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Gilles Juan

 

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Les supporters, réjouissants bourrins

Deuxième partie – Rien de plus con qu’une foule de supporters? De Gustave Le Bon à Coluche et Desproges, les plus grands spécialistes ont soutenu cette thèse.

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On peut donc sauver le supporter isolé. Mais lorsqu’il est avec ses confrères? La foule de supporters n’est-elle pas une foule particulièrement agressive, capricieuse, irrationnelle? S’impliquer pour une chose aussi futile que le football n’est-il pas, d’ailleurs, une circonstance aggravante? L’avis du témoin à charge peut s’exprimer en une phrase: "Y a rien de plus con qu’une foule de supporters".

 

Une foule de supporters a évidemment de nombreux défauts; elle a, immanquablement, toutes les tares des foules en général. L’ambigu spécialiste de la psychologie collective Gustave Le Bon, auteur d’une œuvre classique, passionnante et douteuse, La psychologie des foules (1895), explique que les foules (foules unies et mobilisées, non pas les foules anonymes) sont, par définition, impulsives, crédules et irritables: "dans les foules, c'est la bêtise et non l'esprit, qui s'accumule".

 


Toutes les mêmes

Au cœur d’une foule, l’individu acquiert un sentiment de puissance qui l’autorise à céder plus facilement à ses instincts. Il acquiert en outre une sorte de sentiment d’impunité: la foule porte la voix, mais chaque individu est anonyme. Le sentiment de responsabilité est atténué; il peut même disparaître entièrement. Ensuite, et c’est de loin le critère le plus intéressant et original de Le Bon, la "suggestibilité" caractérise les foules. Une foule est un contexte où peuvent nous être facilement "suggérés" les actes les plus contraires à nos tempéraments habituels. Nous sommes, au milieu de la foule, disponibles aux influences, aux pulsions inconscientes, aux mauvais réflexes. Ceci est en outre accentué par la "contagion": "Dans une foule, tout sentiment, tout acte est contagieux, et contagieux à ce point que l'individu sacrifie très facilement son intérêt personnel à l'intérêt collectif."

 

 

 

 

Il y a en effet, dans toute foule de supporters, l’emprise des mouvements irrationnels, et les mauvaises idées se répandent comme la variole au XVIe siècle. On s’efforce d’ailleurs de mettre les groupes de supporters en quarantaine, dans des tribunes radicalement séparées des autres, et on a bien raison – si on écoute Le Bon: "Aussi, par le fait seul qu'il fait partie d'une foule organisée, l'homme descend de plusieurs degrés sur l'échelle de la civilisation. Isolé, c'était peut-être un individu cultivé, en foule c'est un barbare, c'est-à-dire un instinctif. Il a la spontanéité, la violence, la férocité, et aussi les enthousiasmes et les héroïsmes des êtres primitifs. Il tend à s'en rapprocher encore par la facilité avec laquelle il se laisse impressionner par des mots, des images ? qui sur chacun des individus isolés composant la foule seraient tout à fait sans action ? et conduire à des actes contraires à ses intérêts les plus évidents et à ses habitudes les plus connues. L'individu en foule est un grain de sable au milieu d'autres grains de sable que le vent soulève à son gré."

 

 


Le football n’y est pour rien

La foule de supporters de foot est stupide non parce que le foot est stupide, mais parce que la foule est stupide. Tous les débordements que l’on connait sont propres à la foule en général. Il n’y a pas que dans les stades que l’on meurt étouffé à cause des mouvements de foules. Il n’y a pas que dans les stades que des casseurs se mêlent aux foules. Il y a pas que dans les stades que l’on se réunit pour reprendre des refrains, gueuler, insulter.

 

Dans les stades aussi, on constate que "l’impulsivité, l'irritabilité, l'incapacité de raisonner, l'absence de jugement et d'esprit critique, l'exagération des sentiments" dominent. Dans les stades de foot surtout, certes, mais c’est parce que c'est le foot qui attire des millions de personnes dans les stades chaque week-end. C’est une simple question de proportion. Et d’ailleurs, statistiquement, les cas de débordements ou d’événements graves sont assez rares, si l’on prend acte du nombre de personnes qui se rendent dans un stade de foot chaque week-end (2.300.000 en moyenne, chaque semaine, rien que dans les cinquante stades les plus fréquentés en Europe, auxquels s’ajoutent tous les autres terrains pros et amateurs…). Manquer de subtilité, cela fait partie de la définition même d’une foule, pas du sport ni du football.

 

Coluche comprenait "l’esprit d’équipe" en ces termes: un esprit pour une équipe. C’est un peu ce que nous explique Gustave Le Bon pour les foules: "Une agglomération d'hommes possède des caractères nouveaux fort différents de ceux des individus composant cette agglomération. La personnalité consciente s'évanouit, les sentiments et les idées de toutes les unités sont orientés dans une même direction." Les supporters eux-mêmes le reconnaissent: à eux tous, ils sont "le douzième homme". Desproges n’appréciait pas que l’on partage l’une de ses idées, car il avait alors l’impression qu’il n’avait plus que la moitié d’une idée. S’il a raison, et si on fait le compte, les supporters d’une même équipe ont d’autant moins de finesse qu’ils se partagent en très grand nombre une idée qui en outre n’est pas, à la base, des plus subtiles: Allez les Bleus (ou autres). Mais quel mal y a-t-il à vouloir que les représentants du sport, de la ville ou du pays que l’on aime (ou que l’on joue à aimer, le temps d’une compétition ou d’une période de la vie) l’emportent?

 

 


La foule, ce n’est pas sérieux

Ce qui a été dit de l’individu supporter s’évanouit donc quand il est dans son milieu: la foule. Pourquoi y est-il néanmoins si bien? Eh bien justement, parce que le supporter s’oublie dans la foule. Face à autrui nous faisons attention à ce que nous sommes. Par exemple nous avons honte si nous sommes vulgaires, parce qu’on se voit dans le regard de l’autre comme dans un miroir. Dans une foule mobilisée ça ne marche plus: tous les regards vont dans le même sens, tout le monde saute, parce que qui ne saute pas n’est pas Niçois, tout le monde crie "Ho hisse enculé". La foule de supporters soulage, le temps d’un match, de la nécessité de bien se tenir. Le supporter en foule, pour paraphraser Oscar Wilde qui parlait ainsi des femmes, c’est le triomphe de la matière sur l’esprit.

 

 

 

 

Bien sûr, certains supporters vont trop au stade, souffrent d’un manque cruel de recul sur les choses, et finissent par être en dehors du stade comme dedans. Et bien évidemment, en l’absence de son élément (c’est-à-dire, tout le stade autour) le supporter avec son écharpe qui saute, tend le bras, veut niquer l’arbitre avant de reprendre le refrain des White Stripes (Pooooo, Po-Po Po-Po-Pooo, Pooooo) a l’air franchement stupide.

 

Mais la voilà la vérité: on va au stade aussi parce que ces types-là sont là. Au stade il y a ces types qui se laissent porter par leurs émotions, fussent-elles produites par des événements futiles: un carton rouge pour le dernier défenseur adverses, un but à la 91e. Futiles, si on y réfléchit. Formidables, si on n’y réfléchit pas. Et voilà que ces foules peuvent avoir l’idée d’employer cette futilité à des fins humoristiques. Bravo la Paillade.

 

Dans une foule, l’idée qui traverse l’esprit a plus de chance de se transformer en acte. Heureusement, l’idée qui traverse le plus généralement l’esprit des supporters est saine et noble: encourager l’équipe. La bêtise, et non l’esprit, s’accumule dans les foules, citions-nous pour commencer. C’est très bien ainsi, car dans le stade le supporter s’autorise alors à s’oublier un peu, afin de mieux se consacrer à sa très bête, très irrationnelle et très appréciable mission: l’ambiance.

 


PREMIÈRE PARTIE : LE SUPPORTER, SURPRENANT BOURRIN
 

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