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Gaël Raballand

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Ligue 2, pays merveilleux

C1 : une réforme pour presque rien

En se contentant de modifier les modes de qualification sans bouleverser la répartition de ses revenus, la "réforme Platini" ne va pas inverser la tendance au rétrécissement de la Ligue des champions.
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Le 30 novembre 2007, l'UEFA a décidé d'introduire un nouveau système de qualification à la Ligue des champions pour la période 2009-2012, visant à augmenter la représentation des "petits pays" dans la compétition. L'idée est louable car comme cela a pu être souligné, "plus que l'hégémonie de quelques pays sur la compétition, c'est la certitude absolue pour une poignée de clubs d'être parmi les trente-deux élus" (lire "Platini: la réforme à petits pas").

Réforme cosmétique
Pourtant, malgré la légitimité de cette réforme (dite réforme Platini), il est probable qu'elle ait très peu d'impact sur les phases finales de la compétition. En effet, plus que l'accession à la Ligue des champions, ce sont les mécanismes de redistribution des sommes versées par l'UEFA qui devraient être modifiés pour réduire sensiblement la concentration de la compétition, car c'est le seul levier dont dispose l'UEFA pour rééquilibrer ou réduire les facteurs de déséquilibre entre les pays, en apportant des recettes supplémentaires aux clubs issus des championnats moins bien classés à l'indice UEFA.

Mais il est évident que les dirigeants des grands clubs européens se prononceraient contre toute réforme allant dans ce sens, ceux-là agitant déjà régulièrement le spectre de la création d'une ligue privée qui mettrait de facto fin à la rente de situation actuelle de l'UEFA (1). Aussi, dans ce contexte et compte tenu des rapports de force, on peut s'attendre à des réformes cosmétiques qui confirmeront, année après année, l'adage populaire: "On prend les mêmes et on recommence".


ldc_mainmise.jpgUne compétition rétrécie
La mise en place de la Ligue des champions en 1992 a renforcé la position dominante des quatre principaux championnats européens (Angleterre, Espagne, Italie, Italie, Allemagne). Elle a progressivement monopolisé les enjeux sportifs et financiers sur l'échiquier européen, avec une augmentation considérable des matches, des recettes générées et une médiatisation bien supérieure à celle de toutes les autres compétitions. 

L'instauration de phases éliminatoires à plusieurs équipes et l'ajout de plusieurs représentants pour les pays les mieux classés par l'UEFA devait mécaniquement aboutir à une concentration des places d'honneurs pour les représentants des grands championnats. On peut ainsi quasiment prévoir les participants aux demi-finales avant le début de la compétition (avec une représentation de plus en plus forte des clubs anglais du fait de l'augmentation exponentielle des budgets des clubs outre-Manche).


Club des quatre
En comparant les statistiques avant et après instauration de cette Ligue, certaines tendances sont frappantes :
• S'agissant des clubs, les cinq participants les plus fréquents représentaient 34% des participations en 1981-1993, ce pourcentage est monté à 44% sur la période suivante 1994-2006.
• S'agissant de la représentation par pays, alors que dix-neuf pays avaient compté un représentant sur la première période, seuls neuf y sont parvenus dans la période récente, alors que le nombre de pays participant à la compétition a augmenté du fait de l'éclatement des anciens pays du bloc de l'Est. Les quatre pays les plus représentés (Italie, Espagne, Allemagne, Angleterre pour les deux périodes) représentaient moins de 50% des demi-finalistes sur la période 1981-1993, contre 75% sur la période récente (lire aussi "Ligue des champions, on ferme!").


Un impact limité
Pour lutter contre cette concentration, la réforme Platini a été annoncée en novembre 2007. Tout d'abord, vingt-deux équipes seront qualifiées automatiquement (au lieu de seize aujourd'hui). Les six nouveaux qualifiés sont les troisièmes des pays 1 à 3 (Espagne, Angleterre, Italie en 2007) et les champions des pays classés de la 10e à 12e place (Ecosse, Ukraine, Belgique en 2007). Les dix autres équipes qualifiées auront deux possibilités: cinq places réservées à des champions des associations 13 à 53 qui se seront affrontées en tours préliminaires et cinq places réservées aux clubs classés quatrièmes, troisièmes ou seconds pour les pays classés de 1 à 15 par l'UEFA.

Il est évident que la principale justification de cette réforme est de permettre aux champions en provenance de "petits pays" une accession facilitée à la Ligue des champions. De facto, mis à part la garantie d'un représentant des pays classés de 10 à 12, elle se traduit par autant de difficultés pour les pays classés de 13 à 53 d'accéder à la compétition et, en augmentant les contingents "automatiques" pour les pays 1 à 3, officialiser la pratique qui est de voir trois représentants pour les trois grands championnats.


100 millions le billet pour les huitièmes
Mais le principal problème réside dans le fait qu'une fois les poules atteintes, une accession à la Ligue des champions ne signifie nullement une participation aux huitièmes de finale. En effet, la C1 est pose des conditions relativement simples: sans une masse salariale de plus de 100 millions d'euros, il est désormais quasiment impossible de penser à une place dans le dernier carré de la Ligue des champions (2) et impossible d'atteindre la finale. Ainsi, en 2005, la finale opposait le troisième club en termes de revenus – le Milan AC avec 234 millions d'euros de revenus – contre le huitième – Liverpool FC avec 181 millions. En 2006, c'était le second en termes de revenus – Barcelone avec ses 259 millions – contre le dixième – Arsenal et ses 171 millions d'euros (3).

Si l'on excepte les Glasgow Rangers qui approchent les 100 millions d'euros, les champions ukrainien ou belge ont des revenus se situant à environ 50 millions d'euros, c'est-à-dire trois à quatre fois moins que les clubs européens les moins riches du "club des dix" et six fois moins que le Real de Madrid (4).

Dans ces conditions, Kiev peut-il vraiment fonder des espoirs pour la Ligue des champions? Et que dire du champion polonais ou slovaque, s'il parvient à s'extirper des tours préliminaires? En 2007, le champion polonais, Zagłębie Lubin, a annoncé avoir atteint le seuil de 10 millions d'euros de budget et le champion slovaque, le MŠK Žilina, n'atteint même pas ce chiffre et possède un stade de moins de 10.000 places. À titre de comparaison, en 2007, les plus faibles budgets des clubs en huitièmes de finale avoisinaient les 70 millions d'euros (Porto et le PSV Eindhoven) tandis que la moyenne des budgets des quatre clubs anglais dépassait les 200 millions d'euros...


Le market pool, levier d'inégalités
Aujourd'hui, les sommes redistribuées par l'UEFA (5) permettent de conforter les écarts budgétaires entre les clubs espagnols, anglais, italien ou français et ceux des autres pays. Plus de la moitié des revenus de la compétition reversés aux clubs participants (280 millions sur 530 millions) sont ventilés en proportion de la valeur des marchés télé de chaque pays: le market pool (lire "La Ligue des champions, un squat de riches").

Ainsi, un club d'Europe centrale est doublement pénalisé car il bénéficie de droits de retransmission télévisés directs faibles et d'un market pool très faible, ce qui veut dire qu'à résultats sportifs égaux, il empochera bien moins qu'un club d'un championnat majeur. À titre d'exemple, en 2006, le Sparta Prague a touché 10 millions de moins que Lille malgré une élimination au stade des poules pour les deux équipes. Lille a touché 11,3 millions au titre du market pool de la France, le Sparta Prague ayant reçu cent fois moins pour celui de la République tchèque. C'est aussi ce mécanisme qui avait permis à l'OL, cette saison-là, de toucher beaucoup plus d'argent que le Milan AC et Villareal, pourtant demi-finalistes de l'épreuve (voir le tableau ci-dessous).

gains_ldc2006.jpg


Le compromis de l'UEFA
L'UEFA ne tient pas à remettre en cause les mécanismes de redistribution des droits télévisés, qui constitueraient pourtant le seul levier à même de réduire la concentration de la compétition. Jusqu'à récemment, l'UEFA a dû faire face à une coalition puissante des principaux clubs européens: le G14 (6). Mais en janvier 2008, il a été annoncé qu'une lettre d'intention avait été signée entre la FIFA, l'UEFA et douze clubs censés représenter l'élite européenne, devant mener à "la dissolution du G14 et à l'abandon des procédures judiciaires" intentées par les clubs contre l'UEFA et la FIFA (7). En échange de cet abandon des poursuites, l'UEFA s'est engagée à indemniser les clubs pour la mise à disposition de leurs joueurs internationaux lors des compétitions continentales (8).

Ce dernier accord avec les grands clubs européens devrait donc encore renforcer les disparités budgétaires entre clubs, déjà creusées par la formule de la compétition et le système de market pool de l'UEFA. Aussi, cette réforme cosmétique a-t-elle très peu de chances de modifier réellement des équilibres économiques qui déterminent désormais directement les résultats sportifs. Quitte à nourrir le ressentiment de certaines fédérations qui continueront à se sentir exclues de la Ligue des champions.  


(1) L'UEFA estime le revenu brut 2007/08 de la Ligue des champions à 824,5 millions d'euros et, selon les projections, dont 819 millions d'euros proviendront des droits télé et publicitaires. Le montant total distribué aux clubs est évalué à 588,6 millions d'euros, 185,4 millions d'euros seront affectés au football européen au sein de l'UEFA et 31,4 millions d'euros réservés aux ligues professionnelles des associations participantes.
(2) PSV Eindhoven en 2005 et Villareal en 2006 l'ont réussi (mais sans atteindre la finale).
(3) Données provenant de Deloitte Touche, Football Money League, février 2007.
(4) Real Madrid, Barcelone, Juventus de Turin, Manchester United, AC Milan, Chelsea, Inter Milan, Bayern Munich, Arsenal et Liverpool avec des revenus entre 175 millions et 300 millions d'euros.
(5) 75% des recettes globales générées par les contrats télé et publicitaires conclus par l'UEFA (avec un plafond de 530 millions d'euros), sont distribués aux trente-deux clubs présents en Ligue des champions. Les 25% restants sont "affectés au football européen au sein de l'UEFA, qui couvrira ainsi ses coûts organisationnels et administratifs et en reversera une partie aux associations, aux clubs et aux ligues".
(6) Depuis l'instauration de la Ligue des champions en 1992, un seul finaliste n'était pas membre du G14: Monaco en 2004. En 1998, la société Media Partner, soutenue par plusieurs clubs, avait proposé la création d'une Super League privée qui aurait été réservée à quelques dizaines de clubs, condamnant alors la Ligue des champions de l'UEFA. Cette première tentative avait finalement avorté.
(7) L'UEFA reconnaît désormais l'Association européenne des clubs (ECA) comme son seul interlocuteur et de son côté, la nouvelle entité reconnaît l'UEFA et la FIFA comme les deux instances gérant le football européen et mondial.
(8) L'UEFA s'est engagée à indemniser les clubs de l'Association ECA pour l'Euro 2008 à hauteur de 43,5 millions d'euros et pour 2012 à hauteur de 54 millions d'euros.
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