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Propos recueillis par Jérôme Latta

 

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L1 :: la gazette :: J12

« Tout le monde a son avis sur L'Équipe »

Interview : David Garcia. Dans une enquête captivante et équilibrée, l'auteur de La Face cachée de L'Équipe jette une lumière crue sur notre quotidien sportif préféré.
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Le risque était connu d'avance, mais David Garcia n'a versé ni dans le réquisitoire, ni dans le sensationnalisme: avec méthode et en laissant largement la parole aux intéressés, il a enquêté sur un journal singulier en s'intéressant de près aux tournants de son histoire récente comme l'affaire Jacquet, forcément centrale, l'ère Tapie ou l'épisode de l'échec programmé du quotidien Le Sport. Il a aussi abordé des interrogations incontournables sur le monopole, la connivence avec les pouvoirs et les sportifs, l'ambiguïté du statut d'organisateur du Tour de France, le football comme "état dans l'état", l'influence du groupe Amaury... Il a, enfin, dressé une galerie de portraits très vivants et fait la chronique de luttes internes aussi brutales qu'inconnues des lecteurs.

La Face cachée de L'Équipe ne prétend pas à l'exhaustivité d'une thèse universitaire, mais au bout de ses 540 pages, on comprend infiniment mieux le fonctionnement de notre quotidien sportif et l'origine de ses maux, donnant chair à nos regrets qu'un "autre quotidien sportif" n'ait pas été possible. Outre les amoureux – déçus ou non – de L'Équipe, le livre passionnera tous ceux qui veulent démentir l'adage journalistique selon lequel les lecteurs ne veulent rien savoir des conditions de leur travail.

La Face cachée de L'Equipe, éditions Danger public, 547 pages, 16,90 euros.


itw_garcia_livre2.jpg« Un livre critique,
pas un livre à charge »


Le livre a-t-il suscité des retombées conformes à ce que vous en attendiez?
Oui, si l'on en juge par l'intérêt des médias, y compris non-spécialistes, il y a une vraie attention. La réaction première a généralement été: "Ah, c'est une bonne idée, c'est quelque chose qu'il fallait faire". L'Équipe fascine, c'est un inépuisable sujet de conversation. Tout le monde a son avis sur ce journal, surtout depuis l'affaire Jacquet.

Il n'y a donc pas eu de réflexe corporatiste consistant à mettre un peu le couvercle sur le sujet?
Non. C'était une crainte que l'on pouvait avoir, mais rien ne l'a confirmée. À un moment donné, je me suis simplement étonné que la presse quotidienne n'embraye pas vraiment, ni certains hebdos, mais pas de quoi envisager une forme de réflexe de protection corporatiste.

Et du côté des titres du groupe Amaury lui-même?
J'ai su que la consigne a été donnée de ne surtout pas réagir pour ne pas faire de publicité au livre. Pas mal de journalistes l'ont bien aimé, mais ne peuvent pas le dire, pour des raisons évidentes. Je sais aussi que certains ne l'ont pas apprécié, ce qui est normal, pour autant plusieurs m'ont confié qu'il s'agissait d'un livre sévère, mais résultant d'une enquête sérieuse, honnête. D'autant que certains craignaient que je les aie amadoués pour sortir ensuite un brûlot. Je pense que c'est un livre critique, mais pas un livre à charge.

Justement, comment avez-vous évité ce piège, alors que ce genre d'ouvrages, parfois à tort, se prête facilement à ce reproche?
J'ai eu ce risque en permanence à l'esprit. Peut-être trop. Notamment sur le premier chapitre, consacré à l'affaire Ballester (1), dans lequel j'ai peut-être donné trop de détails. Il y a aussi un chapitre, qui ne figure pas dans le livre, et qui était consacré au positionnement politique de L'Équipe. Il présentait le risque de tomber dans la facilité, en disant que c'est un journal de droite – foncièrement, je pense que c'est un journal conservateur, même s'il l'est moins qu'il y a trente ans. Il y avait également le précédent de La Face cachée du Monde, qui est un très bon livre, mais qui est aussi un règlement de comptes pas très ragoûtant par certains aspects. Je voulais éviter le genre de thèse délirante du type "Edwy Plenel, agent de la CIA".

Il n'y a donc pas d'agent de la CIA au sein de L'Équipe?
Non (rires). Le meilleur moyen de ne pas faire de livre à charge, c'était de donner la parole à tout le monde. Rencontrer les personnes permet d'entrer en empathie – dans le bon sens du terme, puisqu'il s'agit de ne pas les trouver sympathiques au point de ne plus pouvoir les critiquer – et surtout de livrer plusieurs points de vue. Après, il a des choix de ma part, une sensibilité. Sur l'affaire Tapie par exemple, transparaît plus ma sympathie pour France Football qui, à l'époque, avait fait un vrai travail de journalisme en s'opposant à Tapie, alors que L'Équipe a été le journal le plus servile à son égard. Des journalistes m'ont fait remarquer que toute la presse était aux ordres de Tapie... Mais Tapie était président de l'OM et L'Équipe est un journal de sport.


« Cette enquête est tombée au bon moment : un moment de doute pour L'Équipe »

L'organisation du livre par chapitres fonctionne assez naturellement et permet d'avoir une vision assez transversale. L'idée s'est imposée d'elle-même ou c'était un parti pris de départ?
Plutôt un parti pris. Je savais que l'affaire Jacquet prendrait beaucoup de place, au point d'être centrale, dans la mesure où elle symbolise bien les dérives de ce quotidien, et qu'il y a un avant et un après. On s'est demandé si elle ne serait pas un peu indigeste, mais je ne voulais pas verser dans la caricature. Or, c'était bien cette partie qui a été la plus compliquée à traiter. Jean-Jacques Bozonnet a fait un bon bouquin à ce sujet (2), mais qui à mon avis est trop compassionnel vis-à-vis d'Aimé Jacquet et qui, surtout, s'est refusé par principe – par corporatisme à mon sens – à aborder des aspects comme l'influence du marketing dans l'orientation éditoriale du journal.

Vous avez voulu éviter cette autocensure?
J'ai voulu n'éviter aucun aspect, et j'ai surtout fait en sorte de ne me laisser manipuler par personne, parce que dans une telle enquête, c'est ce que beaucoup essaient de faire. Jérôme Bureau ne m'a pas parlé, mais comme c'est un grand ventriloque, j'ai senti qu'il avait briefé tous ses copains qui ont parlé à sa place. Inversement, les personnes qui avaient des comptes à régler avec L'Équipe attendaient clairement de moi que je leur serve la soupe. Je trouve assez rassurant qu'après la sortie du livre, personne ne m'a remercié, par exemple, d'avoir été un porte-parole zélé. Je ne suis pas l'homme d'un clan.

Quand on n'est pas dans le milieu, on a le sentiment que L'Équipe, c'est la grande muette: tout semble verrouillé de l'intérieur et rien ne transparaît... Or, dans le livre, beaucoup de personnes se livrent, comme si elles en avait éprouvé le besoin depuis longtemps. Il a eu une fonction libératrice pour eux?
C'est ce qui s'est passé, et j'en ai été le premier surpris: si j'espérais bien que certains parleraient, je m'attendais quand même à une certaine omerta. En réalité, j'ai eu beaucoup de chance, parce que cette enquête est tombée au bon moment: un moment de doute pour L'Équipe et une fin de cycle. Ce journal était gangrené par le syndrome Jacquet, miné par le poids de la culpabilité et du doute depuis des années, et cela avait besoin de sortir. Ma chance, c'est que le directeur général en fonction au moment où j'ai commencé, Christophe Chenut, est un communicant et qu'il pense qu'il faut toujours communiquer et parler aux journalistes. Non seulement il a donné l'autorisation à ses employés de parler, mais il les a même plutôt incités. Ajouté au fait qu'il s'agissait d'une période de crise d'identité, de crise économique et de crise de management, tout le monde a pu s'épancher. À six mois près, c'était fini.


« Dans l'affaire Jacquet, ils ont pensé qu'ils avaient le droit de tout faire: les chiffres leur donnaient raison »

Mais comment expliquer ce grand écart avec ce qui apparaît? Par exemple, dans l'affaire Jacquet, on n'a entendu que la voix de ceux qui avaient le pouvoir éditorial, alors qu'on apprend dans le livre qu'il n'y avait pas unanimité...
À l'époque, il y avait beaucoup d'oppositions, mais elles ne s'exprimaient pas. Là où Bureau est très habile, c'est qu'il n'a jamais dit "Vous la bouclez, personne n'a le droit de me critiquer". Il n'en avait pas besoin, et ce n'est pas comme cela qu'il a procédé. D'abord, c'était un dirigeant charismatique, il était respecté. Il a connu deux périodes. La première, c'est 93-1998. Tout lui réussi, c'est l'explosion du football français et des ventes de L'Équipe. S'il y a une telle arrogance du journal dans l'affaire Jacquet, c'est que tout allait bien. Ils ont pensé qu'ils avaient le droit de tout faire: les chiffres leur donnaient raison. Fort de cela et d'une communication verrouillée en interne – Bureau venait du trotskisme et il en a retenu les pires leçons, il s'est entouré d'une petite cour et a verrouillé la communication –, ce système a fait qu'au moment où il aurait fallu que les choses soient dites, elles ne l'ont pas été. Beaucoup de gens m'ont confié qu'ils n'étaient pas d'accord, mais ils ne se sont pas exprimés. L'actuel rédacteur en chef de L'Équipe Magazine, Jean-Philippe Leclaire, qui se définit lui-même comme un "employé de Bureau", m'a dit à ce sujet qu'il n'y avait "pas eu de Jean Moulin à la machine à café".

itw_garcia_3.jpgQuand nous étions rencontrés, lors de la préparation du livre, vous aviez été un peu dubitatif quant à la réalité des attaques contre Jacquet. Le livre ne laisse finalement aucun doute à ce sujet...
C'est juste. Mais quand nous nous sommes plongés dans les archives de L'Équipe, avec mon éditeur, nous sommes tombés sur les premiers articles de Gérard Ejnès à propos de Jacquet en février 1994. Avant même son premier match en tant que sélectionneur, il se fait d'emblée latter – c'est le mot – sur sa façon de parler. Quand j'ai repensé au discours que m'avaient tenu les uns et les autres, je me suis dit: "Ah les enfoirés, ils m'ont bien roulé dans la farine!" (rires). Tous m'avaient assuré qu'il n'y avait pas d'attaques personnelles, et qu'en dehors de deux ou trois écarts ("les soupirs de brave type" de Jérôme Bureau, par exemple), L'Équipe avait bien fait son travail.

On a justement l'impression, à la lecture du livre de Vincent Duluc sur l'affaire Jacquet (3) ou des propos de Gérard Ejnès dans le vôtre, que les intéressés restent dans le déni.
Ce sont des garçons intelligents, c'est surtout de la mauvaise foi. Le livre de Vincent Duluc m'est parvenu trop tard, alors qu'il méritait un décryptage à lui tout seul, tant il est un monument du genre. Ce qui est amusant, c'est comment le groupe Amaury a refusé d'en faire la promotion, Marie-Odile Amaury ayant appris par la bande que le livre sortait, a estimé que le journal avait assez écopé dans l'affaire Jacquet. Il y a eu zéro promo! En comparaison, Alain Cayzac – intime de la famille Amaury et administrateur du groupe – a eu une pleine page dans Le Parisien pour la sortie de son livre (4).


« Il y a beaucoup d'effervescence, mais elle ne franchit pas les murs »

Tous ces conflits internes, ces luttes de pouvoir parfois sanglantes qui sont décrits dans le livre, sont-ils communs à toutes les entreprises ou bien ont-ils quelque chose de plus radical à L'Équipe?
D'une manière générale, les luttes de pouvoir sont exacerbées dans la presse. À la Cogirep, on ne côtoie pas forcément des magnats du sport ou des Zidane. Le nombre d'employés et le chiffre d'affaires de L'Équipe sont modestes en comparaison de grandes entreprises, mais les enjeux sont tout autres. Comme tout journal, L'Équipe est une institution éminemment politique. Cela implique qu'elle abrite aussi des contre-pouvoirs, qui ont commencé à vraiment s'exprimer à la fin du règne de Jérôme Bureau: les langues ont alors commencé à se délier, il a été contesté, la société des journalistes a été réactivée et la CGT a recommencé à faire un travail revendicatif. Dans une entreprise qui gagnait tellement d'argent, le syndicalisme ne se manifestait pas beaucoup.

Les questions déontologiques ont refait surface?
Oui, et L'Équipe est devenu un lieu de débat plutôt sympathique. Aujourd'hui, il y a même une liberté d'expression qui existe dans peu de journaux. C'est une sorte d'héritage de Jacques Goddet, qui considérait que les journalistes devaient s'exprimer, alors que Le Parisien apparaît en comparaison comme un journal stalinien. Karim Nedjari, quand je l'ai rencontré, a été d'une langue de bois terrible et d'autres journalistes ne m'ont parlé que "off", me donnant rendez-vous dans des cafés où ils ne pourraient pas être identifiés en ma compagnie. On a l'impression que L'Équipe est une grande muette, mais ce n'est pas tout à fait le cas.

Comment expliquer, alors, que la ligne éditoriale apparaisse aussi monolithique, que ce débat d'idées ne soit pas visible sur les pages imprimées, qu'on y constate même une incapacité à exprimer des opinions pluralistes sur des sujets sensibles?
Je dois nuancer mon propos. Il y a un noyau dur, au travers de la société des journalistes, qui n'est actif que depuis trois ou quatre ans. La société des journalistes n'a cependant pas réussi à influer sur la ligne éditoriale, elle n'est qu'un contre-pouvoir et elle a choisi de ne pas communiquer à l'extérieur. Cette cristallisation des oppositions au sein du journal est encore trop récente. Il reste qu'il y a une vraie agitation à L'Équipe depuis deux ou trois ans. Plusieurs grèves se sont déroulées l'an passé, les droits des pigistes sont beaucoup défendus, notamment. Il y a même eu des menaces le grève le jour du quart de finale de Coupe du monde de rugby France-Nouvelle-Zélande.

itw_garcia_2.jpgOn n'en sait quasiment rien à l'extérieur...
Beaucoup de choses étaient quand même sorties à propos du numéro "100% Zidane" de L'Équipe Magazine, qui comportait une interview vieille de deux mois, dont L'Équipe a tiré des propos qui laissaient penser qu'il voulait revenir (5). Cela avait provoqué une assemblée générale monstre à laquelle une centaine de personnes a assisté. Les journalistes avaient alors laissé filtrer ce qui s'était passé et quelques articles étaient sortis dans d'autres journaux. Mais c'est l'exception: il y a beaucoup d'effervescence, mais elle ne franchit pas les murs. Les tracts que je cite dans le livre n'avaient jamais été divulgués, alors que le moindre tract des SDJ du Monde ou des Echos est dans tous les journaux le lendemain.


« Aujourd'hui, à L'Équipe, il n'y a plus de grande voix »


À la lecture du récit des luttes de pouvoir, on a l'impression que les journalistes les plus rebelles, les plus intéressants ont souvent été évincés au profit des ambitieux...
C'est complètement ça. Sans tomber dans le "C'était mieux avant" – parce que L'Équipe de Jacques Goddet était un journal poussiéreux et trop proche des institutions sportives –, au moins les grandes gueules et les personnes susceptibles de contester la ligne éditoriale avaient leur place dans le journal, à cette époque: Pierre Chany pour le cyclisme, Jean Edelstein, Thierry Bretagne... Tout à changé à la fin des années 80 quand, finalement, le marketing s'est imposé. On en revient à Jérôme Bureau. Je ne m'acharne pas sur lui, mais le système Bureau consiste à éliminer méthodiquement tous les grains de sable, c'est-à-dire tous ceux qui n'avaient pas l'esprit "corporate". Les gens qui avaient beaucoup de talent et qui auraient pu prétendre à des responsabilités ne s'y sont pas retrouvés.

Qui en a fait les frais?
Jean Edelstein, par exemple, remarquable chroniqueur, très grande plume de la fameuse page 2 (6). Dans un édito hilarant, au lendemain de la prise de d'otage de "Human Bomb" dans la maternelle de Neuilly, en mai 1993, il imagine que Bernard Tapie kidnappe Jean-Michel Larqué et Thierry Roland, ligotés sur le Phocéa, et qu'il éructe contre le rédacteur en chef de France Football. Une chronique avec une telle liberté de ton est inimaginable aujourd'hui. Son auteur se fera virer, et ce sera un tournant. Marc van Moere, même s'il a fait partie de la mouvance de Jérôme Bureau, était un journaliste qui avait sorti des affaires dans le rugby, qui avait une certaine idée d'un journalisme un peu subversif. Lui aussi a été écarté. Il ne reste finalement que Damien Ressiot, seul journaliste réellement d'investigation, qui s'occupe aujourd'hui du dopage mais qui est marginalisé. Ces gens-là ont été méthodiquement évincés, et ce n'est pas un hasard.

Le marketing a éliminé le talent?
Ce n'est pas ça, c'est que les gens qui émergent sont des managers obéissant aux consignes de l'actionnaire, à la politique du groupe Amaury. Il y aurait eu un espace pour ces grandes plumes, mais aujourd'hui, à L'Équipe, il n'y a plus de grande voix. Le dernier qui est parti – à la retraite, lui – c'est Christian Montaignac, cité dans le livre, qui raconte comment son papier sur le livre de Jean-Jacques Bozonnet a été censuré à l'époque où il travaillait pour L'Équipe Magazine.

Ça ne rend pas optimiste pour l'avenir...
Les fondamentaux ne vont pas changer. La grande info, d'ailleurs, c'est qu'après dix ans au frigo, Gérard Ejnès revient! (rires). Il est théoriquement numéro 4 et a conservé son titre de directeur adjoint de la rédaction, et dirige, en théorie avec Régis Testelin, la rubrique football. C'est intéressant parce que pour la première fois dans l'histoire du journal, les vrais patrons sont des fous de foot. On va savoir si L'Équipe va devenir un journal tout foot. Lors d'un séminaire-clé dans l'histoire du journal, à Louveciennes, Ejnès s'était opposé à Bureau, qui était plutôt de culture multisport et qui l'avait emporté.


« On assiste depuis des années à la dérégulation du football, et L'Équipe l'accompagne sans rien faire contre »

Il y a une interrogation récurrente dans le livre, c'est le dilemme à peu près insoluble de la bonne distance à trouver avec les sportifs et les pouvoirs sportifs.
Oui, je conçois que c'est compliqué: pour avoir des infos, il faut être proche, je ne dis pas qu'il faut être ennemi avec ses sources pour bien en parler. Mais il y a un minimum de distance à avoir. Certains journalistes m'ont dit, en off, qu'il n'était pas normal que Vincent Duluc interviewe Raymond Domenech (7). Dans une rédaction de trois cents personnes, dont trente-cinq au football, à un moment, par déontologie, il faut dire: "Je suis trop proche de lui, ce n'est plus à moi de l'interviewer". Cela relève aussi de la mission du chef de rubrique, de sa responsabilité de manager.

Vous soulignez bien que la capacité à décrocher des interviewes de sportifs majeurs est trop précieuse...
Cela passe avant tout. Ce qui compte c'est d'avoir la star, même s'il n'a rien à dire ou même s'il faut être complaisant. Je me souviens d'une interview de Fabien Barthez par Olivier Margot, au lendemain des échauffourées controversées avec des supporters nantais, qui commençait par "Ça va, Fabien?"

Comment est-ce qu'on perd le réflexe d'être critique?
Encore faut-il l'avoir eu! Même si le profil des journalistes de L'Équipe tend à se banaliser, et qu'il y a un changement de génération, ce sont tous des passionnés de foot qui rêvaient de côtoyer des sportifs.

Ce n'est pas forcément un problème... Qu'est-ce qui les dissuade de sortir des clous? Est-ce que c'est de l'autocensure, une adhésion implicite à la ligne éditoriale?
Ils disent que ça n'intéresserait pas forcément le lecteur. C'est le grand argument. Si une étude marketing montrait que dénoncer le foot business rapporterait 500.000 lecteurs par jour, ils s'y mettraient sans hésiter. De même que quand ils ont constaté que le dopage faisait vendre, ils ont "fait" du dopage. L'Équipe est un journal qui n'a pas tant changé que cela en trente ans. La base, cela reste le bon vieux compte-rendu, on ne va pas tellement voir ce qu'il y a derrière.

Mais pourquoi ne transparaît pas plus de passion, de sincérité, de contradiction, des positions un peu plus engagées? Ils n'ont presque jamais opposé d'arguments aux Darmon, Aulas, Wenger, etc. Tout en se réclamant des grandes valeurs morales du sport. Ils ont subitement soutenu Michel Platini et ses idées, après avoir ignoré celles-ci...
Les rapports avec Platini, auxquels j'ai consacré un chapitre, sont un très bon exemple. Ils n'adhèrent pas tant au discours de Platini qu'ils le soutiennent en tant que Français et ancienne star. Surtout, ils s'en tiennent à un discours de communication. Je ne dis pas que Platini n'est pas sincère, mais depuis son élection, il n'a quasiment rien fait. Cela fait des années que l'on assiste à la dérégulation du football, et L'Équipe l'accompagne sans rien faire contre. Il y a aussi, depuis une quinzaine d'années, un mouvement général dans l'ensemble de la presse française et dans les écoles de journalisme, qui consiste à considérer que le vrai journalisme, c'est le journalisme à l'anglo-saxonne. "Les faits, les faits, rien que les faits". Mais sous couvert de ne pas donner d'opinion dans les éditos, en fait, l'idéologie transparaît et surtout, on ne fait pas le travail de journalisme consistant à démonter l'idéologie dominante.


(1) Le premier chapitre du livre raconte la dénonciation par Pierre Ballester, journaliste de la rubrique cycliste, de deux de ses collègues accusés de participer aux libations très Drugs and Rock'n'Roll de l'équipe Festina. Ballester a été licencié pour "violation des règles d'honneur professionnel" en 2001.
(2) La Revanche d'Aimé Jacquet, Jean-Jacques Bozonnet, Seuil 1999.
(3) L'Affaire Jacquet, Vincent Duluc, éditions Prolongations 2008.
(4) Passion impossible - Mes vingt mois à la tête du PSG, du rêve au cauchemar, éditions du Moment.
(5) Titre "Et s'il revenait?", quelques jours après Israël-France 2005.
(6) Supprimée en 2001, elle constituait un relatif espace de liberté.
(7) Vincent Duluc est réputé entretenir une relation amicale avec Raymond Domenech, qui date de son passage au Progrès de Lyon.
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