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Jérôme Latta

 

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Ruud He Can't Fail

Manchester United, la couleur de l'argent

L'alliance des "Chevaliers rouges" et des supporters dissidents verts et jaunes évincera-t-elle les propriétaires du club, pour enrayer sa dérive financière et établir un modèle inspiré des socios espagnols?
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Logiquement, au terme du huitième de finale retour de Ligue des champions largement remporté par Manchester United face à l'AC Milan, personne n'aurait pu voler la vedette à Wayne Rooney, auteur d'un doublé au cours de cette victoire retentissante (4-0), portant à trente unité son total personnel cette saison. Personne, sauf David Beckham, de retour dans le théâtre de ses rêves. Entré à la 63e minute de la rencontre, le milieu de terrain rossonero a attendu la fin du temps réglementaire pour se faire l'auteur d'un coup d'éclat très remarqué en Angleterre... simplement en passant une écharpe verte et jaune autour de son cou. L'égérie de la mode mondialisée n'a pas lancé une tendance en choisissant cet accessoire, mais son geste a pris une importance particulière, interprété qu'il fut comme un soutien au mouvement de protestation contre la famille Glazer, actuel propriétaire du club – mouvement qui a justement choisi ces couleurs en référence au maillot originel de Newton Heath, club créé en 1878 qui est à l'origine de la fondation du MUFC en 1902. Les mots d'ordre et les chants sont explicites, comme par exemple: "We’ll be green and gold ’til they die or fold… And we won’t wear red until Glazer’s dead" (1).

manchester_utd_beckham.jpg


Tous contre Glazer

La fronde s'est radicalisée dans le contexte de la crise économique qui frappe le championnat le plus riche – et le plus endetté – du monde, et qui n'a pas épargné United, dont l'endettement a atteint un niveau phénoménal (lire "La crise, c'est maintenant?"). En grande partie parce que Malcolm Glazer, magnat du sport nord-américain déjà propriétaire des Tampa Bay Bucaneers (NFL), a, pour acheter le club en 2005, contracté un emprunt de plus de 650 millions de livres sterling... que le club doit lui-même rembourser à raison de 78 millions d'euros par an (2). Avec une dette globale de plus de 800 millions d'euros, ses extraordinaires ressources s'en trouvent ponctionnées au point de compromettre son avenir financier et sportif. Après avoir cédé Cristiano Ronaldo contre un pactole peu réinvesti dans le recrutement (3), le club a ainsi lancé en janvier une émission obligataire à hauteur de 500 millions de livres (lire aussi "Pourquoi MU a fini par lâcher Ronaldo").

Ce ne sont toutefois pas les seules considérations matérielles qui motivent le ressentiment envers les propriétaires, surtout accusés de trahir l'esprit des lieux à seules fins d'enrichissement. Diffus depuis des années en Angleterre, le sentiment de dépossession dû à l'arrivée massive d'investisseurs plus ou moins exotiques culmine cette saison avec les déboires rencontrés par de nombreux clubs, certains conduits au bord du dépôt de bilan comme West Ham ou Hull City – Portsmouth et Crystal Palace ayant été placés en liquidation judiciaire). Fantasques, cupides ou inefficaces, les nouveaux propriétaires de ces institutions nationales n'ont pas fait que des supporters heureux comme à Chelsea ou Manchester City (4). Le désintérêt patent de la famille Glazer pour le football et l'impression qu'elle mène une politique désastreuse pour le club n'ont fait qu'exacerber le ressentiment.

manchester_utd_green_gold.jpg


Supporters-actionnaires

En 2005 déjà, une dissidence de fans avait conduit à la création du FC United of Manchester, club "alternatif" au modèle de l'hyperbusiness. Une initiative valeureuse, mais confinée dans un anonymat sportif l'empêchant de faire de l'ombre au "vrai" United (l'équipe évolue actuellement dans l'équivalent d'une 7e division avec un record d'affluence à 6.300 spectateurs). Cette fois, le mouvement s'inscrit dans une tout autre dimension avec l'apparition des Red Knights, un groupe d'une soixantaine d'investisseurs amoureux du club déterminé à en reprendre possession. Menés par Jim O'Neill, dirigeant influent de la banque américaine Goldman Sachs, ces riches chevaliers rouges issus de la City bénéficient du soutien du Manchester United Supporters Trust (MUST), association revendiquant 130.000 membres "verts et jaunes" et qui rêve d'un système façon socios du Real ou du Barça. O'Neill leur promet quelque chose d'approchant, avec un projet de reprise incluant "l'idée d'une nouvelle forme d'actionnariat qui ne viserait pas seulement à rétablir les finances du club, mais à mettre les supporters au cœur du dispositif" (lire l'article du Monde).

Même si la prestigieuse banque Nomura a annoncé, mercredi, être la conseillère financière officielle des Red Knights, il y a encore loin de la coupe aux lèvres, puisqu'il s'agit notamment de lever une somme colossale – dans une fourchette allant de 800 millions à 1,3 milliard de livres – en partie auprès des supporters. Et de convaincre le propriétaire actuel de vendre, hypothèse qu'il a toujours écartée jusqu'à présent. "Etant donné que United est la marque sportive la plus attractive du monde, pourquoi donnerions-nous notre accord à une cession?", a interrogé un porte-parole, faisant allusion à un nouveau contrat de sponsoring à sept chiffres avec Telekom Malaysia (5).



manchester_utd_must.jpgL'OPA devient hostile

On comprend alors l'importance de la vox populi, qui peut mettre les Glazer dans une situation intenable, et le caractère très politique des enjeux. Les médias britanniques ont ainsi spéculé sur la position d'Alex Ferguson, qui compte des amis parmi les chevaliers, mais a respecté son devoir de réserve, ou encore Éric Cantona, qui a déclaré suivre les développements de l'affaire. En conférence de presse, David Beckham a pour sa part relativisé la portée de son geste, niant toute volonté d'ingérence dans les affaires de son ancien club. En se dévoilant en début de mois, les Red Knights n'avaient pas déclaré leur hostilité aux dirigeants actuels, auxquels ils avaient même manifesté leur soutien. Mais dans le double objectif, en s'appuyant sur les supporters, de lever suffisamment de fonds et de faire plier les propriétaires, ils ont durci leur position en appelant notamment les fans à ne pas renouveler leur abonnement. Et ils ont démenti le chiffre de 1,7 milliards d'euros qu'ils se seraient engagés à réunir, affirmant vouloir ne pas mettre "un penny de trop" dans la poche des Glazer afin de mener au mieux le redressement financier du club et d'enrayer le déclin sportif qu'ils prédisent.

Encore très hypothétique quant à sa réussite finale (il faudra de toute façon des mois pour la mener à bien), l'initiative des Red Knights et du MUST souligne au moins l'existence d'une aspiration très largement partagée, au cœur de la Premier League, en faveur d'une gouvernance des clubs qui tienne compte du patrimoine qu'ils représentent, et qui impliquerait de les protéger des appétits d'investisseurs indifférents au football et à ses implications sociales et culturelles. "Travailler à un futur dans lequel propriétaires et supporters ont les mêmes priorités", pour paraphraser le slogan des insurgés mancuniens. En quelques mois, on a aussi vu l'idée s'imposer en Angleterre que de nouvelles régulations, par exemple sous l'enseigne du "fair-play financier" de l'UEFA, étaient devenues nécessaires... Finalement, les clubs de football ne sont pas des entreprises comme les autres.


(1) "Nous serons Vert et Or jusqu'à ce qu'ils meurent ou cèdent... Et nous ne porterons plus de rouge jusqu'à ce que Glazer décède".
(2) Les acheteurs de Liverpool, Hicks et Gillet, ont procédé de même. Récemment, des supporters des Reds ont pris d'assaut, par e-mails interposés, la banque RBS en l'adjurant de ne pas refinancer l'emprunt de 237 millions de livres contracté par les propriétaires.
(3) D'aucuns estiment toutefois que la prudence de Manchester sur le marché des transferts est surtout due au refus d'Alex Ferguson d'alimenter l'inflation actuelle.
(4) Et encore ces oligarques-là, russes ou du Golfe, sont-ils accusés de fausser les compétitions.
(5) Le président de MU, David Gill, a souligné à cette occasion que le savoir-faire commercial des Glazer profitait au club, grâce notamment à une stratégie consistant à préférer des contrats d'exclusivité pour chaque territoire plutôt que des accords globaux.
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