
RAMA YADE, LE SENS DU VENT
Jamel Attal -
lundi 8 mars 2010
D'un secrétariat d'État à l'autre, Rama Yade tisse le fil de sa jeune carrière. Son premier poste aux Droits de l'homme – ô combien scabreux dans un gouvernement légitimant à la fois une diplomatie de la main tendue aux régimes autoritaires, la restriction des libertés individuelles et la stigmatisation des immigrés – lui a permis de gagner une réputation de rebelle et le titre de personnalité la plus populaire du gouvernement. Sans avoir fait autre chose que de secouer un peu sa bride et de laisser les éditocrates habiller ses renâclements en actes de résistance.
Les naïfs croyaient qu'elle allait s'enterrer au poste d'adjointe aux Sports de la crémerie Bachelot? C'était sans compter sur le fait que le sport offre une caisse de résonance médiatique incomparable, et que la jeune femme sait comme y faire de l'écho – plus ou moins volontairement.

Esprit maison
L'essentiel est de faire entrer le chemisier ministériel dans le tailleur des ambitions personnelles. On vit ainsi la secrétaire d'État soutenir le Droit à l'image collective (dispositif de défiscalisation des salaires), ce qui correspondait à la fois à la logique de son portefeuille (ministériel) et à une bonne occasion de faire dissonance avec le gouvernement et les parlementaires UMP. La suppression du DIC est passée moyennant de petits arrangements (lire "L'État, providence du football"), et tout le monde fut content. Toujours aussi "esprit maison", elle prit la défense de Thierry Henry au lendemain de la qualification pour la Coupe du monde 2010 – avec une argumentation quelque peu infantile (1).
Il y a quelques semaines, elle soignait encore ses ouailles au premier congrès national des associations de supporters de football: "Je pense là à toutes ces initiatives de terrain développées dans les clubs, par des associations, des collectivités. Elles sont aussi nombreuses que méconnues et je n’accepte pas l’idée d’un monde où l’on parle tout le temps des dérives extrêmes de quelques-uns en oubliant systématiquement les efforts constructifs d’une grande majorité". Mais voilà, dans un gouvernement qui colle aux faits-divers comme les mouches au cul des vaches, le vent de l'actualité fait virevolter les girouettes.
Barbares
Aussi Rama Yade, incarnation très orthodoxe de l'opportunisme médiatique façon UMP, s'est-elle inscrite dans la tradition consistant à exprimer son indignation, après les violences constatées près du Parc des Princes lors de PSG-OM, contre ces "barbares" auteurs de "comportements sauvages". Disqualifier les responsables de ces actes en niant leur humanité, le ressort n'est pas très digne mais on le retrouve toujours au milieu des sempiternelles incantations: "tolérance zéro" (Alliot-Marie), "voyous" (Sarkozy, quatre fois dans la même déclaration), "parasites" (Hortefeux), "gangrène" (Yade encore), "pris en otage" (Thiriez, comme en septembre dernier – lire "Écran de fumis"), "venir en famille au stade" (Sarkozy dans sa ritournelle préférée – lire "Un disque rayé"). Le procédé escamote efficacement le débat et évite de désigner les véritables responsabilités.
On est quand même interloqué quelques secondes quand la secrétaire d'État appelle à prendre enfin des "mesures concrètes", avant de comprendre qu'elle s'adresse aux dirigeants du PSG et non à des pouvoirs publics dont l'indigence des politiques contre le hooliganisme est pourtant certifiée, mais qui n'hésitent pas à annoncer l'énième "renforcement de l'arsenal législatif" (2). Pour poser le problème dans sa complexité, il faudra aller chercher à la marge des interviewes ou des témoignages de nature à ébrécher les stéréotypes (3). Pour Rama Yade, pas question de singulariser: il ne s'agit que d'agiter les imprécations de rigueur.
Le coq et la girouette
Mais s'agissant de versatilité, la sortie de la secrétaire d'État sur le "divorce" entre l'équipe de France et son public est bien plus probante. Après avoir soutenu le sélectionneur et appelé à l'union sacrée derrière lui, la tentation est devenue trop forte, l'écart avec l'opinion dominante trop grand. Notre égérie reproche expressément à la fédération d'avoir reconduit Raymond Domenech en 2008 (4). Pourquoi pas, mais pourquoi maintenant? Surtout, elle y va de son analyse sur le jeu, reprenant au passage un argument aussi simpliste qu'éculé, qui charge le sélectionneur et exonère les joueurs: "C'est regrettable de voir ce jeu qui n'est pas bon, d'observer qu'on a de belles individualités mais que le sélectionneur n'arrive pas jusqu'à présent à en faire une équipe". Liberation.fr (via l'AFP) adhère: "Un discours qui tranche singulièrement avec la langue de bois massif dont usent les officiels à l'égard du sélectionneur français". Le lâchage étant de taille (5) et l'ingérence étonnante, on attend désormais la constitution d'une cellule de crise interministérielle pour prendre sous sa tutelle la liste des 23, les feuilles de match et la tactique des Bleus.
L'intérêt de l'équipe de France, devenue le jouet de tous les opportunismes, est parfaitement secondaire. Car à moins d'une opération commando pour l'évincer prématurément, ces déclarations ne font qu'aggraver la fragilisation d'un sélectionneur qui mènera le groupe en Afrique du Sud, et ajouter au marasme général. Tenter d'enrayer un fiasco désormais plus attendu que la sortie d'Avatar n'est pas le principal souci d'une étoile politique qui se rend compte qu'elle risque de souffrir de quelques dommages collatéraux. Alors, pour échapper à la curée, le plus simple est d'y participer.
(1) "Vous ne pouvez pas savoir exactement d'où vient le ballon et où il part. D'ailleurs l'arbitre n'a rien vu. (...) Il n'y a que [Thierry Henry] qui sait si c'était volontaire. Je ne crois pas qu'un joueur de son envergure (...), avec l'amour qu'il a du jeu, qu'il soit un homme à faire de la pratique anti-sportive". (lire aussi "Manucure")
(2) Les politiques menées en la matière par tous les gouvernements depuis 2002 peuvent être légitimement ramenés à une grande mascarade, aussi inutile sur le terrain qu'elle est efficace dans les médias, grâce à l'amnésie de journalistes qui vont – pour la énième fois – mettre en scène la "détermination" et la "plus grande des fermetés" des pouvoirs publics dans une croisade contre ce mal "inacceptable"... sans jamais s'étonner de l'extraordinaire inefficacité des innombrables mesures redondantes, inapplicables ou inappliquées agitées contre le hooliganisme (lire "Sarkozy bloqué au même stade"). En septembre dernier, Nicolas Hourcade déclarait au Monde: "A chaque nouvel incident, les réponses données par le ministre de l'intérieur, Sarkozy, Alliot-Marie ou désormais Hortefeux, vont dans le sens d'une répression accrue avec un renforcement des lois. Or les grandes annonces sont loin d'être toujours suivies d'effet. Et les nouvelles mesures annoncées existent déjà" (lire l'article).
(3) Lire par exemple "Pourquoi la guerre des tribunes reprend au PSG" (Libération) et "Les racistes doivent être interdits de stade à vie" (Rue89).
(4) "Il aurait fallu changer le sélectionneur après le fiasco de l'Euro 2008 et le juger sur des résultats qui n'étaient pas bons". Jean-Pierre Escalettes a répliqué ce dimanche: "Que Domenech soit devenu l'objet majeur des préoccupations des politiques, cela me choque. J'attendais moins d'interférence et plus de soutien".
(5) Au point que l'on se demande si l'opération était délibérée, ou bien si Rama Yade s'est une nouvelle fois aventurée en ne mesurant pas la portée de propos tenus sur Radio Orient, mais repris partout. La semaine passée, elle a aussi déclenché la rumeur sur une délocalisation de la finale de la Coupe de la Ligue avec des paroles un peu légères.
Les naïfs croyaient qu'elle allait s'enterrer au poste d'adjointe aux Sports de la crémerie Bachelot? C'était sans compter sur le fait que le sport offre une caisse de résonance médiatique incomparable, et que la jeune femme sait comme y faire de l'écho – plus ou moins volontairement.

Esprit maison
L'essentiel est de faire entrer le chemisier ministériel dans le tailleur des ambitions personnelles. On vit ainsi la secrétaire d'État soutenir le Droit à l'image collective (dispositif de défiscalisation des salaires), ce qui correspondait à la fois à la logique de son portefeuille (ministériel) et à une bonne occasion de faire dissonance avec le gouvernement et les parlementaires UMP. La suppression du DIC est passée moyennant de petits arrangements (lire "L'État, providence du football"), et tout le monde fut content. Toujours aussi "esprit maison", elle prit la défense de Thierry Henry au lendemain de la qualification pour la Coupe du monde 2010 – avec une argumentation quelque peu infantile (1).
Il y a quelques semaines, elle soignait encore ses ouailles au premier congrès national des associations de supporters de football: "Je pense là à toutes ces initiatives de terrain développées dans les clubs, par des associations, des collectivités. Elles sont aussi nombreuses que méconnues et je n’accepte pas l’idée d’un monde où l’on parle tout le temps des dérives extrêmes de quelques-uns en oubliant systématiquement les efforts constructifs d’une grande majorité". Mais voilà, dans un gouvernement qui colle aux faits-divers comme les mouches au cul des vaches, le vent de l'actualité fait virevolter les girouettes.
Barbares
Aussi Rama Yade, incarnation très orthodoxe de l'opportunisme médiatique façon UMP, s'est-elle inscrite dans la tradition consistant à exprimer son indignation, après les violences constatées près du Parc des Princes lors de PSG-OM, contre ces "barbares" auteurs de "comportements sauvages". Disqualifier les responsables de ces actes en niant leur humanité, le ressort n'est pas très digne mais on le retrouve toujours au milieu des sempiternelles incantations: "tolérance zéro" (Alliot-Marie), "voyous" (Sarkozy, quatre fois dans la même déclaration), "parasites" (Hortefeux), "gangrène" (Yade encore), "pris en otage" (Thiriez, comme en septembre dernier – lire "Écran de fumis"), "venir en famille au stade" (Sarkozy dans sa ritournelle préférée – lire "Un disque rayé"). Le procédé escamote efficacement le débat et évite de désigner les véritables responsabilités.
On est quand même interloqué quelques secondes quand la secrétaire d'État appelle à prendre enfin des "mesures concrètes", avant de comprendre qu'elle s'adresse aux dirigeants du PSG et non à des pouvoirs publics dont l'indigence des politiques contre le hooliganisme est pourtant certifiée, mais qui n'hésitent pas à annoncer l'énième "renforcement de l'arsenal législatif" (2). Pour poser le problème dans sa complexité, il faudra aller chercher à la marge des interviewes ou des témoignages de nature à ébrécher les stéréotypes (3). Pour Rama Yade, pas question de singulariser: il ne s'agit que d'agiter les imprécations de rigueur.
Le coq et la girouette
Mais s'agissant de versatilité, la sortie de la secrétaire d'État sur le "divorce" entre l'équipe de France et son public est bien plus probante. Après avoir soutenu le sélectionneur et appelé à l'union sacrée derrière lui, la tentation est devenue trop forte, l'écart avec l'opinion dominante trop grand. Notre égérie reproche expressément à la fédération d'avoir reconduit Raymond Domenech en 2008 (4). Pourquoi pas, mais pourquoi maintenant? Surtout, elle y va de son analyse sur le jeu, reprenant au passage un argument aussi simpliste qu'éculé, qui charge le sélectionneur et exonère les joueurs: "C'est regrettable de voir ce jeu qui n'est pas bon, d'observer qu'on a de belles individualités mais que le sélectionneur n'arrive pas jusqu'à présent à en faire une équipe". Liberation.fr (via l'AFP) adhère: "Un discours qui tranche singulièrement avec la langue de bois massif dont usent les officiels à l'égard du sélectionneur français". Le lâchage étant de taille (5) et l'ingérence étonnante, on attend désormais la constitution d'une cellule de crise interministérielle pour prendre sous sa tutelle la liste des 23, les feuilles de match et la tactique des Bleus.
L'intérêt de l'équipe de France, devenue le jouet de tous les opportunismes, est parfaitement secondaire. Car à moins d'une opération commando pour l'évincer prématurément, ces déclarations ne font qu'aggraver la fragilisation d'un sélectionneur qui mènera le groupe en Afrique du Sud, et ajouter au marasme général. Tenter d'enrayer un fiasco désormais plus attendu que la sortie d'Avatar n'est pas le principal souci d'une étoile politique qui se rend compte qu'elle risque de souffrir de quelques dommages collatéraux. Alors, pour échapper à la curée, le plus simple est d'y participer.
(1) "Vous ne pouvez pas savoir exactement d'où vient le ballon et où il part. D'ailleurs l'arbitre n'a rien vu. (...) Il n'y a que [Thierry Henry] qui sait si c'était volontaire. Je ne crois pas qu'un joueur de son envergure (...), avec l'amour qu'il a du jeu, qu'il soit un homme à faire de la pratique anti-sportive". (lire aussi "Manucure")
(2) Les politiques menées en la matière par tous les gouvernements depuis 2002 peuvent être légitimement ramenés à une grande mascarade, aussi inutile sur le terrain qu'elle est efficace dans les médias, grâce à l'amnésie de journalistes qui vont – pour la énième fois – mettre en scène la "détermination" et la "plus grande des fermetés" des pouvoirs publics dans une croisade contre ce mal "inacceptable"... sans jamais s'étonner de l'extraordinaire inefficacité des innombrables mesures redondantes, inapplicables ou inappliquées agitées contre le hooliganisme (lire "Sarkozy bloqué au même stade"). En septembre dernier, Nicolas Hourcade déclarait au Monde: "A chaque nouvel incident, les réponses données par le ministre de l'intérieur, Sarkozy, Alliot-Marie ou désormais Hortefeux, vont dans le sens d'une répression accrue avec un renforcement des lois. Or les grandes annonces sont loin d'être toujours suivies d'effet. Et les nouvelles mesures annoncées existent déjà" (lire l'article).
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Jérôme Latta - jeudi 2 septembre 2010
mercredi 1 septembre 2010
Thibault Lécuyer - lundi 30 août 2010
Kevin Quigagne - lundi 30 août 2010





