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Kevin Quigagne

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La saga Lee Sharpe / 4

Le prodige qui ne sut pas prendre le tournant de la Premier League: dernier épisode, où Sharpe croise Michael Jackson et Socrates, découvre l'Islande et se reconvertit dans la télé-réalité.
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Dans l'épisode précédent, a dégringolé l'échelle du football anglais, de Leeds à par Bradford puis Exeter en quatrième division, où il est payé au match joué. Le magicien Uri Geller reprend le club et fait venir son ami... Michael Jackson.
* * *

"Nous avons fait ça par respect [pour les gens d’Exeter]. Michael Jackson va faire connaître Exeter sur la scène mondiale. À partir d’aujourd’hui, Michael a le droit de jouer un rôle prépondérant dans le conseil d’administration du club, y compris voter sur les décisions clés concernant les joueurs. Il aura aussi le droit d’assister gratuitement aux matches à domicile et pourra faire les déplacements avec les joueurs à bord de l’autocar du club." Uri Geller voit les choses en grand pour les Grecians... Le public est d’autant plus interloqué quand Jackson prend la parole au micro et, l’air d’entrer en transe, ordonne aux spectateurs de se donner la main, de se dire qu’ils s’aiment, qu’ils peuvent changer le monde et que, ensemble, on peut combattre les préjugés. Il conclut son exhortation-incantation mystico-dingo par "We can help the world live without fear. It's our only hope! Without hope we are lost! I see Israel! I see Spain!" Un jour décidément pas comme les autres dans la vie de ce club jusque-là tranquille des contrées reculées de la campagne anglaise… (lire le récit du Guardian)



Juste un salaire décent et son petit F2

À peine les festivités terminées en juin/juillet, le club annonce 500.000 £ de dettes en septembre et, quelques semaines plus tard, 1,8 millions … Ce sera le bordel carnavalesque jusqu’au bout pour les Grecians, malgré les promesses incessantes de Uri Geller, dans la presse, "d’utiliser ses pouvoirs paranormaux pour faire maintenir Exeter". Le club finit 23e (sur 24), relégué en non-League puis placé sous contrôle judiciaire... Uri Geller se retirera en mai 2003 avec ses couverts tordus et de belles casseroles, accusé par le service des fraudes d’une série de malversations. Entre-temps, notre Sharpe en a eu assez de ce carnaval et s’est fait la malle en novembre. Encore un Noël à passer sans club pour Sharpe. Il cherche, fait demander à droite à gauche, pudiquement, il fait "jouer ses réseaux". Concrètement, ça veut dire qu’il tend sa sébile aux clubs de D3 et D4… Le téléphone ne sonne évidemment pas. Avec l’énième fiasco Exeter, il est grillé jusqu’au cercle polaire, pense-t-il.

Même à Bradford, même en D2, deux ans auparavant, il tournait bien. Il y a bien quelqu’un pour avoir vu ça à la télé dans les résumés de la télé régionale! Il ne demande pas grand-chose financièrement, juste un salaire décent et son petit F2. Mais plus personne ne s’intéresse à Sharpe depuis bien longtemps déjà. Même en D4. Les anciens potes ne l’appellent plus. Les jeunes ne savent même pas qui est ce Sharpe dans les DVD de Man United ou dans les rubriques "Footballeurs surdoués" et "Matches d’anthologie" sur Sky et ESPN Classic. Début 2003, toujours rien à l’horizon pour Sharpe.



Bienvenue au Knattspyrnudeild de Grindavik, le Chelsea islandais

Février 2003. La retraite est là, toute proche, qu'il va falloir annoncer officiellement à la presse… Mais des frémissements redonnent l’espoir. Des contacts avec les Emirats, le Qatar, les USA. Finalement, ce serait pas si mal de finir aux US, ou d’y "rebondir". Beaucoup de grands l’ont fait avant lui, Beckenbauer, Pelé, Best… Mais rien ne se matérialise, juste quelques clubs ou agents qui voulaient faire parler d’eux. Un beau jour de mars, une offre ferme lui arrive. Elle a l’air assez incroyable, très différente… Ça ne sera ni le luxe et le faste de Dubaï, ni la folie des grandeurs made in USA, ça sera l’Islande.

lee-sharpe-11_1.jpgComme un malheur n’arrive jamais seul, la nouvelle offre qui parvient à Lee Sharpe n’émane pas du coin le plus glamour d’Islande, mais du sud-ouest du pays, Grindavik. Le Knattspyrnudeild UMFG de Grindavik, pour être précis. Une seule et bien maigre coupe d’Islande à son palmarès. Non seulement c’est l’Islande pour Sharpe, mais en plus un club en bois. Le proprio tient la criée locale et possède une petite flotte de rafiots. Le club a un peu de blé, alors on les appelle "le Chelsea d’Islande", dixit le Reykjavik Grapevine, sorte de Parisien islandais. À Grindavik, port de pêche et nouveau club de Sharpe, il y a trois-cents supporters pour les derbys contre le Ungmennafélag Njarðvíkur ou le Keflavík Íþrotta- og ungmennafélag. Les Ultras traînent les bâches directement des chalutiers, elles servent à emballer la morue et le cabillaud la semaine. Ça fouette un peu dans le Kop en ébullition, mais les émanations permanentes de soufre volcanique autour du stade masquent les mauvaises odeurs. À Grindavik, quand le consultant foot de la radio FM locale beugle au micro que le stade est "en fusion", ce n’est pas une image: le stade est vraiment en train de fondre. C’était ça ou rien pour Sharpe.



Pas de sortie sept jours avant le match

Le stade compte 1.500 places dont certaines assises, mais tout le monde reste debout. Cinq minutes assis et les fesses congelées collent au granit. On ne joue que d’avril à septembre. Le reste du temps, il fait nuit. Grindavik, c’est 2.500 habitants, 250 chalutiers, 25 criées et un bar qui fait boîte les samedis soirs, soirées "Disco Inferno". La bourgade est située à une bonne heure de route de Reykjavik, mais la route étant souvent impraticable, il faut utiliser les pistes défoncées en 4x4 polaire. L’hélicoptère orange, comme celui utilisé par la Sécurité Civile, plus gros employeur du pays, y est très recommandé aussi. On donne un peu de thunes et un appartement à Sharpe. Ainsi qu’une chenille tout terrain pour se déplacer, une bonne grosse bertha qui chausse du quarante pouces fillette. Il faut dire que la lave basaltique brute, ça a tendance à accrocher, cette saloperie.

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Comment est-il arrivé là? Qui sait, et peu importe, c’est du Sharpe tout craché, sûrement un "coup de cœur", un pote islandais dans un ice-bar Absolut de Londres qu’a dû lui parler d’une bonne combine islandaise, d’un gros coup à faire sur les pêches miraculeuses à la morue. À peine arrivé au pays du verre de vodka à 25 euros, Sharpe découvre avec horreur la politique du club en matière de sorties: interdites sept jours avant un match. Même si les matches sont bien espacés, ça ne laisse pas un max de place pour les "loisirs". De toute manière c’est simple, les loisirs, à Grindavik, il n'y en a pas.
Début juin, un pote lui rend visite. cinq jours avant un match. Ils sortent. Le lendemain, convoqué, il doit s’expliquer. Il se foutait déjà des remontées de bretelles de Ferguson à vingt-deux ans, alors celles de l’entraîneur de Grindavik à trente-deux... Le club casse son contrat pour "faute professionnelle". À peine trois mois, sept matches (et zéro but): la plaisanterie arctique a tourné court. Il rentre au pays et annonce sa retraite officielle en juin 2003 et prépare mollement sa "reconversion" (médias, farniente, golf, etc.). Mais un dernier épisode l’attend…



Coéquipier de Socrates en 9e division

De retour d’Islande fin juin 2003, Sharpe récupère de ses émotions (le verre de vodka à 20 euros, ça choque pour un bon moment). Mais en février 2004, Hoobrook Crown, club perdu dans les divisions régionales près de son coin natal, le fait signer. Il dispute quelques matches, histoire de garder la forme. En fait, il ne s'agit nullement d'un ultime "sursaut", mais plutôt d'un geste sympa de sa part: Sharpe accepte de jouer pour ce petit club pour rendre service au président (un ami à lui). Mais le gros "coup médiatique" football de l’été 2004 arrive dans les rédactions médusées des journaux de foot et autres people mags: la signature de Sharpe pour… Garforth Town (9e division)! Ce petit club régional ubuesque des environs de Leeds joue avec la tenue du Brésil et a pour modeste ambition d’atteindre la Premier League d’ici 2026!
lee_sharpe_13.jpgLe club était en dixième division quand il fut racheté en 2003 par un instituteur devenu homme d’affaires dans le foot (écoles de foot brésilien), Simon Clifford. Clifford introduisit le futsal brésilien en Angleterre au meilleur moment possible, 1996: l’Euro 96 met une ambiance du tonnerre dans tout le pays, et crée un engouement encore plus fort qu’à l’accoutumée.

Sharpe dispute son premier match pour Garforth mi-septembre 2004. Il est… remplaçant et rentre en cours de match, contre Hall Road Rangers. Victoire 2-1 de Garforth. Socrates signe peu après fin octobre 2004 pour Garforth et joue… treize minutes. Les langues vipérines disaient, en ce novembre 2004, que Garforth Town, avec Socrates et Sharpe, était le meilleur club de la région de Leeds… La BBC et Sky annoncent en 2006 que Zico devrait signer. La plaisanterie Garforth Town dure quelques matches seulement pour Sharpe. Lee arrête pour de bon avant Noël, et raccroche ainsi définitivement ses crampons. L’après-carrière est tout tracé.



Vedette de télé-réalité

Après avoir brièvement tenu un pub à Wetherby près de Leeds, vers 2005, il travaille comme consultant pour ESPN à Singapour et fait des piges pour la BBC. Son charme naturel et son sourire le rendent sympa. Mais les médias, c’est pas mal de contraintes, faut trouver autre chose. Apparaissent alors en force les émissions de télé-réalité. Il se dit que ce "concept" a dû être créé pour lui et il s’illustre dans toutes les émissions pour anciennes gloires en mal d’oseille et de cheap thrills: Celebrity Wrestling, Celebrity Love Island – où il emballe la moitié de l’île en chaleur. Il finira avec la plus chaude des pipolettes, la sulfureuse Abi Titmuss, une ex-infirmière NHS (service national de santé). Sharpe se retrouve de nouveau projeté sous les feux des médias.

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Aujourd'hui, il fait toujours un peu de télé, s’occupe de caritatif, dirige sa propre fondation (pour aider les gamins défavorisés en Afrique du Sud), donne son avis sur Manchester United, fait des extras dans les séries par ici par là, en Angleterre et en Irlande... et surtout s’adonne à un job très lucratif en Angleterre: speaker dans les soirées-dîners (en résumé, des hommes d’affaires qui payent une fortune pour passer une soirée avec une Sleb – célébrité). Il vit entre Leeds et la Costa del Sol, où il pratique assidûment le golf (handicap 1). Les jeunes d’aujourd’hui le voient à la télé et ne le connaissent que comme "le sleb de la télé qui pécho grave". Les autres se rappellent de lui comme l’un des plus talentueux footballeurs anglais de sa génération.


lee_sharpe_14.jpgSharpe déclarait récemment dans une interview: "Si j’avais fait les choses à l’envers : Exeter, Bradford, Leeds, et puis Man United, les gens se diraient 'mais quel joueur extraordinaire ce Lee Sharpe!' Si j’avais connu ma période de gloire entre vingt-sept et trente-cinq ans, comme Teddy Sheringham, alors… Il y a des gens [comme moi] pour lesquels tout va trop vite. Les gens peuvent toujours dire 'mais tu peux sortir et faire la fête une fois ta retraite de footballeur arrivée…' Mais ça marche pas comme ça, tu ne peux pas faire à trente-cinq ans ce que tu avais envie de faire a dix-neuf ans! On se marie, on a des gosses. J’ai payé mon désir de vouloir être un gamin de dix-neuf ans trop longtemps".

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