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Les Bleus ont azzurré

La seule équipe invaincue au monde

Reportage – Une année (chaotique) après son indépendance, le Soudan du Sud a disputé son premier match officiel contre son voisin ougandais. Une victoire en soi.

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Le 10 Juillet 2012, le Soudan du Sud disputait son premier match de football officiel, consécutif à une adhésion éclair à la FIFA le 21 mai [1]. C’était le pays voisin et ami, l’Ouganda, qui était l’heureux élu pour participer à l’événement historique.

 

Les occasions de se réjouir au Soudan du Sud n’ont pas été nombreuses en 2012. Après une année 2011 nécessairement porteuse d’espoir, qui a vu le pays enfin acquérir dans un relatif climat de paix, après deux fois vingt ans d’une guerre civile particulièrement meurtrière, son indépendance (lire "Soudan du Sud: du football et des armes"), il était quasiment impossible que l’année suivante soit à la hauteur des ambitions démesurées affichées. Les conflits avec l'encombrant voisin soudanais ont repris, une guerre ouverte n'ayant pu être évitée que grâce à la relative faiblesse des moyens militaires des deux belligérants. Les exportations de pétrole du Soudan du Sud, qui devaient nécessairement passer par le Soudan pour accéder à la mer, ont temporairement été stoppées, alors qu'elles comptaient pour 98% des recettes de l’État, bloquant toute perspective de développement. Les conflits ethniques internes ont été plus meurtriers que jamais [2], et, en juin 2012, le président envoyait une lettre à soixante-quinze hauts fonctionnaires sud-soudanais afin que ceux ci rendent, anonymement, les quatre milliards de dollars détournés depuis 2005. Soit l’équivalent de la moitié des recettes pétrolières sur cette période.

 


Entrée plus ou moins payante

Dans un tel contexte, fêter l'anniversaire de l'indépendance revêt une importance toute particulière, et l'ambiance qui entoure ce premier match officiel le montre bien. Le football reste de loin le plus pratiqué dans le pays [3], et chaque week-end, les matches de Premier League rameutent devant chaque écran autant de spectateurs qu'il n'y a de chaises, ou de place. Pour ce match, l'entrée plus ou moins payante ne décourage pas grand monde, les plus jeunes supporters escaladant les murs pour y entrer, avant de s'entasser dessus une fois les rares tribunes remplies. Face au stade plein, les derniers arrivés s'amassent dans les nombreux bâtiments en construction aux alentours. La fierté autour de ce premier match est palpable. Cette possibilité offerte de célébrer le Soudan du Sud est l'un des aboutissements de toutes ces années, si ce n'est de lutte pour certains, au moins de souffrance. Désormais, quelques jours par an, en juillet, le pays s’offre une trêve, pour célébrer une indépendance récemment gagnée, et l'unité qui est censée allée avec. L’une est réelle, l’autre encore bien illusoire.

 

 


Photo : CAF.

 

 

Le bon esprit du match est donc le pré-requis absolu, et les nombreuses civilités échangées entre joueurs, dirigeants et hauts fonctionnaires sont là pour le signifier. Une fois le coup d'envoi sifflé, par contre, la jeunesse et l'inexpérience du pays hôte est criante.

 

 


Une fierté indépendante du niveau affiché

Bien plus technique et rapide, la sélection ougandaise se procure très vite des occasions dangereuses, en profitant de la lenteur de la défense adverse pour multiplier les appels en profondeur. Pour autant, la sélection sud-soudanaise n'est pas catastrophique. L'avant-centre James Moga, jouant pour le Pune FC en Inde, compense sa technique limitée par une forte présence physique, un bon jeu de tête, et une excellente capacité à conserver le ballon. Les deux milieux excentrés, officiant en temps normal pour le club Khartoumi Al-Nsoor, tenteront quasiment exclusivement de l'abreuver de ballons hauts, pour essayer d'obtenir une bonne tête, un penalty ou une déviation intéressante pour l'attaquant de soutien.

 

Mais dans ce 4-4-2, l'équipe peine à former un ensemble cohérent: une bonne partie des joueurs évoluent durant la saison régulière au sein du championnat sud-soudanais, encore balbutiant et offre, par sa lenteur et son imprécision technique, de nombreuses opportunités à l'équipe adverse. Les Ougandais vont en profiter: le deuxième face-à-face est le bon, et Kizito Luanda ouvre le score à la 10e minute.

 

Pour l’immense communauté ougandaise présente ici, c'est également l’occasion d’oublier les brimades du quotidien. La frontière ougando-sud soudanaise est la seule qui est réellement ouverte et facilement franchissable, et les pays sont reliés par l'unique route digne de ce nom, émaillée même de panneaux de signalisation (!) qui n’ont, au Soudan du Sud, pas d’équivalent. Le trafic y est conséquent, et les opportunités nombreuses pour les commerçants ougandais, plus rompus à l'entrepreneuriat et attirés par les prix plus haut en vigueur à Juba. Une attitude qui leur vaut souvent un mépris violent, virant aux racisme assumé, de la part d'autorités sud-soudanaises qui les rendent responsables de tous les maux malgré les liens forts qui unissent les deux pays.

 

 


Un surprenant renversement

La suite du match en est elle une illustration? La victoire ougandaise se dessine, sa domination redouble, mais l'arbitre est facétieux. À la 25e minute, il accorde un penalty que seule l’absence de ralenti m’empêchera de qualifier de discutable, et qui sera transformé. Deux minutes plus tard, le buteur ougandais, intenable depuis le coup d'envoi, reçoit un second carton jaune, après une discussion animée avec l’arbitre, dont les tenants échapperont à tout le monde. Dans une ambiance de célébration difficilement descriptible, loin de toute folie hooliganesque, mais unique dans sa propension à rassembler tous les âges et couches de la population, la foule continue de grossir, trouvant des emplacements insoupçonnés pour assister au match, et j'ai toutes les peines du monde à me jucher sur une table pour y parvenir moi-même. Dehors, des Toposa [4] en tenue traditionnelle exécutent des danses et des chants, autant pour marquer l'anniversaire du pays que pour soutenir l'équipe. La route du stade, refaite récemment, symbole du développement de Juba, est entièrement remplie de Land Cruiser gouvernementaux. La capitale du Soudan du Sud, c'est désormais plus de routes cimentées, d'hôtels, de restaurants, de logements modernes – sans pour autant que la population sud soudanaise en bénéficie réellement.

 

Paradoxalement, ce retournement de situation pique au vif l’équipe ougandaise, jusque-là plutôt amicale, et qui va désormais confisquer le ballon. À la 35e minute, d’une superbe transversale, l’ailier gauche ouvre le champ pour Julius Ogwang, qui ne se fait pas prier pour marquer. Le score n'en restera pas là longtemps. Juste avant la mi-temps, les Bright stars, surnom de l'équipe Sud soudanaise, vont utiliser une botte secrète adaptée à leurs atouts, et probablement longuement travaillée à l’entraînement: longue touche, tête, tête, tête, et but.

 

 


Un coach débauché au Bangladesh

Le nouveau coach de l'équipe continue de se montrer particulièrement expressif, quasiment autant que le speaker, qui ne s’octroie que dix minutes de travail par mi-temps, mais les accomplit à fond. Débauché au Bangladesh mais originaire de Serbie, Zoran Dordevic vient tout juste de reprendre l'équipe en main. Deux semaines plus tôt, j'avais pu le croiser par hasard dans un hôtel à Torit, sans savoir qui était cet homme au physique de pilote d’hélicoptère russe (crâne rasé, petite taille et embonpoint) qui me distribuait ses CV, et les liens Internet vers les vidéos de ses victoires les plus probantes. La deuxième mi-temps verra l’équipe ougandaise s’épuiser petit à petit, jusqu’à finir cramée, alors que les gros gabarits Sud-Soudanais remettront le pied sur le ballon. En vain. Aux quelques occasions résultants de la pression sud soudanaise répondront des contres attaques ougandaises avortées par un gardien de plus en plus en confiance.

 

Le score final, 2-2, sera célébré comme une victoire, tant par l'équipe que par les spectateurs. L'exploit est de taille. Pour autant, le coach aura encore fort à faire. Et les matches de la CECAFA qui se présentent fin novembre, contre les voisins Est-Africains, permettront d'en savoir un peu plus sur le niveau de cette équipe. Et, pourquoi pas, de préserver une invincibilité unique au monde...

 


[1] Normalement, le processus est d'au moins deux ans. Pour le Soudan du Sud, cela n'a duré que dix mois, lui permettant ainsi de participer aux éliminatoires de la CAN 2015 et de la Coupe du monde 2018.
[2] Les attaques visant a voler ou récupérer du bétails, menées par l'armée blanche de la jeunesse Nuer contre les tribus Murles, a fait entre 1500 et 2500 morts en décembre 2011-janvier 2012.
[3] Mais pas le seul: volley-ball, basket-ball et a moindre échelle taekwondo jouissent d'une surprenante audience dans ce pays.
[4] Tribu pastoraliste de l'Eastern Equatoria, près de la frontière éthiopienne.

 

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