs reste significativement incertaine et nos clubs ne peuvent en aucun cas baser leur rentabilité sur un exercice spéculatif par essence.

 


 

Il est par conséquent urgent de trouver des relais de croissance et des sources de revenus supplémentaires. Que les présidents de Ligue 1, Vincent Labrune et Jean-Michel Aulas en tête, se démultiplient à la recherche de nouveaux investisseurs n’est pas le fruit du hasard. L’agrandissement des enceintes sportives en vue de l’Euro 2016 devrait augmenter les recettes "match day" (à condition de parvenir à attirer le public massivement), tandis que la curiosité que constitue le PSG devrait permettre de revaloriser les droits de diffusion de la L1 (aujourd’hui négligeables) à l’international. Pas de quoi, néanmoins, enrayer la nécessaire cure d’austérité imposée au football français, cure d’austérité qui met directement à mal la compétitivité de nos représentants dans la prestigieuse et lucrative Ligue des champions (lire "Les vrais vainqueurs de la Ligue des champions").
 

Recettes et visibilité en baisse, coûts en augmentation, austérité à marche forcée, avenir sportif incertain… Après de nombreuses années à surfer sur un engouement post 98 et à alimenter une bulle spéculative aujourd’hui au bord de l’éclatement, le football français se trouve dans l’obligation de revoir son modèle économique en profondeur. Une telle réforme demande l’action conjuguée et concertée de la "famille du football" dans son ensemble, des instances dirigeantes aux présidents des clubs professionnels en passant par les partenaires économiques majeurs. De sa capacité à se réinventer dépendra l’avenir sportif et économique de notre championnat. Fort de ses stars et de pétrodollars coulant à flots, le PSG semble évoluer dans des sphères bien éloignées de ces préoccupations pragmatiques. Dans le championnat de France de L1, et pour l’heure, il est bien le seul…
 


[1] Canal+ et France 3 parvenant à fédérer respectivement 2,8 millions (soit une part d’audience record de 41,6% d’abonnés) et 5,5M de téléspectateurs (21,5% de part de marché).
[2] Lire : J. Pillot (2009), "La valeur du produit Ligue 1 risque-t-elle de se déprécier?", Revue Lamy Droit de l'Immatériel, 48(4), 46-50.
[3] À raison deux premiers choix sur Canal+, les huit autres rencontres étant visibles sur beIN Sport.
[4] Et ce en dépit d’une diminution de la facture globale pour un consommateur qui voudrait s’assurer de pouvoir voir l’intégralité des matchs de chaque journée de championnat en direct par rapport à la situation qui prévalait lorsque C+ et Orange se partageaient le marché. Lire : J. Pillot, op. cit.
[5] Une diminution, il est vrai, en partie compensée par des investissements relativement important de certaines collectivités locales dans la rénovation et l’agrandissement des enceintes sportives, notamment au moyen de partenariats public-privé (PPP) aux vertus incertaines (lire "Euro 2016, le milliard des stades").
[6] Le dernier mercato d’hiver fut, à ce titre, particulièrement révélateur tant nombre de transferts semblaient aller à l’encontre de toute logique sportive. Un OM à l’attaque moribonde laissant partir Loïc Rémy ; un OL poussant Michel Bastos vers la sortie quand Lisandro Lopez et Bafetimbi Gomis ne sont restés dans la capitale des Gones que du fait de l’absence de débouchés probants ; le LOSC se séparant de Mathieu Debuchy et de Mickaël Landreau ; le VAFC luttant pour le maintien envoyant Foued Kadir à Marseille et Gil aux Corinthians ; ou encore
l’ASNL cédant Yohan Mollo et André Luiz sont autant d’exemples qui illustrent les impératifs de vente et d’allègement des masses salariales des clubs de Ligue 1.
 

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