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La cavale de Cabañas

Du Cosmos de New York à Boca Junior en passant par Brest, la carrière de Roberto Cabañas n'a pas obéi à une ligne très droite... Suivons-le dans ses impayables péripéties. Extrait du numéro 36 des Cahiers du football.
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Roberto Cabañas... Il n’est pas évident de trouver des informations complètes sur ce joueur par ailleurs fort méconnu des Bisontins de la prairie, des Palois éleveurs de champions, des Parisgolos et des Marseillpilamis – en fin de compte de tous ces endroits obscurs de France profonde qui démontrent week-end après week-end leur ignorance du beau football (à part l’Armoricaine de Brest où un public de nombreux connaisseurs enthousiastes applaudit à juste titre les créations d’artistes avant-gardistes, ballets toujours renouvelés d’entrechats chaloupés et de conduites de balles fluides, bref que du bonheur). 
cabanas2.jpgRoberto était, avant que l’embonpoint et une dentition fragile ne le condamnent à raccrocher, un super attaquant sud-américain comme on n’en a pas beaucoup vu depuis à l’ouest de la Mayenne. J’aurais pu dire de la Rance pour faire plus proche de Rennes, mais vous aurez compris que l’antinomie Rennes / attaquant sud-américain corrobore mes choix géographiques.
Je vous parle d’un temps que les gars de Guingamp ne peuvent pas connaître, celui où le stade de Brest, situé en plein centre ville, était rempli de 20.000 personnes qui garaient leurs voitures immatriculées dans les départements voisins jusque devant la maison de votre serviteur. D’ailleurs, Guingamp a essayé son propre Cabañas, dernièrement, pauvres copieurs qui font tout comme nous, jusqu’à monter en D1... Mais ils sont allés le chercher en Suisse, ah ah ah, c’était Ricardo, et il s’est pas plu là-bas. Tu m’étonnes. Bref, le Cabañas qui nous importe n’a pas laissé beaucoup de traces au-delà de la mémoire de ceux qui l’ont croisé et de ce que nous pourrons en imaginer.


À dix-neuf ans au Cosmos
Il démarre dans le foot comme tous les bons techniciens sud-américains: en dribblant les bétonneuses sur les chantiers, les bras lestés de briques. Ça vous forge le caractère et le corps. Il conservera de ce premier travail une dépendance au plâtre qui conditionnera sa carrière.
Repéré par les contremaîtres du grand club de la capitale Asuncion, Roberto fait ses classes et intègre rapidement l’équipe première, ce qui lui permet, grâce à son expérience dans le bâtiment, d’être nommé traceur de lignes officiel de l’Olimpia. Son savoir-faire dépasse rapidement les frontières du Paraguay et parvient aux narines des recruteurs de la ligue professionnelle US. Roberto signe au Cosmos de New York à dix-neuf ans. À lui l’argent, les grosses bagnoles, Manhattan et les fouilles nasales entre les seins des top-models. Dans l’équipe, Roberto fréquente les vieilles stars sur le déclin Pelé et Franz Beckenbauer, qui l’apprécient énormément. D’ailleurs, le Roi Pelé lui-même lui aurait dit un jour au dessert: "Je t’apprécie énormément", tout en léchant le sucre glace.


Cali numéro
Roberto s’éclate, donc, et devient petit à petit la star de l’équipe, enquille but sur but, et marque son territoire. Malheureusement, le Cosmos fait faillite, et il faut rembourser les dettes contractées parfois à des gens peu recommandables. Roberto est cédé à des entrepreneurs d’import-export colombiens, et signe à l’America Cali.
Roberto ne tarde pas à s’acclimater, il n’a que vingt-trois ans, un statut de star, et le rythme de vie colombien, tout de nuits blanches, lui convient. Ses résultats en sélection suivent: avec lui et l’excellent meneur de jeu Julio César Romero, le Paraguay obtient son billet pour le Mundial mexicain. Les Rouge et Blanc se qualifient pour le deuxième tour et l’élimination par l’Angleterre de Lineker en huitièmes ne change rien: le statut de Roberto est désormais international. L’Europe le courtise, mais son club ne veut rien entendre, car la nouvelle star est devenue indispensable en même temps que deal... pardon, leader de l'équipe, et les dirigeants craignent à juste titre un effet de manque.


Roberto en cabane
Tous les clubs vont alors abdiquer. Tous? Sauf un... Quelque part en Armorique, un dirigeant résiste encore et toujours. François Yvinec, président fort en gueule et en pâtisserie de Brest, fait le forcing. Il veut absolument la recette de la farine de Roberto pour ses galettes, et il se déplace jusqu’en Colombie pour négocier le transfert. Le joueur est aux anges, mais le club fait mettre Yvinec et Cabañas sous surveillance policière pour empêcher l'accord... Ils resteront bloqués des semaines durant, malgré les protestations du gouvernement français, provoquant la curiosité grandissante des médias. Finalement, c’est par une rocambolesque cavale main dans la main à travers la Colombie et la Bolivie que les deux larrons parviendront à gagner la Bretagne, malheureusement trop tard pour sauver le club de la relégation en D2 à la fin de la saison 1987/88.


« L’OL, c’est pas la teuf, le président couche tout le monde à vingt heures et à part Raymond Domenech, tout le monde a les cheveux en brosse »


cabanas1.jpgExplosion du nez
Après autant de péripéties, autant vous dire que le gazier était attendu au tournant par les piliers du bar Le Penalty et les habitués de la tribune Foucauld. Le moins que l’on puisse dire, c’est que Roberto n’a pas tardé à faire parler la poudre, devenant l’idole du coin en quelques retournés acrobatiques pleine lucarne et une poignée de chevauchées à travers des défenses impuissantes, assisté par son lieutenant Dragoslav Binic (tiens, un champion d’Europe 1991...) et le jeunot Corentin Martins. Jusqu’à ce jour de mai 1989, où, en barrage pour l’accession en D1 contre Strasbourg, Roberto "el Loco" tombe sur un rail trop fort pour lui et s’explose littéralement le nez, inondant son maillot de sang et nos fronts de sueur... Qu’à cela ne tienne, le bonhomme revient sur le terrain le visage enroulé de bandes imprégnées de talc, et au bout d’une nuit rouge, plante le but de la remontée en aveugle, baigné de larmes dans un improbable trip latino-celtique.


Retraite et retours
À l’approche de la trentaine, Roberto signe pour un gros chèque chez le très ambitieux M. Aulas, qui lui offre un ordinateur. Roberto s’ennuie, grossit. L’OL, c’est pas la teuf, le président couche tout le monde à vingt heures et à part Raymond Domenech, tout le monde a les cheveux en brosse.
C’est un peu oublié que Roberto part en Argentine, et on ne saura pas qu’il s’est refait des copains et un palmarès, devenant une idole de la Bombonera, l’antre de Boca Juniors, jusqu’à la fin de sa carrière à trente-cinq ans au Chili. Il réapparaît quelques années plus tard, à trente-neuf ans en amateur chez lui au Paraguay, tout gros, à moitié dégarni et au deux tiers édenté, vieille star du show-biz. C’est ainsi qu’il apparut aux cinquante ans du Stade brestois, effarant tout le monde en se disant prêt à rempiler avec l’équipe en National.
Après lui, on s’est mangé son compatriote Alfredo Mendoza, le "remplaçant de Maradona" Carlos Tapia, le faux meilleur gardien de la Coupe du monde 1990 Goycoechea, et on n’a jamais retrouvé l’équivalent, tous trop chers et moins bons, préservant intacte la légende du lutin paraguayen sur les bords de la Penfeld.
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