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Pierre Martini

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Changer les règles : 2. Calculer les effets pervers

Exclusions temporaires, coups francs avancés, suppression de la "double peine": de la difficulté de réformer les règles sur le terrain...

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Renforcer les sanctions et la dissuasion pour préserver une certaine justice sportive permet déjà d'envisager des changements sur le volet "disciplinaire" de la question en agissant surtout de l'extérieur... Mais comment intervenir sur le terrain lui-même, c'est-à-dire là où les décisions portent le plus à conséquence, sans susciter de biais ni d'injustices supplémentaires?

 


Ne pas ajouter de l'arbitrage

Il est souvent question de l'introduction de l'exclusion temporaire, comme elle se pratique dans d'autres disciplines, afin de disposer d'un niveau de sanction intermédiaire entre le carton jaune et le carton rouge – l'un apparaissant souvent comme un sursis avantageux pour le fautif quand l'autre semble trop définitif. L'intention et le principe sont légitimes. Pourtant, les décisions arbitrales ne vont pas moins être discutées avec trois niveaux de sanction.


Par ailleurs, les phases de supériorité numérique risquent de favoriser une soupe tactique assez indigeste, ainsi que l'évolution vers une forme d'américanisation, à l'image de ces disciplines où les changements de configuration tactiques sont permanents. Or, l'augmentation du nombre de remplaçants a déjà considérablement renforcé l'importance du coaching, en parallèle avec l'évolution de la discipline vers la généralisation des exigences tactiques. Initialement prévus pour pallier les blessures, les remplacements sont entrés dans les mœurs comme une manière pour l'entraîneur d'intervenir sur le cours du match en modifiant les options de son équipes (et en lui adjoignant de la fraîcheur physique) [1].

 

Surtout, cette mesure reviendrait à "ajouter de l'arbitrage" alors qu'il faudrait toujours chercher à en enlever – objectif poursuivi par les sanctions a posteriori, qui cherchent à faire intérioriser les règles par les joueurs en jouant de la dissuasion, sans intervention dans le cours du jeu.

 

 


La "double peine", sévère mais juste

Parmi les mesures "disciplinaires", on invoque souvent l'idée de faire avancer les coups francs en cas de contestation. Là encore, l'intention est bonne, mais elle confie aux arbitres une intervention et une responsabilité supplémentaires. Leur choix sera discuté dans la mesure où la subjectivité sera de mise s'agissant de décider d'un seuil de protestations, et où cette décision aura souvent pour conséquence d'offrir une occasion franche à l'équipe concernée.

 

Tout dernièrement, Franz Beckenbauer a remis sur le tapis la question de la "double peine", lorsqu'un joueur est exclu pour avoir annihilé une occasion de but et que son équipe subit le penalty consécutif à sa faute. Le bon sens réclame de transformer le rouge en jaune [2]. Mais les défenseurs vont vite calculer le rapport bénéfice/risque d'une opération consistant à jouer le penalty plutôt que le but certain, par exemple en arrêtant sur la ligne le ballon de la main (cas de figure illustré par l'affaire Suarez lors du Mondial 2010 – lire "Changer les règles: 1. Mieux sanctionner") ou en séchant gentiment l'attaquant prêt à conclure.


La "double peine" actuelle est imparfaite, mais elle obéit à une certaine logique de justice: on applique les règles – deux règles distinctes: l'une qui sanctionne une faute passible d'exclusion, l'autre qui sanctionne une faute dans la surface. Leur application simultanée est sévère, mais l'objectif est bien que les défenseurs laissent les attaquants jouir de leurs occasions de but. On note aussi qu'un défenseur empêchant une occasion de but hors de la surface serait exclu, tandis qu'un autre faisant de même dans la surface resterait sur le terrain... Accorder un but de compensation plutôt qu'un penalty serait envisageable (lire aussi l'article précédent), mais la responsabilité de l'arbitre, avec le pouvoir d'accorder un but virtuel, serait là aussi exorbitante.

 


Une proposition : protéger les fins de match

Pour prolonger l'exercice, on peut défendre une "nouvelle règle" qui ne règlerait qu'un problème particulier mais qui répondrait au cahier des charges: ne pas impliquer plus d'intervention de la part des arbitres, favoriser l'esprit du jeu et le spectacle, limiter les effets pervers. Il existe ainsi une calamité inexplicablement tolérée avec les remplacements effectués dans les dernières minutes par les entraîneurs désireux de préserver un résultat favorable. Rien ne les justifie sur le plan strictement tactique: il ne s'agit que de casser le rythme, même si le temps additionnel sera crédité de trente secondes supplémentaires.


De nombreux matches s'enlisent ainsi dans un brouet de jeu, au moment où la tension devrait au contraire culminer à chaque fois que le score est indécis: l'exact contraire du Money Time au basket. Cette tolérance favorise évidemment les équipes qui refusent le jeu, pénalise celle qui cherche encore à faire la différence, et dégrade l'intensité dramatique du spectacle... Pourquoi, alors, ne pas interdire les changements après la 80e minute, afin de ménager des fins de match ouvertes? [3]

 

On objectera que les équipes utiliseront disposent d'autres manières de casser le jeu, mais faire disparaître celle-ci sera utile en soi. Des effets pervers sont également prévisibles. Dans le cas où l'on admet que les blessures autorisent tout de même un remplacement, les simulations risquent d'être de rigueur. Si strictement aucun remplacement n'est autorisé, la tentation existera de "terminer" un adversaire déjà entamé – mais dans ce cas, les sanctions existent. L'avantage de la mesure est qu'elle ne nécessite pas d'intervention des arbitres de champ.


Cette proposition précise peut être discutée et contestée, on peut lui préférer le statu quo, et il en existe probablement d'autres plus intéressantes... L'idée est de dire qu'il faut, avant de s'attaquer à la réforme des règles et de promouvoir des changements particuliers, se demander quels sont les objectifs globaux que l'on poursuit, pour ensuite anticiper les inévitables effets indésirables que ces changements susciteraient. Il s'agit d'évaluer au mieux les bénéfices réels à attendre, en ayant bien conscience que l'édifice des règles, aussi imparfaites soient-elles, repose sur un équilibre fragile et précieux.


Changer les règles : 1. Mieux sanctionner
Changer les règles : 2. Calculer les effets pervers
Changer les règles : 3. Sauver le jeu
 

[1] On oublie par ailleurs que les remplacements favorisent les équipes aux effectifs les plus riches.
[2] Beckenbauer, président de la Task Force 2014 de la FIFA chargée de réfléchir aux aménagements de règles, estime qu'un avertissement et un penalty suffisent tant que la faute ne menace pas l'intégrité physique de l'adversaire.
[3] Un changement pourra être demandé au quatrième arbitre jusqu'à la 79e minute, pour le prochain arrêt de jeu.

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