
LE RÉVÉLATEUR AU PLACARD
Jérôme Latta -
lundi 25 août 2008
Heureux les téléspectateurs de l'Euro 2008, qui ont pu suivre la compétition sans subir une des pollutions majeures des retransmissions. Et en effet, quel soulagement ce fut de ne pas avoir à subir, à chaque action offensive ou presque, l'examen maladif de ladite action sous l'angle: "Y a hors-jeu ou y a pas hors-jeu?", à coups d'images arrêtées, de ligne virtuelle projetée sur le terrain et de décorticage par les commentateurs. Bien sûr, les actions litigieuses avaient bien droit à leur ralenti, mais faute de repère, chacun en était tenu à apprécier la situation sans se sentir obligé de trancher à tout prix.
Résultat: seuls les hors-jeu flagrants étaient visibles, les autres n'appelant pas de contestation du jugement de l'arbitre assistant. Comme au bon vieux temps, pas si lointain, où la contestation de chaque décision arbitrale n'était pas de mise. Et conformément à l'esprit de la règle du hors-jeu, avant que les réalisateurs n'en imposent une conception simpliste et distordue, il fut inutile de se scandaliser qu'un attaquant ait pu prendre un avantage de dix centimètres sur les défenseurs (lire "Pour en finir avec le hors-jeu au centimètre").
Le révélateur ne connaît pas la règle du hors-jeu
Le révélateur est donc ce procédé qui permet de tracer sur l'écran une ligne parallèle à la ligne de fond en compensant la déformation optique et l'angle de la caméra. Problème, cette ligne virtuelle passe par l'emplacement des pieds du joueur, n'étant pas en mesure de se repérer au-dessus du niveau du sol (le révélateur n'est pas 3D). Or, la règle stipule que c'est la position la plus proche du but de n'importe quelle partie du corps, à l'exception des bras, qui doit être prise en compte.
Dans l'exemple (but contre son camp de Grichting lors de Marseille-Auxerre, 2e journée), le défenseur bleu, penché en arrière, remet en jeu l'attaquant blanc (si l'on tient absolument à examiner l'image arrêtée). D'évidence, la ligne est mal placée: le "révélateur" obéit à sa propre règle...

Indépendamment de cet exemple, ce gadget comporte d'autre biais occultés par ceux qui prennent son nom au pied de la lettre. Par exemple, à 25 images/secondes, le choix de l'image témoin (à l'instant présumé de la passe) est sujet à caution pour juger des cas limites. Enfin, la définition de l'image vidéo est bien trop faible dans ces cas-là – là encore, si l'on veut à tout prix départager deux joueurs qui sont sur la même ligne (aussi absurde soit cet exercice).
Premier degré
Pourtant, les commentateurs de Canal+ (David Berger et Olivier Rouyer, adeptes notoires du réarbitrage), vont décréter Niang hors-jeu. Emportés par leur élan, ils vont même mettre quelque temps, malgré une profusion de ralentis, pour se rendre compte que le Marseillais ne touche pas le ballon, invalidant de fait la question du hors-jeu.
En résumé :
1. Ils méconnaissent la règle elle-même en le décrétant à tort en position de hors-jeu.
2. Ils ignorent l'esprit de la règle en omettant que, placé quasiment sur la même ligne que le défenseur, l'attaquant doit avoir le bénéfice du doute. Sachant que lorsque les deux joueurs sont aussi proches, ce ne sont pas dix centimètres qui procurent un avantage décisif.
3. Ils oublient de commenter l'action elle-même, pourtant intéressante, notamment sous l'angle... du placement des joueurs.
Réflexe malheureux
Mais au-delà de ce cas de figure, qui serait anodin s'il n'était si habituel (lire "Main occulte et hors-jeu du genou"), et indépendamment du débat sur la règle du hors-jeu, c'est le principe même du révélateur qui est nuisible au spectacle télévisuel autant qu'à la compréhension du football.
Ce "vérificateur de hors-jeu" a développé chez les commentateurs une activité réflexe qui les fait se jeter sur toutes les images de révélateur, et les pousse même les réclamer. On ne saurait mieux illustrer le pouvoir pavlovien des réalisateurs, qui s'exerce aussi, malheureusement, sur les téléspectateurs.
On peut ainsi s'étonner de cette régression télévisuelle, qui consiste à vouloir ainsi proposer des images arrêtées, au lieu de nous faire apprécier le mouvement, quintessence de ce média... et du jeu de football.
Mais voilà: l'examen des ralentis permet de meubler l'antenne, et c'est un exercice infiniment plus facile que l'analyse du jeu. Plus facile et plus démagogique, tant la mise en examen des arbitres est devenue rituelle. Tant pis si cette figure imposée, qui est devenue un élément du spectacle, contribue en réalité à l'appauvrissement de ce spectacle, au point de le remplacer.
Abolition, maintenant
Canal+ et son nouveau directeur des sports, Cyrille Linette, ont en définitive toutes les raisons de prendre une décision qui ferait date: abandonner l'usage du révélateur, comme l'ont notamment fait les diffuseurs anglais. Au profit de simples ralentis s'il le faut vraiment, l'occasion étant belle de cultiver des images plus informatives, plus proches du jeu (comme le "replay" des actions de but entières, à vitesse réelle) et plus qualitatives (un ralenti intéressant au lieu d'une rafale sans discernement).
En outre, ce geste contribuerait concrètement à l'apaisement des esprits revendiqué par les acteurs du football français, après une saison au cours de laquelle l'atmosphère est devenue particulièrement délétère. Mais, plus qu'aux arbitres, c'est aux téléspectateurs qu'il rendrait un fier service.
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