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Jamel Attal

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Calcio : la banqueroute nationale

Gestion suicidaire, comptes opaques, instances passives, gouvernement complice… La fuite en avant du football italien devait l'amener dans le mur un jour ou l'autre. Les faillites imminentes de Parme et de la Roma en annoncent-elles d'autres?
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Depuis l'époque des premières alarmes sur la crise naissante dans l'Europe du football (voir Une bonne crise, octobre 2001 et On dirait un krach, avril 2002), c'est peu dire que la dégradation de la situation a largement confirmé les inquiétudes. Si l'orage n'a pas encore éclaté en Espagne, où la politique de l'autruche est toujours de mise, et s'il concentre ses nuages sur Leeds United en Angleterre, c'est en Italie que ses foudres allument des incendies. L'élite se délite Le cas du Parme AC est pourtant atypique puisqu'il fait avant tout les frais des errements de son actionnaire Parmalat, impliqué dans un scandale financier de grande ampleur, qui n'est pas sans rappeler ceux d'Enron ou de Worldcom: maquillage des comptes, faux bilans, malversations diverses, dirigeants incarcérés... À l'échelle du groupe et des dégâts occasionnés, le cas de l'équipe parmesane est cependant anecdotique, mais son sort n'en paraît pas moins réglé. Déjà obligée de se séparer de quelques joueurs majeurs au mercato (Adriano et Nakata), elle se retrouve aujourd'hui dans une impasse sportive et financière qui laisse peu d'espoir pour son avenir à court et moyen termes. Du côté des clubs les plus prestigieux, Juventus exceptée, la situation est particulièrement alarmante. Les déficits — officiels — de l'AS Roma, de la Lazio Roma, de l'AC Milan et de l'Inter s'étagent entre 220 et 310 M€ pour le seul exercice 2002/2003. La dette globale du Calcio est évaluée à 2 milliards d'euros. Rappelons que le déficit cumulé de l'ensemble de la L1 française s'élève à 151M€… Ce doit être le fameux "retard" français. Et encore, les bilans transalpins sont-ils embellis par le tour de passe-passe comptable autorisé par le décret "Salvacalcio", promulgué opportunément par le gouvernement l'an dernier. Il a permis d'éviter des banqueroutes et de minimiser les pertes réelles des clubs (1). L'AS Roma est le club le plus immédiatement menacé, avec des salaires impayés et des charges sociales en retard, et une faillite inévitable si aucun repreneur ne se présente. Depuis l'automne, la cotation de son action a été suspendue à plusieurs reprises et un premier plan de restructuration mis en œuvre. La Lazio a survécu à la faillite de son actionnaire Cirio (autre groupe agroalimentaire) grâce à une recapitalisation l'année passée, qui ne lui donne cependant pas de grandes garanties pour l'avenir puisqu'elle doit encore réduire son train de vie. Les deux clubs milanais parviennent pour leur part à verser les salaires, mais ont dû hypothéquer auprès des banques leurs futures rentrées financières sur les droits télé (2) et le sponsoring (L'Équipe 05/03). Une catastrophe prévisible Ces ébranlements qui menacent tout l'édifice du football italien sont la conséquence parfaitement logique de la fuite en avant engagée depuis plusieurs années. Selon un auditeur du cabinet KPMG cité par Le Monde (03/03), la perte moyenne des clubs s'est creusée de 45% par an de 1997 à 2002, tandis que les salaires des joueurs augmentaient de 33% et que les revenus des clubs ne progressaient que de 14%. La masse salariale des deux clubs milanais dépasse ainsi les 75% du chiffre d'affaires contre 45% à Manchester United (source: INEUM consulting, cité par L'Équipe). Les clubs ont alors multiplié les artifices plus ou moins légaux pour sauver les apparences, justifiant l'accusation de "dopage administratif" par le président de Bologne, auteur d'un rapport sur la question. Il s'est notamment agi de surévaluer la valeur patrimoniale des joueurs sous contrat ou de créer des plus-values fictives avec des transactions croisées entre les clubs. Opacité, malversations et petits arrangements Fin février, les enquêteurs de la brigade financière ont mené des perquisitions aux sièges d'une cinquantaine de clubs professionnels des Serie A et B, afin de collecter les bilans depuis cinq ans, les contrats des joueurs, les accords de sponsoring et de publicité, les contrats liés aux droits télévisés, etc. L'opération poursuivait de multiples buts: identifier d'éventuelles malversations, comme la production de fausses garanties bancaires, prendre la mesure des dettes contractées auprès du fisc, mais aussi tirer au clair les relations entre les clubs, la ligue et la fédération italiennes. Car l'organisation du pouvoir sportif transalpin témoigne d'une consanguinité et d'une opacité qui ruinent toute possibilité de régulation. C'est ainsi que l'équivalent de notre DNCG, la COVISOC, a été vidée de sa substance et privée de son pouvoir de contrôle depuis plusieurs années. En début de saison, le scandale des garanties financières avait même mis en évidence la complicité de certains de ses membres dans un véritable trafic de fausses garanties bancaires! (3) En matière de mélange des genres et de conflits d'intérêts, il suffit de constater que le président de la Ligue italienne, Adriano Galliani, est aussi administrateur délégué du Milan AC et membre du conseil d'administration de la holding de Silvio Berlusconi. Le chef du chef du gouvernement a d'ailleurs réagi aux perquisitions en y voyant les prémices d'un "état policier"… Quant à la fédération, sa passivité ne se dément pas et son président Franco Carraro, plusieurs fois menacé, mais proche de la majorité au pouvoir, a réussi à sauver sa tête jusqu'à présent. DNCG européenne et "guerre" franco-italienne En toile de fond de ces turbulences, il y a le dossier très politique de l'organe de contrôle de gestion qu'il serait urgent de mettre en place sur le continent. L'UEFA a fait un premier pas vers cette "DNCG européenne" en annonçant les modalités de la licence qu'elle commencera à mettre en place dès la saison prochaine et qui conditionnera la participation des clubs aux compétitions continentales (voir "L'UEFA passe sa licence", Cahiers du football n°5). Des mesures encore beaucoup trop symboliques (et insuffisamment contraignantes) aux yeux d'un football français qui s'est engagé sur la voie de la vertu gestionnaire depuis longtemps, et qui souffre ainsi d'une concurrence très déloyale. La non-prise en compte des dettes contractées auprès d'établissements bancaires et la responsabilité des contrôles échéant aux fédérations nationales laissent en effet des marges très appréciables pour les clubs les plus endettés. Légitimement ulcéré par cette pérennisation du laxisme en vigueur, Frédéric Thiriez a, au nom de la Ligue, sonné la charge contre l'UEFA et stigmatisé les dérives des footballs italien et espagnol. Dans une interview à la Gazzetta dello sport, il a ainsi dénoncé l'iniquité qui pénalise le football hexagonal et suggéré que les responsables du Calcio ont fait pression sur la confédération européenne pour qu'édulcore son projet. Adriano Galliani lui a sèchement répliqué dans L'Équipe (05/03), dans un style très berlusconien, mélange de mauvaise foi et de menaces. La LFP envisage d'engager une procédure auprès de la Commission européenne, sachant que cette dernière a ouvert d'elle-même une enquête concernant le décret "Salvacalcio", suspecté de constituer une aide d'état déguisée puisqu'il permet d'étaler les dettes sur dix ans et de jouer sur la valeur toute théorique des effectifs (4). Le football européen ne s'appartient plus? Autrefois objet de toutes les convoitises de la part d'investisseurs persuadés que les bénéfices à tirer d'un football professionnel en plein boom seraient exponentiels, l'industrie du ballon se retrouve dos au mur. Les départs, volontaires ou forcés, de trois présidents "historiques" (Sergio Gragnotti, Francesco Sensi et Massimo Moratti) soulignent le grand vide laissé par leur gestion erratique. Intéressé par la reprise de la Roma, le groupe russe Nafta Moskva a finalement renoncé au projet, refroidi par l'opacité des comptes et par les investigations de la justice. Il a même écarté toute éventualité de reprise d'un autre club italien, alors que les demandeurs ne manquent pas. Les dirigeants romains envisagent la constitution d'un nouveau pool d'investisseurs, si possible régional. Ce scénario fait écho aux tentatives de Leeds United pour sauver sa peau, ou à la reprise de Chelsea par Roman Abramovitch. Car dans les années à venir, de nombreux clubs vont se retrouver devant l'alternative suivante: le naufrage ou la cession au premier actionnaire venu. D'ici quelques années, de nombreux fleurons du football européen pourraient appartenir aux magnats russes, chinois, thaïlandais ou du Golfe persique qui se sont déjà manifestés, désireux de s'offrir une vitrine, une danseuse ou une virginité. Fabuleux destin du foot-biz! Si la logique économique devait prévaloir (mais cela n'a pas été le cas jusqu'à présent), ce sont plusieurs faillites qui devraient marquer l'avenir proche du football italien. De nouvelles interventions miraculeuses du gouvernement de Berlusconi ne sont pas à exclure, mais la pression politique et économique se renforce sur les clubs. À moyen terme, et dans une hypothèse modérément catastrophiste, le Calcio devra au moins se serrer la ceinture, et il pourrait connaître une certaine récession sportive. Même si la perspective de réelles contraintes de gestion imposées par l'UEFA est encore lointaine, les clubs ne peuvent déjà plus offrir les mêmes niveaux de salaire et l'effondrement du marché des transferts, effectif depuis plusieurs saisons, va se prolonger. Pour un football français qui a beaucoup souffert d'écarts de richesse démultipliés par le laxisme gestionnaire de ses voisins (bien plus que par sa fiscalité désavantageuse), la crise européenne a de fortes chances d'avoir des effets bénéfiques, à plus forte raison si la Liga et la Premiership connaissent des déboires similaires. Ainsi, la moindre attractivité financière des championnats étrangers devrait commencer par inverser la fuite de nos mollets. Vive la crise. (1) Cette législation, adoptée en février 2003 et surnommée "Salvacalcio" ("sauve le football") s'applique en fait à d'autres secteurs d'activité. Elle permet aux clubs d'amortir les transferts sur dix ans (et non sur la durée des contrats). Le commissaire à la concurrence Mario Monti estime qu'elle pourrait enfreindre les règlements communautaires sur les aides d'état (en présentant le caractère d'avantages fiscaux) et sur la comptabilité des entreprises. Selon les termes de la commission, les clubs italiens seraient ainsi en mesure de présenter un "bilan plus favorable" qu'en réalité et "d'acheter des joueurs qu'ils ne pourraient pas s'offrir autrement" (AFP). La procédure est en cours. (2) Aux faillites des détenteurs de droits comme Kirch en Allemagne ou ITV Digital en Angleterre a correspondu, en Italie, l'absorption de Telepiu, bouquet satellite déficitaire, par Sky Italia (Murdoch), ce qui compromet l'espoir de futures hausses de la manne télévisuelle. L'individualisation des droits de retransmission, directement négociés par les clubs, avaient déjà abouti au report du coup d'envoi de la saison 2002/2003, les "petits" clubs se retrouvant sous la menace d'une privation quasi-totale de ressources. Cette saison, la fédération a créé la chaîne Gioco Calcio pour retransmettre les matches des clubs de Serie B ainsi que des clubs de Serie A sans contrat. En novembre dernier, cinq formations (Empoli, Brescia, Pérouse, Ancône et Vérone) ont menacé d'une nouvelle grève, les accords financiers conclu à l'été n'ayant pas été respectés. (3) La Roma et le Napoli avaient été soupçonnés dès le mois d'août dernier d'avoir produit de fausses garanties bancaires, après que leur inscription aux championnats de Serie A et B eut été suspendue en raison de leurs difficultés financières. La COVISOC avait donné son agrément, avant que l'enquête ne révèle que deux de ses secrétaires se partageaient, en compagnie d'analystes financiers, les commissions versées par les clubs (FF 26/08). Afin de couper court aux recours judiciaires menés par certains clubs relégués sportivement qui s'estimaient lésés, le gouvernement a imposé le 19 août un décret-loi instituant l'autonomie de la justice sportive et de la justice civile. Pour arrondir les angles, la fédération fit passer la Serie B de 20 à 24 clubs, ce qui permit de réintégrer les plaignants, plus la Fiorentina, choisie sur des critères pour le moins obscurs puisqu'elle venait de gagner son accession... à la troisième division! L'opposition parlementaire qualifia de "coup d'état" ces manœuvres cavalières, tandis que les clubs de deuxième division menacèrent la fédération d'un boycott de la Coupe d'Italie et d'une grève en début de saison. Selon un ultime arrangement survenu en septembre, la Serie A repassera à 20 clubs la saison prochaine, la Serie B à 22. (4) On peut s'amuser du retour de ce vieil argument (du "capital joueurs" d'une équipe, valorisable à terme sur le marché des transferts) qui avait servi à Bernard Tapie pour justifier les déficits de l'OM à la fin de son règne.
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