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Cannavaro : la parole à l'accusation

JKBM est de retour avec son sens de la polémique plaquée or. Ses propos n'engagent que lui et toute sa famille, mais il ne saisit décidément pas la logique qui a couronné le défenseur champion du monde.
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C’est un exercice rituel, un passage obligé mais toujours aussi agréable, malgré la vacuité totale de l’exercice. Mais ne nous privons pas de ce plaisir : passer au crible les résultats du Ballon d’Or, c’est l’un des éléments essentiels de l’ambiance des fins d’année, à l’instar des guirlandes dans les rues, des inscriptions à la craie sur la vitre du café d’en bas, de la nuit qui tombe à 17 heures et de la crise du PSG.

Une année qui dure de janvier à… octobre
Tiens, cette dernière notion fait tiquer : la crise traditionnelle du plus grand club du XVIe arrondissement de Paris ne survient-elle pas normalement en novembre? Eh bien, si. Hélas, le Ballon d’Or aussi, désormais, et c’est le premier objet de notre courroux. Si les résultats ont été proclamés le 27 novembre, ils étaient largement connus depuis au moins deux semaines (franchement, y a-t-il eu au moins un Français s’intéressant aux choses du football qui n’a découvert l’identité du vainqueur que mardi dernier?). Ce qui signifie que les votes ont probablement eu lieu au début du mois. Or la récompense est censée couronner le meilleur joueur de l’année en cours. Celle-ci ne s’arrête pas début novembre, que l’on sache. En vérité, les journalistes ne votent que sur dix mois, et non sur douze, soit sur seulement cinq sixièmes de l’année. Certes, c’est une proportion relativement négligeable; mais pourquoi la négliger, dès lors que le Ballon d’Or sera attribué pour l’intégralité de l’année civile? Pourquoi ne pas remettre le trophée un mois plus tard — et, si possible, en évitant les fuites, ce qui ne devrait pas nécessiter la mise en place d’un système Echelon et d’un Patriot Act? À aucun moment France Football ne s’en explique.


« Le spectacle du Ballon d’Or tentant d’escalader un nominé au Ballon de Plomb par la face nord restera longtemps dans les mémoires ».


Cannavaro, meilleur joueur de l’année ou de l’été?
Si cette démonstration du manque de rigueur des organisateurs n’a pas suffi à vous rendre vous aussi fous de rage, passons au plat de résistance, le résultat du scrutin. Et constatons que, comme l’indiquent d’ailleurs les jurés, c’est exclusivement sur sa Coupe du monde que l’Italien a bâti son succès.

Il serait en effet peu judicieux de gratifier Cannavaro d’un titre de champion d’Italie acquis dans les circonstances que l’on sait – et d’ailleurs retiré depuis –, tout comme le titre de champion 2004-2005. Le scandale a été suffisamment énorme pour qu’on n’y revienne pas ici. Quant à ses performances depuis juillet, elles ont été carrément mitigées. On se souvient de ses difficultés face à la France pour la revanche de septembre, mais aussi de ses malheurs madrilènes contre Lyon. Le spectacle du Ballon d’Or tentant d’escalader un nominé au Ballon de Plomb par la face nord restera longtemps dans les mémoires. Même si, en championnat, le Real encaisse peu de buts, le début de saison 2006-2007 de Cannavaro est assez pénible.
Notons que certains de ses principaux concurrents, comme Henry, Klose ou Deco, ont pour leur part été excellents de janvier à novembre, ne connaissant pratiquement jamais de chute de tension. Pour résumer, le capitaine de la Squadra ne remplit absolument pas le critère de la "régularité au cours de l’année". Or c’est un critère important: s’il suffit, pour être sacré Ballon d’Or de l’année d’une Coupe du monde, d’avoir été l’un des principaux artisans de la victoire finale de sa sélection, alors autant attribuer directement le trophée, le soir de la finale, au meilleur joueur de la compétition, sans attendre quelques mois qui ne changeront rien….

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Le meilleur joueur de la Coupe du monde, vraiment?
Pour ses performances lors de la Weltmeisterschaft, le beau Fabio a obtenu des louanges indéniablement méritées. Capitaine valeureux, il a bien tenu, depuis son poste de stoppeur, les avant-centre adverses. D’ailleurs, en n’encaissant que deux buts en sept matches, l’Italie égale le record d’imperméabilité établi par la France de 1998. Pourtant, à lire les commentaires dithyrambiques de France Football, on a l’impression qu’il a littéralement porté son équipe à bout de bras. On comprend Gérard Ernault: pour justifier la victoire du lauréat, il faut appuyer au maximum sur ses prouesses. Il reste que, si l’on y regarde de plus près, l’évidence semble moins évidente…

Primo, remarquons que l’Italie de Lippi a été une formidable machine à défendre, dans laquelle l’implication défensive de tous les joueurs a été totale. Devant les quatre défenseurs, le sosie de Paul Newman avait installé quatre milieux très travailleurs (généralement Perrotta, Gattuso, Pirlo et Camoranesi) qui, par leur harcèlement continuel, ont coupé un nombre incalculable d’attaques adverses. Autant de travail en moins pour les quatre de derrière. Il est plus facile d’être la meilleure défense d’une compétition si l’on est protégé par quatre milieux aussi féroces.

Deuxio, l’identité du Ballon d’Argent fait lever un sourcil : si Gianluigi Buffon est si haut (avec une saison en club peu valorisante, sans entrer dans les détails), c’est bien que sa Coupe du monde a été scintillante. Or quand est-ce qu’un gardien brille? Quand ses adversaires se créent des occasions, évidemment. Et c’est peu de dire que Buffon s’est montré décisif. Personne n’a oublié sa parade sur la tête de Zidane dans la prolongation de la finale, mais rappelons qu’au tour précédent, face à l’Allemagne, il a miraculeusement sorti un missile de Podolski dans les prolongations, alors que le score était de 0-0. De même, contre l’Ukraine en quarts et contre l’Australie en huitièmes, mais aussi au premier tour, notamment contre les Tchèques, il a réalisé une série d’arrêts exceptionnels. Tout cela incite à relativiser la performance du principal défenseur italien, Cannavaro. C’est bien avant tout grâce au sensationnel Buffon que l’Italie a réussi à prendre si peu de buts et à gagner le tournoi.

Tertio, l’identité des attaquants qu’il a affrontés est un élément à prendre en compte. Même si l’on ne peut pas réduire l’analyse des performances d’un défenseur central à ses duels avec les pointes auxquelles il est confronté, il s’agit du cœur de son action. Or les adversaires que le futur lauréat a eu à museler n’étaient pas tous des foudres de guerre. Le Ghanéen Gyan et l’Américain Mc Bride ne sont pas exactement des terreurs mondiales, tout comme l’Australien Viduka, dont les belles années sont derrière lui. Le Tchèque Baros revenait d’une longue blessure et était loin de son niveau optimal. C’est donc grâce à sa réussite face à Chevtchenko (en quart), Klose (en demie) et Henry (en finale) que Cannavaro a obtenu sa victoire. Admirable, certes, mais encore une fois un peu juste pour lui valoir le titre de "meilleur joueur de l’année", d’après nous — d’autant que, dans ces trois matches, Buffon s’est montré salvateur à plusieurs reprises.

Quarto, laissons parler les autres jurys, ceux des comités d’experts chargés par la FIFA de désigner le meilleur joueur de chaque match de Coupe du monde. C’est bien simple: Cannavaro n’a pas été désigné meilleur joueur du tournoi (Zizou rules) et, au cours des sept rencontres jouées par l’Italie, il n’a même jamais été nommé "homme du match". Pour info, les heureux MVP ont été le gardien américain Keller (Italie-USA), trois fois Pirlo (Italie-Ghana, Italie-Allemagne, Italie-France), Materazzi (Italie-République tchèque), Buffon (Italie-Australie) et Gattuso (Italie-Ukraine). Des résultats qui montrent que les jurés de la FIFA ne donnaient pas forcément la prime aux attaquants ou aux buteurs, puisque les lauréats sont deux gardiens, un défenseur (Materazzi, il est vrai auteur d’un but ce jour-là), un milieu strictement défensif (Gattuso, récompensé pour le match face à l’Ukraine alors que l’Italie avait gagné 3-0 et qu’il n’avait pas marqué) et un relayeur, Pirlo (qui n’a marqué que lors d’un seul des trois matchs dont il a été élu meilleur joueur). Dès lors, l’absence de Cannavaro à ce palmarès-là tend à rééquilibrer les éloges qu’il a reçus pour sa Coupe du nonde. Certes, il a été très bon, mais a-t-il vraiment été ne serait-ce que le meilleur de son équipe?

Cinquo, France Football insiste lourdement sur la victoire finale de l’Italie, notamment pour expliquer la victoire de Cannavaro sur le Français le mieux classé, Henry. Henry a perdu la finale, Cannavaro et Buffon l’ont gagnée! Logique, donc, que les Italiens précèdent le Français au Ballon d’Or! Mais c’est oublier que la victoire a été acquise aux tirs aux but, un exercice ô combien aléatoire — auquel Cannavaro n’a d’ailleurs pas pris part et lors duquel Buffon n’a pas été décisif. Et que les matches qui se décident aux tirs aux but sont, à juste titre, comptabilisés comme des nuls par les statisticiens de la FIFA. Il nous semble dès lors qu’il est injuste de privilégier un candidat italien par rapport à un candidat français sur la foi de l’issue de cette rencontre, achevée, martelons-le sans chauvinisme aucun (juré, craché) par un match nul.

En un mot, Cannavaro n’a pas été d’une régularité époustouflante au cours de l’année, et s’il a joué un rôle important dans la conquête de la Coupe du monde, on ne peut pas dire pour autant qu’il l’a survolée comme un albatros majestueux et que son équipe lui doit tout.


Un stoppeur pur et dur
La "Bible du football" énonce un troisième critère, hormis la régularité sur l’année et le palmarès: la qualité intrinsèque du joueur. Et Ernault de se réjouir qu’enfin, le Ballon d’Or récompense un défenseur. Certes, il est bon que les attaquants ou milieux offensifs ne soient pas systématiquement désignés. Reste que Cannavaro, s’il est sans doute un stoppeur de classe mondiale, ne sort pratiquement jamais de son rôle de chien de garde et de chef des lignes arrière (un rôle qu’il a endossé lors de la Coupe du monde, mais qui, en sélection, incombe naturellement à Nesta). Comme tous ses collègues, il monte dans la surface adverse sur les coups de pied arrêtés, mais son implication offensive s’arrête là. Il n’est pas connu pour la qualité de sa relance et on peine à se souvenir d’une montée balle au pied de sa part. À une époque où l’on demande aux joueurs d’apporter toujours plus que ce qu’exige leur fonction nominative, il n’est pas, et de loin, un défenseur capable de participer de manière intéressante aux phases d’attaque. Evidemment, ce n’est pas ce qu’on lui demande en premier lieu; mais quand on lit dans le portrait qu’en dresse l’hebdo qu’il "participe peu au jeu de l’équipe et relance toujours court, soit vers le latéral le plus proche de lui, soit vers le milieu défensif posté devant la défense", on se dit que ce garçon est quand même quelque peu limité…

Finalement, cette issue rappelle foncièrement cette image de la première minute de la Coupe du monde : un Henry coupé en plein sprint par un coude levé juste ce qu’il faut par Cannavaro. Comme une préfiguration de l’issue du scrutin de FF — un scrutin que, quoi qu’on en dise, on se fera encore un plaisir de disséquer une nouvelle fois l’année prochaine…
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