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Toni Turek

 

Überfan des footballs d’Allemagne et d’Autriche, passés et présents. Taulier de la Ventre Mou's League.


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Matthias Sindelar (4/4) - De la légende au mythe

Quand l'Allemagne nazie s'empare de la sélection autrichienne, Sindelar fait un autre choix que celui de l’argent et des trophées. L'a-t-il payé d'une fin tragique?

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L’Autriche se qualifie à l’automne 1937 pour la Coupe du monde en France sur un succès 2-1 face à la Lettonie, grâce à des buts de Camillo Jérusalem – coéquipier de Sindelar à l’Austria – et Franz Binder. Si elle est complètement hors course pour le titre de Champion d’Europe des Nations 1935-38, l’Autriche espère bien se rattraper de l’échec de 1934. Elle n’en aura pas l’occasion.


Le match de l'Anschluss

Car entre-temps, la politique se mêle du sport. L’Autriche a perdu son indépendance, les soldats du Reich hitlérien ont marché sur Vienne en mars 1938. Les conséquences apparaissent vite dans le secteur sportif. En l’équipe nationale, le ménage est fait d’emblée: l’Autriche n’étant plus qu’une province du Reich nazi, elle ne peut disposer d’une sélection. Celle-ci est donc dissoute [1]. Toutefois, pour adoucir la décision, et surtout pour célébrer les soi-disant "retrouvailles" des deux peuples germains, un match est rapidement organisé entre l’Allemagne et "l’Autriche-Allemagne": une rencontre "Altreich vs. Ostmark" [2], qui va rester célèbre sous le nom d’Anschlussspiel.

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L'Allemagne de Sepp Herberger.
Le scénario de ce "derby de la réconciliation" est écrit à l’avance: le match doit finir sur une égalité 0-0, histoire de contenter tout le monde et de témoigner de la réalité de la fraternité des deux peuples. Pourtant, un homme va remettre en cause ce plan: Matthias Sindelar [3]. Lors de ce match du 3 avril 1938, il réalise un festival, soufflant le show pour les siens et l’effroi pour les autres. L’Autriche balade l’Allemagne, qu’elle domine de la tête et des épaules. Seule l’extrême maladresse de Sindelar fait que l’équipe du Reich sauve le 0-0. Mais cette gaucherie est volontaire: Sindelar manque exprès l’immanquable, comme pour montrer combien son pays d’accueil, qu’il a toujours été fier de représenter, est techniquement infiniment supérieur à cette pseudo "Grande Allemagne" si hautaine.
Finalement, dans un Prater-Stadion constellé de croix gammées, l’attaquant autrichien ouvre le score à la soixante-dixième minute et, selon la légende, s’en va aussitôt célébrer son but devant la tribune où sont groupés les dignitaires nazis, dans un silence de cathédrale. L’égalité rêvée par les organisateurs s’éloigne encore lorsque sur un coup franc de plus de quarante mètres, le défenseur Karl Szestak porte le score à 2-0. Les footballeurs autrichiens exultent: pour son dernier acte, l’équipe nationale ne se rend pas; en évoluant à son vrai niveau, elle fait la fierté de ceux qui refusent la mainmise nazie. Evidemment, côté allemand, l’appréciation est radicalement différente: le résultat est détourné comme une victoire… allemande!



Unification forcée

Les Italiens ont montré l’exemple avec "leur" Coupe du monde: le sport peut être mis au service du régime pour le promouvoir (lire aussi "Le fascisme se méfiait du football" et "Vaincre à Berlin"). Les nazis n’hésitent donc pas à tenter de faire de même, d’autant plus qu’il faut effacer le désastreux souvenir des JO berlinois, où l’équipe allemande de foot avait été sortie en quarts de finale par la Norvège. Dans son obsession pangermanique, le Reichssportführer exige de l’entraîneur de l’équipe allemande, Josef Herberger [4], qu’il constitue pour le tournoi en France un groupe mi-allemand, mi-autrichien. La "logique" est la suivante: en prenant les meilleurs des deux sélections, on a une équipe de champions. Faute de réussir à faire changer d’avis son supérieur, Herberger tente de convaincre les meilleurs internationaux autrichiens de rallier l’équipe nationale allemande. Certains acceptent: parmi eux, le gardien Rudolf Raftl, le milieu Johann Mock, et les attaquants Josef Stroh et Wilhelm Hahnemann – meilleur buteur 1935/36 en Autriche.

Parmi ceux qui refusent, Matthias Sindelar. Pour se justifier, Sindelar prétexte sa blessure vieille de quinze ans au genou droit. Il explique aussi qu’il est trop âgé (il a trente-cinq ans passés), qu’il a pris sa retraite internationale. Tout, plutôt que représenter ce Reich dans lequel il ne se reconnaît pas. La Coupe du monde était pour Sindelar un rêve – elle le reste. Mais il n’est pas question de trahir le pays qui l’a accueilli enfant: comme à son club, il lui restera fidèle jusqu’au bout.



Les ratés du pangermanisme

Le choix sportif de Sindelar se révèle avisé. Faute d’une préparation suffisante, les automatismes entre Autrichiens plutôt techniques et Allemands plutôt physiques relèvent du mariage de la carpe et du lapin. L’équipe germanique remaniée de Herberger doit se satisfaire d’un faible 1-1 contre la Suisse pour son premier match de la Coupe du monde 1938. Avec un expulsé et plusieurs joueurs décevants, et contraint de préserver le ratio entre Allemands et Autrichiens, Herberger change six joueurs pour le match d’appui face aux Helvètes, cinq jours après la première rencontre. L’Allemagne nouvelle formule mène certes un temps 2-0 devant la Suisse coachée par l’Autrichien Karl Rappan, mais elle s’effondre finalement 2-4 au Parc des Princes [5]. L’équipe "allemande" sort piteusement dès le premier tour du mondial – une contre-performance sans égale à ce jour. Comme quoi, le football comme outil de propagande a ses limites.

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La sélection du Reich au Parc des Princes en 1938.
La sélection n’est pas seule à payer le prix de l’Anschluss: la fédération autrichienne est dissoute par son propre président, pro-nazi notoire. Par ailleurs, le délire nazi n’est pas que pangermanique, il est aussi antisémite: l’aryanisation du football autrichien se traduit par la dissolution presque immédiate des clubs à forte représentation juive, qu’ils soient amateurs ou professionnels (tel l’Hakoah). Leurs joueurs, dirigeants et fans sont persécutés ou/et éliminés sans pitié. Ne sont pas davantage épargnés les clubs de minorités, tel le Slovan Wien, un des clubs du quartier viennois où vit Sindelar et où évoluent beaucoup de joueurs d’origine tchécoslovaque.
Parce qu’elle aligne des joueurs juifs – sans le revendiquer, contrairement à l’Hakoah – l’Austria de Vienne se retrouve dans le collimateur des autorités nazies. Elle perd vite son équipe dirigeante et la moitié de ses joueurs – dont des internationaux comme Camillo Jérusalem et Walter Nausch – partis s’exiler en France ou en Suisse. Sportivement affaibli mais fort d’un soutien populaire resté massif, le club violet évite de peu la dissolution; il obtient le droit de continuer à exister sous la nouvelle appellation d’Ostmark Wien. Un changement de nom annulé après quelques mois à cause des protestations de fans… et du fait que personne à l’étranger ne (re)connaît cet obscur Ostmark, au contraire de la glorieuse Austria.



Accident ou assassinat ?

Pendant ces temps troublés, qui voient aussi à l’été 1938 l’abandon du professionnalisme par les nazis [6] et par contrecoup la résurgence des problèmes financiers, et l’instauration du salut nazi obligatoire avant les matches, l’Austria survit tant bien que mal. Ce n’est pas le cas de son avant-centre le plus célèbre. En janvier 1939, soit quelques semaines après un dernier match amical joué avec l’Austria contre le Hertha Berlin, Matthias Sindelar est trouvé mort aux côtés de sa compagne d’alors dans leur appartement viennois. Tous deux ont été asphyxiés par le monoxyde de carbone. Accident, double suicide, double assassinat? La première théorie s’expliquerait par le mauvais entretien de la cheminée de l’appartement – trop simple pour être admis…? La deuxième hypothèse est plus romantique. La compagne de Sindelar était juive et l’ancien joueur refusait de quitter son pays; tous deux auraient donc préféré disparaître ensemble plutôt que de voir séparés ou de subir le joug des nazis…

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La troisième théorie est plus politique. Il était de notoriété publique que Sindelar ne portait pas les nazis dans son cœur. Outre son comportement durant l’Anschlussspiel, il avait maintenu son amitié à Emanuel Schwarz [7], ex-président de l’Austria démis de son poste parce que juif. Or, Sindelar était depuis des années une icône des plus vénérées du sport autrichien en général et du foot viennois en particulier. Il était une star locale – habits, montres, ballons portaient son nom, il avait même joué son propre rôle dans un film appelé Roxy und ihr Wunderteam en 1937 – mais il était resté proche des gens de son quartier. Le fait qu’un symbole de cette Autriche censée ne plus exister nargue le Reich faisait désordre – un désordre auquel il était bienvenu de mettre un terme…
Accident, suicide ou meurtre? Il n’y aura pas de réponse définitive. Le rapport d’enquête a été perdu pendant la guerre. L’aura de mystère entourant les circonstances exactes de sa mort contribue à donner à la légende qu’était Sindelar de son vivant une dimension tragique, et donc mythique. Comme Mozart en son temps, Sindelar est mort peu avant son trente-sixième anniversaire...



Sindelar, toujours culte

Adoré de son vivant, Sindelar est autant honoré après sa mort. Cinq jours après son décès, près de 15.000 personnes suivent les funérailles de ce joueur atypique: symbole du football en tant qu’art sportif, génie du ballon au faible physique mais au talent mis au service des couleurs de son pays d’accueil, star restée humble même après avoir fait rêver tant de fans. Les hommages à Sindelar perdurent avec le temps. Le poète Friedrich Torberg, connu pour avoir rappelé les exploits sportifs des Juifs de l’Hakoah de Vienne, a rédigé un poème à la gloire de Sindelar. Depuis plusieurs décennies, dans le quartier de Favoriten où il avait habité, une rue porte le nom de l’attaquant (la Sindelargasse), qui a également été donné à la tribune principale du Franz-Horr-Stadion (renommée fin 2010 en Generali Arena).

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"Dans cette maison est mort, au cours de la nuit du 23 janvier 1939 et dans des circonstances mal éclaircies, le roi du football viennois Matthias Sindelar, surnommé 'le joueur de papier'. Sindelar, né le 10 février 1903 à Kozlau (aujourd'hui Kozlov, Tchéquie), fut durant de longues années tout à la fois le cœur et l'esprit de l'Austria de Vienne et de la légendaire Wunderteam".
Rappelons que celui qui a été le vingt-quatrième meilleur buteur de l’histoire du football autrichien a été désigné par l’IFFHS comme ayant été le vingt-deuxième meilleur joueur de football du vingtième siècle, ce qui le place au quinzième rang européen, et au troisième rang des joueurs d’avant-guerre – derrière l’Uruguayen Schiaffino et l’Italien Meazza.
Soulignons enfin que dans ce pays alpin où le ski est roi, et le mot Wunderteam est utilisé pour désigner les brillants représentants locaux de ce sport d’hiver, c’est bien le footballeur Matthias Sindelar qui a été désigné "sportif autrichien du vingtième siècle". Aura-t-il un équivalent au siècle présent?


Matthias Sindelar (1/4) – Le joueur de papier
Matthias Sindelar (2/4) – Le Mozart du football
Matthias Sindelar (3/4) – 1934, l'occasion ratée
Matthias Sindelar (4/4) – De la légende au mythe

[1] L’Autriche sera maintenue par la FIFA dans le tableau final de la Coupe du monde 1938, ce qui permettra à la Suède de passer son premier tour sans jouer.
[2] Ostmark – "Marche de l’Est" – est la désignation nazie de l’Autriche qui, n’étant plus un état souverain, voit son nom disparaître. Ce terme d’Ostmark figurera dans le nom du championnat autrichien pendant la guerre, et servira aussi un temps de nom au club de l’Austria de Vienne. Altreich – "Vieil Empire" – désigne l’Allemagne.
[3] La légende veut que Sindelar ait donné l’ordre à ses coéquipiers de porter la tenue rouge et blanche (aux couleurs du drapeau autrichien). En fait, l’Allemagne étant "à domicile", l’Autriche a dû jouer dans ses couleurs "extérieur", et non en maillot blanc et short et chaussettes noirs.
[4] Le même Herberger qui emmènera la RFA au titre mondial en 1954 (lire "Le miracle de Berne").
[5] Pour l’anecdote: les Autrichiens retrouvent sur ce match leur "grand ami" Ivan Eklind, qui les a arbitrés lors de leur défaite 0-1 contre l’Italie en 1934.
[6] Avant le nazisme, le professionnalisme allait à l’encontre de l’idéal sportif des Allemands, qui le voyaient comme une prostitution et un symbole de décadence. Sa mise en place en 1924 en Autriche est à la base de l’absence de matches officiels entre l’Autriche et l’Allemagne de 1924 à 1931. Après les défaites 0-6 et 0-5 de 1931 contre l’Autriche, la fédération allemande a envisagé de passer au professionnalisme… ce qui ne s’est pas fait avec l’arrivée des nazis au pouvoir: le fait que l’Hakoah 100% juive ait gagné le premier championnat pro autrichien a évidemment fait que les nazis ont gardé cet idéal de l’amateurisme. Suite à la suppression du professionnalisme en Autriche, les footballeurs (internationaux inclus) ont dû trouver un autre métier à côté. Sindelar a ainsi ouvert un café à son nom à Vienne en septembre 1938.
[7] Président de l’Austria de Vienne (1932-38 et 1946-55), Schwarz était médecin. Alors vice-président de l’Austria, c’est lui qui a conseillé à Sindelar de se faire opérer au genou en 1924. Il a été le médecin de l’équipe nationale autrichienne à la Coupe du monde 1934.

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