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Jérôme Latta

 

Chef d'espadrilles.


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Vermeils du monde

La crise du star-system

Les vedettes ont déçu dans une Coupe du monde qui a consacré les véritables équipes, tandis que de nombreuses sélections apparaissaient ingérables sous la pression des ego...
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Voici venu le moment de tirer la quintessence de soixante-quatre matches, de dresser les bilans, de désigner les gagnants et les perdants ou le onze des meilleurs joueurs, voire d'établir le "niveau" de cette Coupe du monde. D'autres fils se laisseront tirer pour tisser des tendances, comme celles que sont censées donner les phases finales en matière de philosophie de jeu ou d'orientations tactiques... Ainsi, un consensus se dégage d'ores et déjà sur l'échec global des "stars" du football international, emportées dans les déconvenues de leurs sélections.


Les étoiles s'étiolent
Par star, on entend les têtes de gondole des équipementiers, les vedettes qui émargent souvent à la catégorie people et évoluent dans les clubs les plus prestigieux. Pas forcément les meilleurs joueurs, donc, puisque c'est justement à la compétition de désigner ces derniers, pas aux directions marketing. Or, les membres du casting des films publicitaires mondialisés produits pour l'occasion ont pour la plupart joué aux figurants sur le terrain: Eto'o, Ribéry, Anelka, Cristiano Ronaldo, Rooney, Drogba, Cannavaro, Kaka, Robinho, Torres ou Messi n'ont pas eu de destin dans cette Coupe du monde.
Seul David Villa – joueur qui partait d'un peu plus loin que les pré-cités – fait exception, et des figures comme Schweinsteiger, Müller, Robben, Sneijder, Suarez ou encore les vétérans Forlan et Klose ont ainsi gagné en statut ce que les autres ont cédé. En fait, certaines individualités se sont bien fondues dans les collectifs, tels Messi et Kaka, sans réussir à les sublimer, tandis que d'autres ne parvenaient pas à les tirer vers le haut quand ils défaillaient (Angleterre, Italie, Côte d'Ivoire, Cameroun, etc.). Cristiano Ronaldo, anodin dans une bonne équipe, constitue un cas d'espèce...

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Usure physique et mentale
S'il faut chercher une explication commune à ses échecs individuels, on est tenté d'invoquer d'abord leur état de forme. Au terme d'une saison à cinquante matches, quelle fraîcheur espérer chez des joueurs qui subissent toute l'année une pression sportive énorme, rafistolés physiquement lors de préparations expresses? Depuis au moins l'édition 98, les clubs ne livrent pas aux sélections des joueurs en pleine possession de leurs moyens, et le travail du sélectionneur est devenu l'art d'improviser (1).
L'argument n'est toutefois pas à lui seul convaincant, puisque d'autres joueurs pas moins sollicités sont parvenus à s'exprimer. Mais il est adjacent à la question de la motivation, dont on peut douter au seul motif de l'usure mentale des joueurs, sans mettre en cause leur bonne volonté: la Coupe du monde conserve un prestige sportif inégalable et elle constitue un vecteur d'image individuel considérable pour nos têtes d'affiche, qui ne vont pas spontanément négliger l'événement. Mais quelles réserves d'envie leur reste-t-il réellement quand, à l'heure des vacances, il leur faut s'embarquer dans un séjour-expédition avec une vingtaine de congénères durant un bon mois et demi?


« 80% des groupes au bord de l'implosion »
La Coupe du monde a en tout cas accordé une prime aux équipes... qui ont ressemblé à des équipes, et présenté une cohérence tactique et collective dont beaucoup de grandes nations ont été incapables. Chili, Mexique, Etats-Unis, Paraguay ou Japon, avant d'être rattrapés par leurs lacunes, ont rappelé quelques fondamentaux du jeu aux cadors. Dans le dernier carré, c'est la qualité collective qui a prévalu et permis aux individualités de briller. L'Allemagne rajeunie, sans Ballack, a trouvé une formule efficace, l'Uruguay a brillé par sa solidarité et l'Espagne a continué d'incarner un idéal-type du jeu collectif. Même l'exception néerlandaise semble procéder d'un équilibre trouvé par le sélectionneur entre des personnalités explosives.
Et c'est bien à de la gestion de personnalités en milieu inflammable que sont désormais contraints l'encadrement des sélections, la France n'ayant pas constitué un cas d'espèce. "Étant ici avec dix ou onze joueurs, je peux vous dire qu'il y a 80% des groupes ici en Afrique du sud qui sont au bord de l'implosion, a déclaré Arsène Wenger, ajoutant: Tous les groupes vivent difficilement". L'entraîneur d'Arsenal y voit même "une constante nouvelle du football moderne", notamment "du fait qu'il y a très peu de discipline dans les équipes nationales, ou qu'il est très difficile de la faire respecter".


Rock stars
On ne sait pas si Arsène Wenger met quelque malice dans ce constat, dans la mesure où il a contribué à l'affaiblissement du football de sélection en épousant la cause du lobby des clubs les plus riches dont il a été un des hérauts, mais on ne doute pas de son acuité. Cela fait plusieurs décennies que l'on qualifie les joueurs de mercenaires égoïstes, mais un cap a peut-être été franchi au cours des dernières années. Dans le star-system du football mondial, les sélections profitent aux joueurs, mais l'inverse est de moins en moins vrai (2). Les stars ne sont plus des leaders dans le vestiaire, et sur le terrain elles cherchent à "faire la différence toutes seules".
L'équilibre éternellement instable entre les intérêts de l'équipe et ceux des joueurs est peut-être devenu introuvable pour une majorité de groupes aussi ingérables qu'un groupe de rock – et encore les groupes de rock ne comptent-ils pas 23 membres. Les déclarations d'amour envers le maillot national sont à ajouter aux classiques de la langue de bois: le groupe vit bien et c'est un immense honneur de jouer pour mon pays. Merci Patrice.

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La revanche du football
Un changement de mentalité des joueurs est hypothétique, surtout s'il s'agit de leur faire ânonner l'hymne national ou de leur administrer des cours d'éducation civique. Pour restaurer l'intégrité du football de sélection, il faudrait faire évoluer le rapport de force avec le football de club, protéger les équipes nationales – notamment en repensant les calendriers. Les instances nationales et internationales n'en prennent pas le chemin. La crise économique, plus sûrement, est susceptible de redresser l'aiguille de la balance...
En attendant, il y a encore, pour notre plus grand bonheur, des sélections qui jouent le jeu et des internationaux capables de faire équipe – ou bien des sélectionneurs fins psychologues, capables d'assurer leur autorité tout en maintenant le mélange sous son seuil de détonation. L'Espagne, avec sa demi-douzaine de Barcelonais titulaires et dont la pièce maîtresse aura été l'antistar Iniesta, a finalement offert une revanche au football en tant que sport collectif. Le football se joue à onze contre onze, et à la fin, c'est une équipe qui gagne.


(1) En plus de ne leur laisser que de rares créneaux pour se préparer: une seule date dans le calendrier international en 2010, début mars, avant les matches amicaux de préparation.
(2) Dans un lapsus ou par candeur, Abou Diaby avait déclaré qu'il y aurait "des cartes individuelles à jouer" au cours de la Coupe du monde...
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