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Jamel Attal

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Club ou "institution" ?

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Les Cahiers, numéro 4

Citizen Anelka

Fouteur de merde contre tête de mule : l'impossible réintégration d'Anelka par Santini est calibrée pour alimenter la polémique. Mais si cette "affaire" brasse du vent, c'est un vent mauvais pour l'équipe de France…
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"L'affaire" est montée en puissance de manière prévisible au cours des dernières semaines, et elle s'annonce comme le succès des mois à venir. Un seul indicateur: trente pages sur le forum des Cahiers (comptage provisoire) n'ont pas encore épuisé le sujet, et rappellent que l'ancien Parisien a mieux exploité son potentiel polémique que son potentiel sportif. L'ampleur de la couverture de ce non-événement (trois pleines pages en quatre jours dans L'Équipe, un sondage dans Le Parisien, une forte présence dans la presse généraliste…) indique qu'il est pain béni pour la profession. Le débat a donc démarré au rythme du plan média de Nicolas Anelka, qui a subitement mis de côté son aversion naturelle pour les journalistes en multipliant les interviewes (voir la Revue de stress, CdF n°4). Son mobile est explicite, pour une fois: retrouver l'équipe de France dont il s'était claqué la porte avec ses déclarations pour le moins définitives sur la sélection et le sélectionneur. Il faut bien dire que, de relance en relance, sa carrière décousue n'a pas beaucoup avancé ces dernières années — depuis son départ d'Arsenal, en fait — tant Manchester City offre peu de perspectives sportives. L'équipe nationale n'est évidemment pas une porte de sortie, mais pour n'importe quel joueur, elle offre une visibilité qui n'est pas neutre dans la gestion d'une carrière. À la faveur de statistiques flatteuses en Premiership (douze buts, dont quatre sur penalty), Anelka a décidé de faire de nouveau acte de candidature.

Si Anelka peut sourire, peut-être peut-il aussi s'excuser…
Nécessité sportive ou faux problème ? Le contexte se prête à ce come-back, puisque la suspension de Djibril Cissé pour cinq matches, qui prive l'Auxerrois de l'Euro, a été confirmée en appel par l'UEFA. L'ultime recours de la FFF devant le Tribunal arbitral du sport (TAS) laisse à Santini un délai avant de considérer l'option Cissé comme définitivement exclue, mais ses faibles chances d'aboutir mettent d'ores et déjà le débat sur le terrain de son "remplacement". Dès lors, Anelka, qui peut faire valoir ses vingt-huit capes et qui compte quelques partisans au sein du groupe, peut apparaître comme une solution naturelle. Pourtant, ce recours ne semble pas réellement indispensable, et le débat pas totalement d'actualité. Derrière la doublette Henry-Trezeguet, on ne parle ici que d'options supplémentaires aux postes d'attaquants de pointe. Déjà, Wiltord, Giuly Marlet ou Govou peuvent évoluer dans cette position (avec plus ou moins de crédibilité et d'expérience en sélection), en présentant l'avantage d'une polyvalence qui n'est pas sans importance dans une phase finale. Ensuite, le football français peut toujours compter sur sa grosse production de jeunes attaquants de valeur. Ainsi, malgré le choix de Kanoute de servir le Mali, Jacques Santini peut se tourner vers au moins deux nouvelles solutions crédibles, domestique (Luyindula), ou extérieure (Saha). En appelant ces deux joueurs dans le groupe chargé d'affronter la Belgique, Santini sait qu'il se donne les moyens d'élargir l'éventail de ses choix, mais aussi d'amoindrir la polémique en cas de réussite de cette bleusaille. Si près du Championnat d'Europe, le temps de jeu enregistré sera un critère qui amoindrira encore les chances du Mancunien. Manifestement, seule l'indisponibilité, en juin, de l'un des deux titulaires en attaque pourrait donner à la controverse une légitimité qu'elle est loin d'avoir aujourd'hui. Et en définitive, dans cette histoire, c'est l'absence de Cissé qui est dramatique, pas celle d'Anelka… Le sélectionneur, imbécile par nature Inévitablement, tous les détracteurs de Santini, qu'ils soient du milieu ou fassent partie des soixante millions de sélectionneurs amateurs, trouvent là l'opportunité de faire de la non-sélection d'Anelka un élément à charge de son procès. C'est d'autant plus vrai que l'affaire touche directement un des traits de caractère les plus manifestes de l'ex-Stéphanois: la ténacité de ses rancunes. Il est alors facile de conclure que s'il persiste dans son refus, c'est parce qu'il s'entête absurdement et, en substance, qu'il ne sait pas communiquer et que son intelligence est limitée… On retrouve les ingrédients d'une comédie bien française, puisque Santini prolonge une extraordinaire lignée de sélectionneurs entretenant des rapports difficiles avec les médias, et dont les capacités d'expression limitées (Jacquet) ou trop ésotériques (Lemerre) alimentent les accusations d'incompétence — selon le précepte qu'une personne à l'élocution pénible est forcément inapte à ce poste. Des salles de rédaction aux comptoirs des cafés, en passant par les forums Internet, on ne compte plus les stigmatisations dont Santini est l'objet… L'ironie est qu'à ce jeu, Anelka va trouver des alliés de circonstance qui vont subitement faire abstraction de l'antipathie qu'il leur inspire habituellement. Des intentions claires, une démarche trouble Pourtant, il est bien difficile de trouver une consistance aux critiques adressées à Santini sur ce dossier, et l'inversion de la perspective opérée ici ou là est assez frappante: à en lire les commentaires de la liste pour Belgique-France, c'est Santini qui "écarte" Anelka en ne le sélectionnant pas et qui est sommé de s'expliquer sur ce choix… Étant donnée la virulence (maîtrisée ou non) des propos du joueur au moment de son clash, étant donnée aussi la méthode (convocation de journalistes dans l'hôtel d'un aéroport parisien), il lui est aujourd'hui interdit de faire abstraction de ce geste et de ne pas agir en proportion de celui-ci… C'est là que le bât blesse : chez Anelka, les intentions comme la manière sont une nouvelle fois sujettes à caution. Contrairement à ce qu'il affirmait imprudemment en août dernier, il a manifestement plus besoin de l'équipe de France que l'inverse. Il n'exprime toutefois aucun regret vis-à-vis de ses déclarations, et en prenant l'opinion à témoin au lieu de prendre l'initiative d'une rencontre avec Santini, en refusant à l'inverse de formuler des excuses publiques (alors que son temps d'antenne lui en a largement donné l'occasion), sa démarche peut apparaître comme une façon de faire céder le sélectionneur en exerçant sur lui une pression indirecte. Là encore, l'énigme permanente posée par Anelka ne permet pas de trancher entre la malveillance et la maladresse… Quoi qu'il en soit, il peut toujours postuler au statut de joueur le plus mal conseillé au monde. Ingérences Si le battage médiatique n'a rien de surprenant, on peut en revanche être plus circonspect devant les prises de position de Frédéric Thiriez et Claude Simonet qui, sous couvert de privilégier la conciliation, mais sans attendre que Santini s'exprime, ont fait directement ingérence dans les affaires du sélectionneur — confirmant au passage les manœuvres antérieures, au sein des instances et de l'entourage des Bleus, pour rapprocher les points de vue. Rien de mal à ça, à condition de mettre le sélectionneur au centre de la démarche. Or, si nos dirigeants avaient voulu l'isoler ou éroder son pouvoir, ils ne s'y seraient pas pris autrement. Malgré son volume imposant, Claude Simonet a des facultés de girouette assez remarquables si l'on se souvient que la Fédération avait (vainement) cherché à faire sanctionner Anelka par la FIFA à la suite de son refus de la sélection en novembre 2002… La réaction de Santini, sous la forme d'un communiqué à reproduire in extenso (1), est en tout cas assez significative de son appréciation de ces initiatives. Ces interventions malvenues sont certainement, pour partie, la résultante de la perte d'autonomie du poste de sélectionneur consécutive à l'échec du Mondial 2002. On se souvient en effet que la nomination du successeur de Lemerre avait été l'occasion d'un affaiblissement de la DTN, et qu'elle avait résulté de tractations auxquels le football professionnel avait pris une part importante (tout le monde avait donné son avis, présidents de certains clubs compris)… On a aujourd'hui une illustration des possibles effets pervers de cette mise sous tutelle implicite. La discorde pour le pendre Car le risque le plus grand est de voir sa crédibilité entamée, non pas tant auprès des médias ou de l'opinion, qu'aux yeux de son propre groupe. Le problème est en effet aggravé par le fait que certains internationaux ne font pas mystère de leur soutien à l'ex-Gunner — un soutien que Patrick Vieira a même formulé en qualifiant de "gâchis" l'éventualité que son ancien coéquipier ne participe pas à l'Euro. L'enjeu se situe bien là, car les victoires de l'équipe de France, depuis l'arrivée de Jacquet, se sont construites sur un état d'esprit irréprochable et sur l'autorité interne du sélectionneur. Jacquet avait justement établi cette dernière en faisant le choix, plutôt impopulaire, d'écarter Ginola, Cantona puis Papin (à une époque où les solutions en attaque étaient pourtant bien plus rares qu'actuellement), avec l'accord tacite de ses joueurs. Si un tel consensus manque à Santini, c'est tout l'équilibre de l'effectif bleu qui risque d'être remis en cause. C'est le moment de se souvenir des "menaces" d'Emmanuel Petit, qui pronostiquait, au moment de son propre renoncement à l'équipe de France, que le sélectionneur serait incapable de préserver la vie interne du groupe lors du tournoi final, clé de la réussite selon lui… Le milieu de Chelsea a-t-il émis cet avertissement en toute connaissance des personnalités qui le composent et des rapports de force en son sein? Le problème est que, même en admettant l'intérêt de l'équipe de France à réintégrer Anelka, même si Santini peut théoriquement y trouver l'occasion de se montrer à son avantage en prouvant sa magnanimité, même si ce choix peut (éventuellement) se révéler au final moins dangereux qu'une mise à l'écart définitive qui nuira à ses rapports avec les internationaux, le Mancunien ne lui laisse pas d'autre option que de donner l'impression qu'il plie devant les pressions... Bref, en l'état des choses, bien peu d'éléments justifient le retour du fils prodigue. Et tous ceux qui voient en Anelka un perturbateur égocentrique ont beau jeu de souligner que même absent, il sème la zizanie avec une requête qu'il a auparavant lui-même rendue illégitime… (1) "En 18 mois, l'investissement de tous, dirigeants, joueurs, staff, dans un esprit de solidarité sans faille, a permis à l'Equipe de France de redresser la tête, de conquérir la Coupe des Confédérations et de se qualifier brillamment pour l'Euro 2004 avec le soutien et la confiance retrouvés de nos supporters. Aujourd'hui, ce patient travail est mis à mal par un débat démesuré et douteux autour du cas personnel d'un joueur qui, après avoir rejeté l'équipe de France et, surtout, bafoué l'institution, entend orchestrer les conditions d'un éventuel retour. D'ores et déjà, le groupe France, pris dans la tourmente d'opinions contradictoires dont certaines peuvent surprendre, venant de son sein même, se trouve fragilisé alors que se présente un rendez-vous excitant et capital : l'Euro 2004. Je le regrette et le déplore. Pour ma part, fidèle à des principes que, heureusement, beaucoup partagent, je redis que Nicolas Anelka n'est pas sélectionnable... pour Belgique-France".
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