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Etienne Melvec

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La République et les sifflets

Cette saison, on a beau refuser l'entrée des stades à la politique, elle y revient sans cesse. De France-Algérie à la finale de la Coupe de France en passant par Karembeu, les sifflets soulèvent l'indignation de la France outragée. Une dramatisation bien organisée.
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La responsabilité de l'incident étant attribuée sans grande ambiguïté à certains supporters de Bastia, le débat devrait normalement se cantonner au dossier corse. On s'interrogerait ainsi sur la contradiction à se vouloir indépendantiste tout en désirant gagner la Coupe de France, on spéculerait avec Jean-Pierre Chevènement sur les manipulations éventuelles des mouvances indépendantistes, on étudierait l'état du processus de normalisation… Pour déplorable et bête que soit le geste des siffleurs, il n'en était pas moins prévisible et en tout cas pas aussi dramatique qu'on a voulu le présenter. Car si les sifflets se répandent comme mode (idiot) de protestation, c'est aussi parce leur médiatisation en a fait une figure de style, un geste de provocation prêt-à-l'emploi d'autant plus efficace qu'il suffit d'un siffleur sur 50 spectateurs pour que l'on affirme qu'une stade entier (ou ici une tribune) siffle. Le plus significatif est cependant que l'indignation, de plus en plus calculée, se systématise également.

Communication de crise
Il est en effet évident que le fait essentiel n'est pas cette manifestation intempestive, mais bien la réaction du Président de la République qui lui a donné un retentissement extraordinaire, avec le départ des officiels de la tribune, le report du coup d'envoi, une déclaration solennelle à TF1 et la décision de ne pas descendre sur la pelouse. Le moins que l'on puisse dire est que le staff chiraquien est très réactif. On peut en effet regretter que les siffleurs nous aient privés de la réaction du public dans son ensemble au moment de la présentation des équipes au président de la République, car le test aurait été beaucoup plus significatif, et l'affront bien plus grand, celui-ci ne descendant pas d'un seul virage (1). Au lieu de cela, c'est la France et non son président qui fut outragée et l'incident a été l'occasion d'une efficace opération de communication pour cette "nouvelle autorité de l'état" et cette "tolérance zéro" qui nous sont promises. Sachant que l'on peut très légitimement être choqué par ces sifflets, cette attitude a toute chance d'être bien accueillie par tous ceux qui croient en un "sursaut républicain" représenté par le vote du second tour des présidentielles. "Bien joué", comme a dit Dominique Voynet.

Outrages et excuses
Le ridicule est plus sûrement atteint lorsqu'il est demandé à la Fédération de présenter ses excuses à la "France humiliée", et lorsque le président Simonet s'exécute servilement, sans même se demander si son geste a un sens. En quoi la Fédération est-elle responsable de l'expression des spectateurs? A quel titre une fédération sportive peut-elle présenter des excuses à un état?
La France est à notre sens plus réellement humiliée par les libertés que prend son chef d'état avec la justice de son pays, par les scores de l'extrême-droite aux élections, par l'impunité dont jouissent ses forces de l'ordre quand elles violent les droits de l'homme ou par la participation de son industrie militaro-industrielle à la misère mondiale… On dira que c'est une question de point de vue, mais il faudrait effectivement se demander pourquoi les symboles ne sont plus respectés, s'ils se sont vidés de leur sens ou s'ils ont au contraire été employés à toutes les causes, jusqu'aux plus mauvaises. On pourrait aussi ouvrir le débat sur la Marseillaise, sur son histoire et les significations différentes qu'elle a prise et prend encore, sur la pertinence des fanfares militaires dans les stades…

La République des symboles
En octobre dernier, on avait beaucoup accusé les autorités d'avoir excessivement chargé de symboles la rencontre France-Algérie, mais on avait en même temps conféré aux incidents les significations politiques profondes d'un "traumatisme"… On dénonçait la récupération de la part du gouvernement, mais on s'en donnait à cœur joie pour interpréter à tout va et stigmatiser les responsables désignés (voir Drame mineur sous les projecteurs). Les commentateurs avaient voulu y voir exclusivement le rejet massif de l'identité française par les jeunes issus de l'immigration, et cet épisode avait inauguré une mise en scène (des problèmes sociaux en général et de l'insécurité en particulier) qui a ensuite été très populaire au cours de la campagne électorale: déjà on faisait passer des incivilités pour le signe d'un dérèglement moral général.

Après le choc des présidentielles, il s'impose effectivement de s'interroger sur les moyens de parvenir à rassembler la population française derrière des symboles comme l'hymne national ou le drapeau tricolore. Les manifestations du 1er mai ont été l'occasion d'une telle réappropriation. Il faut cependant comprendre celle-ci comme une adhésion à des valeurs et non comme le culte ritualiste d'icônes abstraites ni comme le respect d'une autorité supérieure de droit divin. Il est frappant de voir à quel point le président et ses ministres, mais aussi Jean-Pierre Chevènement et d'autres responsables politiques ont voulu amalgamer le symbole de la Marseillaise aux "valeurs de la République" voire à ses représentants, et faire d'une protestation régionaliste un cas d'espèce (2).

A vouloir dramatiser tous les incidents, à présenter le visage outragé de la République à chaque incivilité, on ne va parvenir qu'à aggraver la "fracture idéologique" opposant une autorité raidie dans les oripeaux de la Nation à une contestation qui prend décidément des formes très diverses en ce moment, et qui risque en outre d'être radicalisée par la politique sécuritaire qui se profile…

Politologie du sifflet
Dans l'élan des commentaires, l'indignation amalgame tous les sifflets, jusqu'à ceux qui ont atteint Christian Karembeu récemment. Les médias sont friands de tels rapprochements, car des événements présentant des similitudes de forme peuvent aisément être attribués aux mêmes causes, aussi nébuleuses soient-elles. Quand on veut expliquer la lâche bronca du SdF à l'encontre du Kanak, on va sérieusement chercher des raisons dans ses déclarations sur les essais nucléaires, datant de 95 (ou dans le fait qu'il ne chante pas… la Marseillaise), sans comprendre ou sans oser dire que le joueur cristallise simplement les critiques — dans une équipe intouchable — pour le niveau de jeu insuffisant qui lui est généralement prêté.
Dans cet exemple comme dans les deux autres, on attribue des intentions complexes et une importance démesurée à des gestes qui se caractérisent surtout par leur stupidité. Une stupidité qui est malheureusement récompensée par une médiatisation extraordinaire.

Enfin, et puisqu'il est beaucoup question de symboles, chacun pourra apprécier l'importance accordée au 10e anniversaire de la catastrophe de Furiani à l'occasion de cette finale de la Coupe de France…


(1) Si Jacques Chirac prend ses 82% du deuxième tour pour une unanimité en sa faveur et s'il espère pouvoir désormais incarner à lui seul la République, il n'a pas fini de s'émouvoir des insolences qui lui seront adressées.

(2) On peut aussi se rappeler que le manque de respect envers les hymnes nationaux n'est pas une nouveauté dans les stades français: les hymnes étrangers, régulièrement sifflés depuis plusieurs années lors des rencontres internationales, ont simplement devancé la Marseillaise dans la progression de l'irrespect.

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