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La géographie par le football

La vieille dame tapait dans la pharmacie

Bouteille – Les dirigeants de la Juventus de Turin viennent d'être blanchis de toute accusation de dopage. Pourtant, leur procès avait mis en évidence non seulement l’usage d’EPO, mais aussi une surmédicalisation devenue banale dans le football...
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Ce mercredi 15 décembre, les dirigeants de la Juventus de Turin ont été "blanchis" en appel des accusations qui avaient valu à Riccardo Agricola (médecin chef du club) d'être condamné en novembre 2004 à un an et dix mois de prison pour "fraude sportive et administration de produits dangereux". Durant ce procès au long cours (voir la chronologie ci-dessous), l'hématologue Giuseppe D'Onofrio, avait pourtant conclu à la certitude du recours à l'EPO et aux transfusions sanguines pour au moins deux joueurs (Antonio Conte et Alessio Tacchinardi). L'enquête et les experts avaient aussi démontré l'usage par les Diafoirus turinois d'une pharmacopée délirante, en dépit de toute justification médicale... Mais voilà, le juge Gustavo Witzel a décidé que la loi sur la "fraude sportive", originellement destinée à la corruption et aux paris truqués, ne s'appliquait au dopage. Coup de bol pour les juventini, la loi antidopage votée en 2000 ne pouvait sanctionner des faits remontant à 1994-1998.
Comme le souligne Stéphane Mandard dans Le Monde,
“La cour d'appel du tribunal de Turin n'a pas remis en cause les conclusions de l'expertise [de l'an passé] pour blanchir le médecin de la Juventus. Elle a simplement précisé que ni l'usage de médicaments ni l'administration d'EPO n'étaient considérés comme un délit au regard de la loi sur la fraude sportive en vigueur en Italie au moment des faits”. 

Exit, donc, les menaces du retrait des titres gagnés durant cette période de faste sportif... Les dirigeants turinois peuvent éructer une joie haineuse dans les micros, et recevoir les félicitations de Silvio Berlusconi. Le football professionnel, lui, semble plus que jamais bénéficier d'une remarquable impunité en matière de dopage. Comme l'a regretté le Pr D'Onofrio lui-même : "Il est clair que le foot est intouchable. Désormais, plus personne n'osera mettre son nez dans les pharmacies des clubs" (L'Équipe). 
L'occasion était donc belle de mettre en ligne cet article du numéro 15 des Cahiers du foot (avril 2005), histoire de revenir sur un procès aussi éclairant que sous-médiatisé...



bw_n15Lors d’une perquisition ordonnée par le procureur Raffaelle Guariniello, à l’été 1998, 281 types de médicaments sont trouvés dans les locaux de la Juventus de Turin. De quoi subvenir aux besoins d’un hôpital de taille petite ou moyenne, dira un expert. Également au tableau de chasse: une dizaine de produits figurant sur la liste des produits interdits du Comité international olympique... Sans parler d’autres manipulations pharmacologiques (EPO ou transfusions) qui, à défaut d’être découvertes le jour de la perquisition, auront laissé des traces indirectes dans certains dossiers médicaux.
Au terme d’une très longue procédure, le médecin-chef de la Juve, le Dr Agricola, a été condamné à un an et dix mois de prison et à une interdiction d’exercer. Il a fait appel et les peines sont suspendues. Les attendus du jugement, publiés en février 2005, confirment la sanction pour "fraude sportive" et mentionnent l’utilisation de l’EPO. Elles indiquent aussi que le Dr Agricola "ne peut s’être procuré seul l’EPO, ni avoir agi sans l’autorisation préalable de ses supérieurs". Son coaccusé, Antonio Giraudo, administrateur délégué de la Juventus, a bénéficié d’un non-lieu.


Des aiguilles dans la botte
Le jugement rendu le 26 novembre 2004 se rapportait à la période 1994-1998 du club, riche en titres. L’expertise finale, confiée en partie au professeur Giuseppe D’Onofrio, hématologue — ce qui lui «a valu (...) quelques menaces et pressions» (L’Équipe, 27 novembre 2004) —, a porté sur l’étude des paramètres sanguins de quarante-neuf joueurs et a conclu à l’utilisation quasi certaine de l’EPO ou de transfusions pour deux joueurs, Conte et Tacchinardi, et très probablement pour six autres footballeurs, dont Didier Deschamps. Le taux d’hématocrite de ce dernier a pu atteindre 51,9%, et au vu de l’importance des variations de ces mesures d’hémoglobine, l’expert indique une «stimulation exogène».
Autre expert entendu, le pharmacologue Eugenio Muller s’étonne, non seulement de la quantité de médicaments, mais aussi de la qualité de certains d’entre eux, clairement détournés de leur usage thérapeutique: stimulants cardiaques, analgésiques, antidépresseurs, reconstituants contre l’alcoolisme (!). Il note également, dans le cas de Zinédine Zidane, l’administration de produits contre-indiqués au regard de sa santé. Dans "The Medecine Men" (1), le docteur Volpi, ex-médecin de l’Inter de Milan et consultant de l’association des joueurs italiens pour ce procès, pointait les possibilités d’accroître la faculté de récupération des joueurs ou l’augmentation de leurs performances en restant dans le cadre de la pharmacopée légale. La confirmation que les pratiques dopantes dépassent la seule utilisation de produits interdits est une des données essentielles de ce procès.


bar_juve_chargeMauvaise pente
Sandro Donati, responsable du Comité olympique italien (CONI) indiquait en juin 2000 que la Juve avait pris sous contrat en 1998 deux "conseillers" pour le moins controversés, qui opéraient auparavant dans l’athlétisme: l’Argentin Guillermo Laich, «spécialiste de l’hormone de croissance, réputé pour ses méthodes plutôt dangereuses», et le Néerlandais Henck Kraajienhof, connu pour avoir soutenu par le passé l’utilité des stéroïdes. «Il était même allé jusqu’à plaider dans un journal de son pays la libéralisation du dopage!» En fait, poursuit Donati, «c’est le début des enquêtes (...) qui a mis fin à cette tentative de dopage programmé dans le foot. Les clubs ont eu peur et à ce moment-là, ils ont tous rompu leurs contrats avec ces médecins un peu "spéciaux". S’il n’y avait pas eu toutes ces affaires, je pense qu’une période très dangereuse s’annonçait pour le Calcio» (L’Humanité). Et donc, pas seulement pour la Juventus... L’Équipe rapporte ainsi l’attitude du Dr Agricola après le jugement de novembre dernier: «ll accentue sa "victimisation" en se décrivant comme un “cobaye humain” sur lequel la justice a tenté une expérience : “je me sens écorché, comme si on avait pratiqué sur moi une vivisection...”» (novembre 2004). Cette inversion apparaît bien sinistre. Son corps n’aura pas, de même que ceux de ses employeurs, à supporter les éventuelles conséquences des libertés prises par ce médecin avec la prescription médicale. Les cobayes auxquels pense le Pr Jean-Paul Escande, lorsqu’il évoque, à propos du dopage, une «expérimentation humaine», se trouvent plus logiquement de l’autre côté de la seringue...
Le Dr Agricola disait aussi : «Je suis tranquille (...) parce que je suis innocent. Pour moi, l’important est ce que pensent les joueurs. Eux savent bien qu’il ne s’est rien passé» (AFP). Pour Roberto Baggio, ce n’est pas gagné. Lorsqu’on lui demandait, le jour de son audition au procès de Turin, s’il avait été sujet à dépression, l’expression de son visage lorsqu’il se retourna vers le médecin traduisait bien autre chose que cette prétendue confiance... Le docteur Agricola a été confirmé dans ses fonctions par la Juventus.

(1) Documentaire de A. Rocksen, diffusé sur Arte.

La mort dans le temps additionnel ?
Lancée en 1990 à la suite d’alertes de veuves de joueurs, une enquête épidémiologique inédite, portant sur 24.000 joueurs du Calcio (séries A à C) de 1960 a 1996, aura permis au procureur Guariniello de constater des taux de leucémie ou de tumeurs de l’appareil digestif deux fois supérieurs à la moyenne nationale. De même qu’une très forte surreprésentation d’une maladie rare, la sclérose latérale amyotrophique (SLA), particulièrement invalidante, et fatale à 100%...



Chronologie de l’affaire
Juillet 1998. Zdenek Zeman, entraîneur de la Roma pointe dans une interview «l'explosion musculaire» de certains joueurs de la Juventus et demande au Calcio de «sortir des pharmacies».
Août 1998. Le procureur Guariniello ouvre une enquête. Perquisition dans les locaux de la Juventus et saisie des dossiers médicaux des joueurs. Del Piero, Vialli, Ronaldo sont entendus.
Septembre 1998. On apprend que le laboratoire romain de l'Acquacetosa ne contrôlait pas les anabolisants, que des dossiers de footballeurs y ont disparu et que des contrôles positifs ont été dissimulés. Le président du Comité olympique italien est contrait de démissionner.
Octobre 1998. Des documents saisis chez un médecin révèle des taux d'hématocrite anormaux chez les joueurs de Parme. Les mesures ont été effectuées alors que Thuram et Boghossian étaient en vacances. Daniel Bravo fait état de piqûres «douteuses» lorsqu'il évoluait au club. Le club évoque un erreur de l'appareil de mesure.
Mars 1999. Deschamps et Zidane sont entendus par le procureur.
Juillet 2001. Un premier rapport d'expertise identifie des «profils pharmacologiques inquiétants», des variations anormales de taux d'hématocrite et une administration de fer et de créatine dangereuse pour la santé.
Janvier 2002. Ouverture du procès, qui comptera trente-neuf audiences.
Octobre 2003. Gianluca Vialli, au club de 1992 à 1996, déclare qu'il subissait de nombreuses injections, alors que «neuf fois sur dix [il] ne soufrait pas de troubles particuliers».
Janvier 2004. Après avoir décliné deux fois l'invitation pour «raisons professionnelles» Zinédine Zidane se présente au tribunal et admet la consommation de créatine entre 1996 et 2001 (ce reconstituant musculaire ne figure pas sur la liste des produits interdits). Il dit penser que les produits qui lui étaient administrés le matin des matches  via des perfusions ou des piqûres étaient "des vitamines".
Juin 2004. Dans son rapport, le Pr D'Onofrio conclut à l'usage «quasi-certain» d'EPO par Antonio Conte et Alessio Tacchinardi. Il s'interdit un diagnostic définitif pour Zinédine Zidane et Didier Deschamps, même si ce dernier présente des variations de taux d'hémoglobine et de ferritine suspects.
Novembre 2004. Le juge conclut à l’usage d’EPO pour au moins deux joueurs. Le Dr Agricola est condamné à un an et dix mois de prison ferme, l'administrateur délégué Antonio Giraudo bénéficie d'un non-lieu.
Décembre 2005. En appel, le Tribunal de Turin relaxe les deux hommes.
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