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Jamel Attal

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Les dures limites du foot français

Débriefing

L'ampleur sur le site des réactions à notre "Honte" contraste avec la totale indifférence des médias et des instances du football face à la requête de Christophe Bouchet. Revenons sur la personnalité de ce dernier autant que sur les non-dits du microcosme…
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Retour de service Les réactions à l'article ont été pour le moins nombreuses sur le site, de même que les mails reçus dans notre boîte. Ceux-ci témoignèrent d'une vive émotion, avec des analogies frappantes dans leur contenu, notamment sur le thème "pourquoi tant de haine contre l'OM?". Quelques-uns, franchement insultants, ne furent courageusement pas signés d'une adresse valide, mais nous avons pris le soin de répondre aux autres, majoritaires, en expliquant posément et poliment la nature de notre point de vue. On peut facilement le résumer ainsi: notre émotion ne fut pas feinte, elle n'exprimait que de la colère, non pas de la haine, et elle n'était évidemment pas dirigée contre l'OM, mais bien contre Christophe Bouchet, qui a pris seul l'initiative de raviver des polémiques que l'on croyait enterrées. Notre opinion est simple et tient à nos principes les plus chers autant qu'à la plus élémentaire éthique sportive. Un club dont les dirigeants ont été convaincus de faits aussi graves que ceux révélés par l'affaire OM-VA ne peut en aucun cas être titré dans la compétition concernée, eût-il vingt points d'avance, eût-il remporté une Coupe d'Europe dans la foulée, eût-il largement battu son rival en fin de saison. L'évocation d'un délai de prescription en la matière est une forfaiture (il s'agit bien plus de blanchir que de prescrire) et la démarche de Bouchet est une provocation stupide qui donne un déplorable prolongement à l'œuvre de l'illusionniste Bernard Tapie. Il faut croire que ces explications se tiennent, car strictement aucune réponse ne nous est parvenue de la part de nos détracteurs d'un jour. Une ambition dévorante qui ne s'embarrasse plus de scrupules Pourquoi Christophe Bouchet a-t-il pris une telle initiative (rappelons-le, sous la forme d'une demande adressée par courrier à la Fédération, comportant une menace de recours juridique)? Il est fort difficile de croire qu'un homme aussi intelligent adhère sincèrement à l'idée que le titre de 1993 doit légitimement revenir à son club. Une explication très simpliste (mais peut-être pas moins valable) surgit en même temps que l'annonce, toujours sur le site officiel de l'OM — décidément l'outil de communication préféré de CB —, d'une augmentation de 15% des tarifs d'abonnement dans les virages, après négociations avec les associations de supporters qui en gèrent la commercialisation. Un enjeu particulièrement important, traité depuis plusieurs mois et qui constituait une pomme de discorde potentielle avec ces puissantes associations. De là à penser que la démarche précédente n'était qu'un moyen de lubrifier un peu l'imposition de cette mesure… Mais cette explication est évidemment un peu courte. Ce qui ne fait aucun doute en revanche, c'est la visée démagogique de cette démarche envers une population-cible circonscrite aux supporters phocéens. Compte tenu du fait qu'elle ne sert pas franchement son club (qui n'a aucun intérêt à voir de nouveau éclairée sa part d'ombre de jadis), Bouchet a simplement fait du marketing en sa faveur, et son absence de scrupules pour y parvenir donne une idée plus précise de la nature du personnage, dont les rêves de grandeur sont en passe de devenir réalité et dont la dévorante ambition personnelle ne fait plus grand doute. À relire ses articles du Nouvel Observateur, à la toute fin des années 90, on ne peut nier une continuité dans sa ligne, puisqu'il y préconisait déjà l'obtention de moyens supplémentaires pour les "gros" clubs via une réforme fiscale, une législation nouvelle et une répartition "élitiste" des ressources. Qu'il se retrouve aujourd'hui en phase, voir même en avant d'un Jean-Michel Aulas n'a donc rien de surprenant. En revanche, à se replonger dans ses articles et ses déclarations à l'époque où il couvrait le procès de l'affaire VA-OM, il y a de quoi se demander où sont passés les principes dont il se prévalait alors… Extraits d'une interview donnée à L'Humanité (11/03), à la veille du procès en correctionnelle de l'affaire qui allait aboutir à la condamnation de Bernard Tapie pour corruption et double subornation de témoin: "Pour ma part, j'ai tendance à rapprocher ce procès de ceux d'URBA et de Botton. VA-OM est un bon complément qui nous donne une photographie de la décennie quatre-vingt, celle de l'argent-roi. Pour corrompre, pour financer des partis, pour arroser le football et le soumettre à des vocations plus larges et plus politiques. Grâce à l'argent on peut conquérir le pouvoir. De ce fait, la fin justifie les moyens. (…) L'affaire VA-OM ne suffira pas à faire le procès de la corruption dans le football. Il est vrai qu'elle a fait resurgir, tout d'un coup, plusieurs matches à problèmes. On a laissé entendre que la grande lessive était en route. Je constate, à ce jour, que ces pistes semblent s'enfouir dans la forêt". Qu'aurait répondu l'homme qui tenait ces propos intransigeants si on lui avait demandé ce qu'il aurait pensé d'attribuer quand même, quelques années plus tard, le titre du championnat concerné? Un silence général Mais ce qui nous semble le plus significatif dans cette histoire, c'est l'absence quasi-totale de réaction, non seulement de la part des responsables du football français, Ligue et Fédération en tête, et dans les médias. Une brève dans L'Équipe, une autre dans La Provence… Il semble que nous soyons les seuls à avoir jugé bon, dans le tout petit espace rédactionnel des Cahiers, de consacrer plus de quelques lignes à la requête du président marseillais. On peut, sans trancher, avancer plusieurs hypothèses. 1. Nous sommes d'incorrigibles naïfs, il s'agit d'un non-événement, tout le monde se fout de cette affaire et reste indifférent devant la perspective de ré-attribuer le titre 93. Il n'y a que les idéalistes pour y voir quelque chose de scandaleux et pour opposer des principes à cette démarche. Les autorités n'ayant pas réagi, les journalistes peuvent difficilement s'emparer de l'affaire, tous seuls comme des grands. Par les temps qui courent, nous serions simplement en décalage complet avec la banalisation des malversations et le cynisme ambiants (que Bouchet dénonçait pourtant vigoureusement dans ce même entretien à L'Humanité...). 2. Bouchet "tient" le football français après avoir obtenu gain de cause dans le dossier de la répartition des droits télé, et il est en passe de rétablir le pouvoir des dirigeants de l'OM sur le microcosme (après une mise à l'écart qui ne se justifiait effectivement pas). Ayant plusieurs menaces dans sa poche, comme celles des recours juridiques évoqués dans le dossier précédent, il peut impunément avancer ses pions et mener les campagnes de communication de son choix. Le silence radio scrupuleusement observé par la presse pourrait aussi s'expliquer en partie par les amitiés que Bouchet a conservées dans le milieu. 3. La dernière hypothèse relève à la fois des éléments cités ci-dessus, et surtout de ce que nous décrivions dans l'article sur les commémorations plutôt discrètes de la Ligue des champions 93 (voir 10 ans et 6 jours). À savoir un embarras profond au moment de rappeler certaines évidences de l'ère Tapie, même de la part de ceux qui l'ont vigoureusement combattu (comme France Football). Un consensus s'est ainsi tacitement établi pour regarder ailleurs et se garder de faire des commentaires qui auraient difficilement pu être bienveillants. À l'époque, tout le monde s'était arrêté à l'affaire VA-OM sans chercher à mettre en route la "grande lessive" que le Christophe Bouchet journaliste évoquait en 1995. Aujourd'hui, on va encore moins prendre le risque, sans éléments aussi accablants que ceux de 1993, de se mettre à dos une frange du public marseillais dont la réactivité et la tendance à se croire par réflexe victime de la "haine" de la terre entière ne sont plus à prouver. Pourtant, ceux qui ont hurlé à l'acharnement devraient plus objectivement reconnaître l'inertie complète de la classe médiatico-sportive à la suite de la requête de Bouchet. L'ultime victoire de Tapie Et en effet, cette action de communication s'inscrit malheureusement dans la droite ligne d'un Bernard Tapie auquel Christophe Bouchet est censé s'être opposé, notamment au travers de deux ouvrages sur l'ex-star des années 80, et auquel il s'oppose encore par voie de presse à propos de l'état financier actuel du club (et du passif légué par le retour du fils prodigue). La conclusion la plus déprimante de cet épisode, c'est qu'il montre que les séquelles de l'ère Tapie sont encore bien vivaces, l'homme d'affaires ayant durablement entraîné une large partie des supporters (une catégorie hélas peu encline au discernement et au sens critique) dans une théorie de la persécution et une idéologie du "tous pourris" occultant totalement des évidences plus prosaïques sur ses propres responsabilités. Tapie incarne parfaitement ces escrocs qui se posent en victimes d'une monde censé être au moins aussi corrompu qu'eux, ce qui justifierait leur propre corruption. Il a profondément trahi les Marseillais, mais il leur a aussi offert une épopée sportive inoubliable... Tout tient dans cette tragique mise en balance et dans la justification ou la négation implicite d'un fait par l'autre. Le piège s'est depuis longtemps refermé. Il n'y a là aucune spécificité marseillaise (sinon un terreau socio-historique favorable habilement sarclé), mais bien l'universelle efficacité du populisme et de la démagogie. C'est bien cela que nous combattons et non un club, une ville ou sa région. Quelle tristesse de devoir le dire…
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