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Gilles Juan

 

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Ballon d'Or, ballon mort

En cette fin d'année, une récompense fera parler d’elle plus que les autres: le FIFA Ballon d’Or. Faussement objective, c’est pourtant la plus scandaleuse.

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Le fond du problème ne concerne pas tellement les raisons qui seront évoquées (tant de buts, de passes décisives, tels titres, etc.) pour légitimer le choix du meilleur joueur de l’année. Quel que soit le génie finalement récompensé, c’est la quête d’un jugement incontestable et absolu, qui mérite d’être questionnée. Le FIFA Ballon d’Or est la récompense la plus insupportable, parce qu’elle poursuit un idéal d’objectivité qui n’est pas seulement vain, mais suspect.

 


Le FIFA Ballon d’Or a tout faux

Comment fait-on croire au public que le choix est parfait? En lui disant, tout d’abord, que la vérité s’obtient grâce à la multiplication des critères retenus: qualités intrinsèques, performances ponctuelles, statistiques pour visualiser les données, mais aussi attitude sur et en dehors du terrain… Sous-entendu, le ballon d’or bénit le joueur impeccable, qui obtient la meilleure moyenne générale, comme si le constat ne devait alors souffrir aucune contestation. "On a tout pris en compte", insinue-t-on. "L’élu sera le meilleur des meilleurs, à tout point de vue." Pour être irréprochable, ensuite, on compose un jury remarquable. Afin de piloter la chasse à l’exhaustivité, on invente une sorte d’aristocratie censée, elle aussi, assembler toutes les qualités pertinentes: les capitaines (joueurs spéciaux), les sélectionneurs (techniciens responsables), les journalistes (spectateurs supérieurs). Ah vraiment, comment ne va-t-on pas, à partir de là, trouver le meilleur joueur?

 

 

 

 

Dans les affaires culturelles, la prise de position d’un jury n’est pas une vérité, c’est une expertise. Une expertise, une autorité sans doute, mais une parmi d’autres. Considérons le cinéma. Les Césars sont attribués par les professionnels du cinéma. Les critiques, eux, formulent des avis argumentés. Le public s’impose ou non par le nombre. Cannes, dont les films en compétition trouvent leur cohérence dans les goûts particuliers du directeur du festival, confie le choix final à des personnalités artistiques. Les Oscars à une académie compliquée et vraisemblablement corrompue. Etc. Les cinéphiles choisissent alors leur camp, confrontant les avis, soupesant les arguments, affinant ou opposant leurs évaluations.

 

Est-ce qu’on aurait l’idée de prendre les jurys de Cannes, de Venise et de Berlin pour additionner leurs votes et désigner le meilleur des meilleurs films d’auteurs, sans contestation possible puisqu’on a sollicité tout le monde? Dans le monde du football, c’est ce que veut faire la FIFA Ballon d’Or: au lieu d’assumer qu’un jury est toujours une combinaison d’expertises et de centres d’intérêt précis, combinaison dont l’efficacité a pour contrepartie une nécessaire mais saine délimitation des champs évalués, il court après une validation totale en poursuivant une complétude impossible à atteindre.

 

 


Illusion de l'objectivité, certitude du consensus mou

Le football pourrait bénéficier d’une grande diversité d’éclairages. L’un illuminerait avec précision telles qualités de joueur, l’autre serait orienté par telle catégorie particulière et pertinente d’observateurs. Un autre encore aurait l’idée d’aller voir du côté des joueurs pourris. Tel autre valoriserait l’intarissable niaque, l’esprit d’équipe de l’année, ou je ne sais quoi encore. Etc. Le football pourrait, en d’autres termes, tirer avantage d’une confrontation d’expertises certes circonscrites, mais pas nécessairement restreintes ("le joueur le plus inventif", ou je ne sais quoi), en tout cas mesurables parce qu’elles ne seraient pas démesurées (le meilleur joueur de l’année à tous les niveaux selon tous les mieux placés du monde). Des expertises mesurées, critiquables bien sûr, mais identifiables. De temps en temps il y aurait unanimité (en filant l’analogie, comme pour Le Pianiste de Polanski il y a quelques années). Plus souvent, il y aurait désaccord, et donc débat. Prises de position. Démocratie. Procès culturel. Au lieu de ça, le football est aveuglé par un gigantesque spot, dont la lumière est sans nuance, plate, inappropriée à la subtilité d’un sport qui a cent modèles de joueurs, et davantage encore de qualités individuelles décisives à faire valoir.

 

"Mathématiquement" combinées (un tiers pour chacune), les expertises du FIFA Ballon d’Or n’ont d’une part rien à voir les unes avec les autres, et veulent d’autre part tout comptabiliser en accumulant tout. Ce n’est pas qu’on reproche à qui que ce soit de vouloir identifier le meilleur joueur de l’année; on condamne simplement la tentation de l’objectivité de la palme, envers et contre l’affirmation honnête de la subjectivité du jury et/ou de ses critères. Au final, loin d’être exhaustives et véridiques, ces expertises accumulées sont nécessairement compensées les unes par les autres, diluées les unes dans les autres, évidemment nivelées par le bas. Irrémédiablement, elles sont consensuelles et molles. Finalement polarisées par les performances spectaculaires.

 

 


The dictat’Or

Enfin, cette poursuite d’une récompense incontestable est dictatoriale. Comme les notes de L’Équipe, Le FIFA Ballon d’or est une initiative tyrannique, parce qu’elle n’a pas de contre-pouvoir – mais tandis que les notes des joueurs n’ont cette importance qu’à cause de la faible audience des juges concurrents, seul le FIFA ballon d’Or ne veut aucun contre-pouvoir, en affirmant haut et fort qu’il clôt les discussions, grâce au tour complet de la question qu’il se targue de faire (quelle autre raison pour combiner autant de critères d’évaluation? Des juges aussi différents? Deux prix auparavant distingués?). Avant 2015, pour plus de perfection encore, vous allez voir qu’un pourcentage dans le vote sera attribué aux SMS du public. Je prends les paris.

 

L’apparence définitive, accomplie, satisfaite du FIFA Ballon d’Or lui confère un caractère sacré. Il ne serait pas dramatique, si tous les médias ne prenaient pas l’aspiration derrière cette formule 1 des récompenses sportives,comme ils l’ont fait (pour la première fois de manière aussi manifeste) lors de du dernier Euro: les plus lus, écoutés et regardés des médias n’ont eu de cesse de mentionner que tel joueur, grâce à l’éventuel "super parcours" de son équipe, était prioritairement susceptible… de marquer des points pour remporter le FIFA Ballon d’Or. Messi absent, Ronaldo, Ôzil, Casillas, Ibrahimovic, Balotelli ou même Benzema (cette dernière hypothèse n’a certes pas tenu longtemps) avaient apparemment leur chance à saisir.

 

Le triomphe collectif est ainsi explicitement devenu, au début de l’été dernier, le moyen pour parvenir à la fin suprême de la récompense individuelle parfaite, incontestable, supérieure, le FIFA Ballon d’Or France Football des capitaines et des sélectionneurs et des journalistes de tous les pays du monde. Complètement leurrés, ayant vaguement compris que le jury se flattait d’avoir aussi des exigences éthiques, voilà que les joueurs s’égarent désormais dans des campagnes de com’.
 

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