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Jamel Attal

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Stats de France

Du goudron et des plumes

La très mauvaise année des clubs français appelle une profonde remise en cause et une recherche des lacunes nationales, notamment techniques et tactiques. Cette entreprise suscite aussi d'étranges rancunes quand il s'agit d'expliquer le "déclin" par la suffisance née du titre de 98...
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Cette fois, même avec d'importantes réserves de foi sincère et mauvaise foi, il est difficile de nier que nos espoirs pour la Coupe de l'UEFA étaient de vaines prétentions, et que le football français a un problème. Des problèmes plutôt, car la déroute des clubs nationaux en coupe d'Europe a ceci de particulier qu'il est impossible de lui attribuer une cause unique. Dans le trou S'il est un argument particulièrement éventé au lendemain de la Berezina, c'est justement celui qui a été le plus abondamment entendu dans ces années de l'après-Bosman, concernant l'infériorité économique d'un football français trop lourdement handicapé par son système fiscal et sa législation. On a suffisamment débattu ce point sur ces pages pour ne pas y revenir une nouvelle fois, mais les résultats des 16e de finale de la Coupe de l'UEFA ont souligné à quel point cette causalité est insuffisante. Auxerre est le club engagé dont le budget était le plus petit de ses homologues nationaux, et c'est lui qui a sorti l'adversaire le plus huppé, tandis que Lyon chutait contre une formation turque dont le budget de 6M€ d'euros ne se compare pas aux 100M€ de l'OL. Taille critique Le paradoxe est que pour nos clubs la ligue des champions est trop lourde, et la Coupe de l'UEFA trop dépréciée: c'est dans cet entre-deux qu'ils ont plongé, car incapables de s'extraire de poules de LdC dans lesquelles ils ont pourtant signé des exploits et ne sont pas apparus, de l'avis général, comme surclassés sur le plan sportif, ils ont aussi été incapables de trouver les ressources pour passer un tour de C3 pourtant nettement plus accessible, face à des équipes motivées et bien organisées (comme dans le championnat ou les coupes). Après, on constatera une fois de plus la faillite de nos grands clubs, incapables d'assumer leur rang sportif et qui ne sont jamais parvenues à asseoir leur supériorité, aussi bien dans chaque rencontre qu'au fil d'un championnat et des saisons successives, dans aucune compétition nationale ou européenne. Même l'OL qui a établi une indispensable continuité, continue de buter sur des limites invisibles et réalise la plus grande contre-performance de ce tour fatal. De vraies lacunes En cherchant des causes plus spécifiquement sportives, on évoquera avec Raymond Domenech des problèmes de physique et de mentalités, les secondes expliquant en partie la déficience du premier par un refus de travailler dur à l'entraînement et de se soumettre à l'autorité de l'entraîneur et à la discipline collective. Trop souvent, des jeunes joueurs ingérables en France se disciplinent subitement et se font violence à l'étranger. Mais si ces sauvageons font avantageusement office de boucs émissaires, l'encadrement des clubs est lui aussi en cause (on voit des équipes s'en sortir bien mieux que d'autres dans la gestion des effectifs, à l'image d'Auxerre). L'inconsistance de nombreux dirigeants, leur incapacité à insuffler des politiques cohérentes et durables expliquent également la fragilité de nos équipes-fanion (L'Equipe a à juste titre insisté sur ce point). Platini a pour sa part dénoncé un manque d'ambition dans le jeu. C'est certainement la piste la plus intéressante, car le championnat de France manifeste depuis plusieurs années une certaine hypertrophie tactique, qui transparaît justement dans les performances des petites équipes (en coupe et en championnat) dont la rigueur à ce niveau, alliée à une grinta qui fait rougir nos footballeurs d'élite, suffit à banaliser les miracles. C'est aussi, probablement, l'effet pervers d'un système qui mise beaucoup sur la formation et qui la rationalise parfois excessivement, produisant trop de stéréotypes dans les systèmes de jeu et parmi les joueurs eux-mêmes. Neutralisation de l'adversaire et engagement extrême, voilà la formule qui s'est le plus souvent révélée gagnante ces dernières saisons, souvent aux dépens du spectacle. Même l'école nantaise a dû remballer une partie de ses prétentions, et l'expérience audacieuse de Nouzaret à Saint-Étienne s'est achevée douloureusement (sur John Toshak et dans la débâcle). Mais cela n'excuse toujours pas le fait que les équipes les mieux dotées ne soient pas capables d'imposer une hiérarchie nette, et l'on a sous les yeux des exemples d'ambition dans le jeu avec Sochaux et même Guingamp, tandis que l'OM reste frileux, l'OL inconstant, les Girondins inconsistants, le RCL irrégulier et le PSG incohérent. France 98 : la grande faute Malgré ce faisceau de causes multiples, certains experts préfèrent mettre en avant une explication plus univoque et définitive. Figurez-vous que nous payons aujourd'hui la suffisance née des sacres de 98 et de 2000, qui a interdit une saine critique et empêché une remise en cause salutaire. Après avoir dit que le foot de clubs était aussi nul que l'équipe de France était forte, que s'il était aussi nul c'était parce les internationaux ne jouaient plus en France, qu'en aucun cas les clubs ne pouvaient se prévaloir des succès de la sélection, voilà que la suffisance des uns aurait mystérieusement rejailli sur les autres. On a pourtant l'impression que les clubs français n'ont cessé de s'auto-dénigrer, de geindre de leur infériorité économique, et que les médias spécialisés n'ont pas été les derniers à dire à quel point ils étaient largués, sans parler des supporteurs eux-mêmes. Mais qu'importe l'imposture selon laquelle le football des clubs n'aurait pas été critiqué, la quadrature du cercle est résolue: c'est parce que la sélection a été jugée trop forte qu'elle s'est plantée à la Coupe du monde 2002 (là, ça se tient) et que notre football, incapable de se remettre en cause, sombre aujourd'hui. Tout est lié, mesdames et messieurs, nous payons le péché d'orgueil de n'avoir pas su écouter les sages et accessoirement d'avoir gagné la Coupe du monde. Les variantes de cette formidable explication sont observables chez Karim Nedjari, Pierre Menès, Didier Roustan, Gilles Verdez, Fabrice Jouhaud (1), Didier Braun (2), Vincent Duluc (3)… Le premier cité se lâche sur L'Equipe TV en s'agitant sur son siège, et dénonce le "système Jacquet", le culte du "bloc-équipe" et de la "percussion"... Lecture simpliste et globalisante, pour rendre quand même responsable de quelque chose la victoire de 98 et les préceptes tactiques de l'ancien sélectionneur, comme un éternel retour du refoulé (quid des dispositifs offensifs de Lemerre à l'Euro?). Sous prétexte d'ouvrir la boîte de Pandore, de casser le miroir aux alouettes et de lancer une courageuse campagne contre l'hypocrisie en enfonçant des portes ouvertes ("Le niveau de la L1 s'affaisse sans cesse. Le constat est cynique, méchant, peut-être blasé, mais imparable — L'Equipe), il s'agit de désigner la faute originelle. "Étouffé par les non-dits, le football français accorde peu de place à la critique et s'habitue doucement à voyager en servile compagnie" (Fabrice Jouhaud). Ah oui, c'est vrai, les grandes plumes de la profession ont longtemps et injustement été brimées par l'ignoble consensus ayant entouré le quadriennat des Bleus. Il s'agit maintenant de lâcher les chevaux, et de montrer que la presse écrite se distingue des télévisions "qui ne sont pas là pour partager l'événement avec les spectateurs. Seulement pour le lui vendre". Car il y a aussi là-dedans une forme de revanche de la presse écrite sur les médias audiovisuels, qui ont lâchement enjolivé la réalité, quand nous, phares dans une mer d'obscurantisme, alertions la nation des dangers qui la guettaient. Il n'y a malheureusement aucune surprise à voir les médias audiovisuels développer un culte imbécile autour de l'équipe de France, et l'on peut surtout regretter l'incapacité dans laquelle la presse écrite s'est mise de porter une critique dédramatisée et contradictoire, c'est-à-dire de remplir sa mission. Les réquisitoires dressés contre un football français manifestement mal en point ont-ils une chance de susciter de vraies remises en cause, ou vont-ils être surtout l'occasion de mauvais procès et de règlements de compte sans intérêt? La France doit-elle expier l'aventure de Calais, les exploits des coupes nationales et les parcours trop brillants des promus? Faut-il à tout prix y voir le symptôme d'un mal profond ou d'insupportables hérésies — le fait que la logique sportive s'exerce encore? En fait, tout le monde voudrait, sans oser le dire vraiment (nous y compris), que le championnat de France dessine une hiérarchie plus nette, que ses clubs prestigieux s'affrontent chaque année pour le titre, que les surprises y soient moins nombreuses. Le problème est qu'en attendant le moment improbable où ces clubs arrêteront de faire n'importe quoi, la seule solution opérationnelle consiste à démultiplier les écarts de richesse entre les clubs. On devrait prendre garde qu'un déclin réversible ne se transforme pas en dérive fatale, alors que les signes d'une inversion de tendance se dessinent dans une Europe du football malade de son argent. (1) "La France est frappée aujourd'hui par le ressac de la Coupe du monde 1998. La vague du 12 juillet a légitimé la toute-puissance du béton armé et débouché sur la confusion entre culture de la victoire et labourage tactique. Elle a favorisé sans le préméditer, le règne d'une pensée unique souffrant peu de contestation" (14/12). (2) "L'année 2002 a crevé la bulle d'autosatisfaction dans laquelle baignait tout le football français" (17/12). (3) "En France, les entraîneurs ont eu tort de répéter depuis 1998 que celui qui gagne avait toujours raison" (14/12).
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