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Jérôme Latta

 

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Charité bien ordonnée

Faut-il interdire les blessures ?

Le retour de l'affaire Le Guen-Coridon devant les tribunaux invite à se demander pourquoi la blessure est considérée comme "normale" dans le football moderne, ou si la baisse de l'intensité des contacts peut améliorer la qualité du jeu…
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En 1997, un tacle de Paul Le Guen avait gravement blessé le Guingampais Charles-Edouard Coridon (fracture du péroné), lui occasionnant un arrêt de travail de six mois. En pareil cas (accident du travail), c'est la caisse primaire de l'employeur qui prend en charge les indemnités journalières du joueur. Mais calculées, sur six mois du salaire d'un footballeur, elles coûtent cher (22.000€ exactement — AFP 06/11). Aussi la CPAM des Côtes-d'Armor s'était-elle retournée contre le Paris Saint-Germain et avait obtenu un remboursement devant le Tribunal de grande instance de Paris (des indemnités avaient également été accordées au joueur. Le club parisien ayant interjeté appel, c'est la Cour du même nom qui est appelée à statuer (l'arrêt sera rendu le 9 décembre).
Une autre affaire du même type avait opposé la CPAM de Nantes à l'OM, Patrick Blondeau ayant fracturé le péroné d'Yves Deroff le 29 mai 1999 lors d'un match à la Beaujoire. Ces précédents (qui n'en étaient pas dans le rugby) avaient suscité une levée de boucliers de la part de l'ensemble de la profession, joueurs compris (voir L'Humanité, 06/10/99 et 22/03/01). Dans la deuxième affaire, la CPAM de Nantes avait été déboutée par le TGI de Nantes en avril 2001, notamment parce que le joueur blessé n'avait pas souhaité engager de poursuites.


Risque professionnel
Les arguments des avocats des dossiers Coridon-Le Guen (cités par l'AFP) et Blondeau-Deroff, sont particulièrement intéressants. Ceux des clubs défendent la théorie de l'acceptation des risques et considèrent que la blessure est un danger professionnel librement consenti par les joueurs. Pour les représentants de la Sécurité sociale, dès lors qu'un dommage est infligé par un salarié dans l'exercice de sa profession, c'est à son employeur d'en assumer les conséquences financières. Les responsables des caisses primaires ont par ailleurs affirmé que la collectivité n'avait pas à payer (très cher) l'agressivité de certains joueurs professionnels. Enfin l'avocat du joueur (dans la première affaire) a insisté sur le caractère "fautif" du geste de Le Guen, qui avait écopé d'une suspension d'un mois.

Cette affaire pose des questions pertinentes, si l'on accepte de ne pas s'arrêter à l'affirmation que les blessures sont inévitables dans les sports pro. Lilian Laslandes avait déclaré à l'époque: "le tacle appuyé, un peu musclé, de Blondeau fait partie des risques du métier " (L'Humanité, 06/09/99). En fait-il vraiment partie, ou plutôt qu'est-ce qui nous fait admettre ce verdict, sinon la banalisation d'un niveau d'engagement (pour employer l'euphémisme en vigueur) excessif? On peut légitimement considérer qu'il y a faute dès lors qu'un geste met en danger l'intégrité physique de l'autre. Mais malheureusement, il faut souvent le constat clinique pour engager des sanctions (Le Guen n'avait pas été sanctionné lors du match), tandis que des dizaines de tacles assassins manquent leur cible et restent impunis. Faut-il vraiment aller jusqu'à la fracture pour fixer rétrospectivement les limites de l'agressivité physique?
D'autre part, le contraste entre le style des deux joueurs impliqués (Le Guen et Blondeau) indique que le problème ne tient pas à des joueurs plus dangereux que d'autres, mais au degré de "violence" toléré sur les terrains.


Brider les défenseurs ?

De manière provocatrice, Michel Platini évoquait il y a quelques années la possibilité d'interdire purement et simplement les tacles, pour restaurer les droits du beau jeu et favoriser les attaquants. Les tacles font cependant partie de la tradition (quoique pas depuis toujours) et des gestes qu'on aime quand ils sont orthodoxes (Beckenbauer, Lopez, Blanc). Ils sont d'ailleurs mieux encadrés et sanctionnés depuis la prohibition des "tacles par derrière" (en fait, de tous les gestes dangereux), et globalement, la violence a considérablement diminué depuis une dizaine d'années — les problèmes se concentrant notamment sur l'antijeu et les contestations. En dehors des agressions pures et simples, qui n'ont pas disparu, la question de la violence est plutôt relative à l'intensité générale des contacts et des chocs. Le récent rapport de la FIFA sur la Coupe du monde (voir ici) insistait ainsi sur la progression alarmante du nombre de traumatismes crâniens occasionnés par les coups de coude dans les luttes aériennes.

Or, cette intensité physique, qui a varié au cours de l'histoire, n'est pas une donnée immuable, mais le produit du rapport entre "l'engagement" des joueurs et sa répression par les arbitres et les instances disciplinaires. Si beaucoup de blessures sont aujourd'hui plus dues à la répétition des efforts qu'aux gestes illicites, on peut en revanche s'interroger sur le niveau de tolérance générale vis-à-vis des brutalités. Les tenants de la virilité du football et les anglo-saxons voudront le définir comme un "sport de contact", mais quel en est le prix exact pour le jeu?
On s'accorde généralement sur le constat de la difficulté croissante à déborder les défenses, de l'importance primordiale des aspects tactiques, de la sur-valorisation des joueurs "capables de faire la différence à eux seuls", de la rareté des vrais meneurs de jeu, du faible temps de jeu effectif dans les rencontres, des interruptions dues aux fautes etc. Une prohibition plus sévère des contacts n'aurait-elle pas pour effet de laisser à nouveau des espaces d'expression individuelle et collective aux joueurs et de produire une bien meilleure qualité de jeu?

On est ici explicitement dans l'utopie, surtout devant les résistances que provoquent les campagnes de durcissement de l'arbitrage, comme en ce début de saison (lire La couleur du carton). Mais la question mérite certainement d'être posée.
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