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José-Karl Bové-Marx

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Final fort

Russie : la fin d'une illusion

Matchbox : Grèce-Russie 1-0 – L'épouvantail russe, incapable d’assumer son statut d’outsider, se décompose face à un rival pris de trop haut. Bien fait pour Archavine et ses copains, qu’on avait sans doute vus trop beaux.

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Stade national de Varsovie, samedi 16 juin 2012
Arbitre : M. Eriksson (Sue)
But : Karagounis (45e) pour la Grèce.

 

Grèce : Sifakis – Torosidis, K. Papadopoulos, Papastathopoulos, Tzavellas – Karsouranis, Maniatis – Salpingidis (Ninis, 83e), Karagounis (cap) (Makos, 67e), Samaras, – Gekas (Holebas, 64e)
Russie : Malafeev – Anioukov (Izmaïlov, 81e), A. Berezoutski, Ignachevitch, Jirkov – Chirokov, Denisov, Glouchakov (Pogrebniak, 72e) – Dzagoev, Kerjakov (Palioutchenko, 46e), Archavine (cap).

 

L’équipe qui avant le match était seule première de la poule (4 points) est éliminée, celle qui était seule dernière (1 point) est qualifiée. La stupéfaction est à la hauteur d’un scénario miraculeux (pour que la Russie sorte et la Grèce s’incruste en quarts, il fallait non seulement une victoire grecque mais aussi que le match Pologne – République tchèque ne se termine pas par un nul) et du déséquilibre annoncé entre la clinquante cavalerie russe et la fruste phalange hellène.

 


Déjà en quart
D’un côté, une équipe surdouée, collective, rapide et technique, comptant en son sein de superbes manieurs de ballon et portée par une dynamique dévastatrice (la Russie restait sur 16 matches sans défaite et notamment sur une victoire 3-0 en amical contre l’Italie et une entrée en matière tonitruante contre les Tchèques, 4-1). De l’autre, une garnison blanchie sous le harnais, dénuée de stars, privée de son gardien titulaire et vouée à s’en remettre à certains grognards de l’épopée de 2004 (et ils étaient déjà vieux à l’époque). L’état des deux sélections semblait refléter celui de leurs pays respectifs: le plus grand pays du monde, fort de 140 millions d’habitants et sûr de sa puissance faisait face à un État en déliquescence pointé du doigt par tout le continent. La Russie ne ferait qu’une bouchée de la Grèce, la cause était entendue. D’ailleurs, la presse russe passa, ces derniers jours, plus de temps à s’interroger sur le quart de finale à venir qu’à s’inquiéter de l'obstacle grec, perçu comme une simple formalité.

 

 

Il fallait avoir peur des Grecs
Et pourtant, les raisons de prendre les Grecs au sérieux étaient réelles. Car si les deux premières rencontres disputées par les protégés de Fernando Santos n’ont pas été des sommets de virtuosité, elles avaient quand même laissé entrevoir l’incroyable résilience des petits hommes blancs et bleus. Il leur a fallu bien des qualités mentales pour survivre à une entame de match désastreuse lors du match d’ouverture, dans un chaudron polonais en ébullition après le but rapide des locaux puis l’expulsion de Papasthapoulos avant la mi-temps : à 10 contre 11, ils ont su égaliser et auraient même pu l’emporter si Karagounis avait réussi son pénalty. Quatre jours plus tard, les Tchèques avaient cru avoir plié l’affaire en menant 2-0 après six minutes de jeu et songeaient probablement à soigner leur goal average... Cech et consorts poussèrent un ouf de soulagement au coup de sifflet final, heureux de s’en tirer avec une victoire 2-1: les immortels Grecs étaient revenus au score en deuxième période et avaient bien failli arracher le nul. Bref, ces joueurs-là ne lâchent pas, jamais, et allaient jouer leur chance à fond ce samedi. Encore eût-il fallu s'intéresser à eux pour le savoir.

 

 

Le poids des clubs, la légèreté des joueurs

Les Russes, trop sûrs d’eux, ne tinrent pas assez compte de l’état d’esprit insubmersible qui habitait leurs adversaires du soir. De même qu’ils ne s’étaient probablement pas suffisamment inquiétés de leurs propres faiblesses. Ainsi de l’absence, suite à une montée de fièvre, du discret mais indispensable milieu de terrain Konstantin Zyrianov. Advocaat remplaça le malade par son suppléant naturel Denis Glushakov, du Lokomotiv Moscou, venu pour ça, sans réellement envisager l'option consistant à placer Dzagoev à la place de Zyrianov (c'est pourtant son poste en club) et à titulariser Izmailov à droite. Mais le cheminot, bien moins expérimenté et moins fluide que le titulaire, n’allait pas avoir le même apport. Peut-être parce qu’il ne joue ni au Zénit, comme Zyrianov et six autres titulaires, ni au CSKA comme les trois joueurs restants (le dernier, Jirkov, a longtemps appartenu au club de l’armée)…

Cette prédominance de deux clubs dans le onze titulaire apporte certes son lot d’automatismes mais indique également les limites d’une équipe qu’on a parfois vue trop belle. Ses stars ont échoué à l’étranger, malgré quelques bons moments: Archavine à Arsenal, Pavlioutchenko à Tottenham, Kerjakov à Séville, Jirkov à Chelsea n’ont pas laissé une trace indélébile. Les autres joueurs ont passé toute leur vie dans le confort du championnat russe, où ils bénéficient d’excellents salaires et d’un confort peut-être un peu anesthésiant. Un championnat dont le niveau tarde à s’améliorer, malgré l’appel régulier à des techniciens et joueurs étrangers : voilà maintenant quatre ans que les clubs russes n’ont plus vraiment marqué les esprits dans les compétitions européennes. Pour résumer, les individualités de la Sbornaïa sont moins brillantes qu’on veut bien le dire. Quant à son collectif, il marche sur courant alternatif: efficace et concentré contre les Tchèques, plus éparpillé contre les Polonais, à l’image d’une campagne de qualification moyennement maîtrisée dans un groupe facile (les autres cadors étant l’Irlande et la Slovaquie) et de matchs de préparation aux bilans variés (le nul 0-0 contre la Lituanie a été bien moins enthousiasmant que le 3-0 contre l’Italie).

Au final, et malgré les deux victoires obtenues par les Russes contre les Grecs en phase de poules lors des deux Euros précédents (deux équipes se retrouvant trois fois de suite dans la même poule au premier tour d’une compétition, voilà qui constitue sans doute un record), tout aurait dû inciter les hommes d’Advocaat à respecter au maximum leurs adversaires. Mais une fois le match venu, il y eut trop de gestes manqués par excès de facilité, trop de replis insuffisants, trop de déconcentration pour que la thèse du complexe de supériorité ne s’impose pas. Consciemment ou non, les leaders de la poule se voyaient déjà en quarts.


 

 

Indestructible Karagounis
Alors, bien sûr, la possession a été russe (62%). Et la Russie a tiré 25 fois au but contre 5 pour la Grèce. Et elle a obtenu 12 corners (5 seulement pour son adversaire). Mais les chiffres sont un peu trompeurs, car les meilleures occasions ont été grecques, tandis que nombre de frappes russes se sont envolées dans les cieux lourds de Varsovie. Les Grecs, eux, sortaient rarement mais toujours à bon escient, en s’appuyant sur un Samaras proprement prodigieux. Ils profitaient finalement d’une bévue d’Ignachevitch pour marquer juste avant la mi-temps, par l’indestructible Karagounis. La Russie se retrouvait dans une drôle de situation: ces misérables sparring partners s’étaient rebellés! A ce moment-là, les deux équipes étaient qualifiées pour la suite, du fait du 0-0 en cours parallèlement entre Polonais et Tchèques. Les Russes devaient cependant assurer le coup et marquer enfin un but à Sifakis, le gardien remplaçant des Grecs.

 


La Russie en enfer
Advocaat sortait dès la mi-temps l’infortuné Kerjakov au bénéfice de Paviloutchenko. Le changement pouvait se comprendre: quoique très actif, le joueur du Zénit ne parvenait pas à cadrer, alors que son blond remplaçant avait fait forte impression lors de sa première apparition contre les Tchèques. Mais Pavlioutchenko ne ferait rien de bon au cours des quarante-cinq minutes qui lui furent allouées, se signalant surtout par des tirs lointains en direction de sa famille dans les tribunes. Le jeu d’équipe russe se désagrégeait. Le capitaine Archavine disparaissait des radars, Dzagoev et Glouchakov n’entreprenaient pas grand chose et ne réussissaient rien, et même le métronome Chirokov se trompait plus souvent qu’à son tour. Ce sont les Grecs qui allaient se montrer les plus dangereux, notamment avec un sublime coup franc tiré par Tzavellas sur le poteau, au moment même où Jiracek ouvrait le score pour les Tchèques et précipitait la Russie en enfer.

 

Les entrées tardives de Pogrebnyak et Izmailov ne perturberont pas une défense grecque parfaitement en place, qui ne cèdera jamais malgré une tête décroisée de Dzagoev aux allures de tentative de la dernière chance. La Russie a tellement tardé à entrer dans le match qu’elle ne l’a jamais réellement fait, laissant "sa" place en quarts à une Grèce qui l’a magnifiquement méritée.

 

Voilà une superbe occasion marquée pour cette génération douée mais indolente, à l'image de son capitaine. A la prochaine Coupe du Monde, Archavine aura 33 ans, Zyrianov 36, Ignachevitch 35, Pavlioutchenko, Chirokov, Kerjakov et les frères Berezutski 32... Ces hommes-là auront brillé en Europa League, mais connu un seul coup d’éclat en sélection, en 2008. Il faudra au prochain coach, dont l’identité n’est pas encore connue, reconstruire rapidement autour d’Akinfeev (le gardien titulaire, trop juste pour cet Euro), de Dzagoev et de quelques autres. Ça tombe bien: le prochain grand rendez-vous des Russes, c’est la Coupe du monde qu’ils organiseront en 2018.

 

 

 

 

Les observations en vrac

Félicitations aux têtes pensantes de BeIn Sport, qui ont offert à leurs spectateurs l’intégralité de Pologne-République tchèque, n’allant à Varsovie qu’une fois que la mi-temps puis la fin du match avait été sifflée. C’est pas comme si la Grèce et la Russie pouvaient toutes deux se qualifier pour la suite.



Kerjakov a tiré 14 fois pendant l’Euro, sans jamais cadrer. Sans doute le joueur le plus haï par les ramasseurs de balle du monde entier.



Les supporters habillés en héros de 300 dans les tribunes ont longtemps cherché leur Leonidas, avant de comprendre qu’il était sur le terrain avec le maillot de Samaras.



Meilleure attaque et co-meilleure défense de la poule, la Russie est éliminée. Pire défense de la poule, la République tchèque est qualifiée. La Grèce est qualifiée avec neuf tirs cadrés en trois matches, tandis que ses trois adversaires ont tous cadré vingt fois. Et après ça, on s’étonne que les Grecs regardent les Européens avec des yeux ronds quand ceux-ci leur parlent de rationalité des chiffres.



Première du groupe au début de la soirée, opposée à la pire équipe du lot, éliminée 90 minutes plus tard: on espère que la France a bien retenu la leçon infligée à la Russie.



Les dix signes de croix à la manière orthodoxe enchaînés par Karagounis après que l’arbitre lui a refusé un pénalty qu’il réclamait ont sans doute convaincu ses coreligionnaires russes qu’il avait raison, et qu’il était donc amoral de priver la Grèce de la victoire.



Si la Grèce bat l’Allemagne en quarts, Angela Merkel va faire une attaque.



On a dû regarder le match en streaming sur une chaîne anglaise, avec des commentateurs concentrés sur des aspects secondaires du match, du coup on ne sait pas si les docteurs Tortorov et Tortoridis sont entrés sur le terrain.

 

 

 

Les gars blanc-bleu

Neuf spartiates interchangeables + Karagounis pour l’exploit + Samaras pour gagner quarante mètres balle au pied = un quart de finaliste de l’Euro.

 

 

 

Les gars rouges

Malafeev a fait le nécessaire en une ou deux occasions, mais ne réussit pas l’arrêt salavateur sur la frappe de Karagounis. Anioukov a eu les pires difficultés à contrôler Samaras, et son apport offensif en pâtit. Berezoutski tenta d’apporter sa masse devant en seconde période, sans succès. Ignachevitch, emprunté, défend comme un junior sur le but de Karagounis. Des quatre de derrière, Jirkov aura été le plus intéressant par ses montées, toutefois rarement bien conclues.

 

Denisov fut probablement le meilleur Russe sur le terrain, infatigable à la relance et n’hésitant pas à tenter sa chance. Chirokov et Glouchakov se sont montrés trop neutres à la création, de même que les offensifs excentrés Dzagoev et Archavine, transparents. Kerjakov avait été intéressant mais malheureux avant la pause. Son remplaçant Paviloutchenko voulut un peu trop jouer au sauveur de la patrie, tandis que Pogrebnyak et Izmailov, lequel suscitait pourtant de grands espoirs, entrèrent trop tardivement pour peser sur le cours des événements.
 

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