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Eugène et Romain

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Ligue 1 / Journée 38 : la Gazette

Voyage en Bollaert

Tribune – Deux supporters racontent la naissance de leur passion dans les gradins lensois, jusqu'au jour de la relégation du Racing...

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"Papa, pourquoi tous ces gens ils tapent des mains et ils crient 'Allez Lens' comme des dingues et pas nous?" Voilà la première remarque que j’ai faite ce premier samedi de 1991 à Bollaert. C’est vrai quoi, nous sommes là, tranquillement posés avec mon père et ma frangine en Lepagnot honneur pour assister à ce triste Lens-Cannes, qui se termine sur le score de 1 à 1, pendant que d’autres s’évertuent à pousser les Sang et Or.

 

Quelques semaines auparavant, je demandais encore à ma mère, un énième samedi soir, pourquoi le paternel n’était pas à table avec nous. "Il est au foot", répondait-elle sans que je n’y trouve quelque intérêt. Les dimanches après-midi Téléfoot à toute berzingue et les apéros avec ses amis ne tardaient pas à me faire comprendre que le foot avait un intérêt certain.
Loin de moi l’idée que mon père avait pu assister à Lazio de Rome-Lens ou qu’il avait vu sa mort arriver lors d’un déplacement en caisse à Reims, je me disais quand même que s’il esquivait un repas de samedi soir tous les quinze jours, c’est qu’il y avait bien une raison valable. "Papa, c’est quoi Lens? Tu fais quoi un samedi sur deux?" Sans me souvenir des paroles exactes, je dirais qu’il m’a répondu un truc du genre: "Le mieux, pour savoir, c’est d’y aller!"

 

 

Voilà comment je me suis retrouvé ce fameux samedi soir en Honneur pour suivre mon premier match à Bollaert. Au-delà du terrain et de ce que Jimmy Adjovi-Bocco et consorts pouvaient faire du cuir, j’ai été épaté par cette chaleur. De discuter de ballon rond avec un parfait inconnu entre la patte d’oie et la rue de Londres, ça dépassait l’entendement. Comment était-ce possible? Ce mec qu’on ne connaissait ni d’Eve ni D’adam vociférait sur le 4-4-2 mis en place par Arnaud Dos Santos tandis que mon père renchérissait sur la parfaite maîtrise de balle de Mustapha El Haddaoui. Dieu que c’était bon! Il fallait y retourner, et vite! Bollaert, son odeur de frite grasse, pas trop cuite mais juste assez, ce Sang et Or Magazine distribué gratis aux abonnés, cette Trannin enfumée, cette Delacourt debout, et cette Marek vivante, colorée et gueulante, cette Lepagnot, certes amorphe, mais encore peuplée d’amoureux (avant que les loges et autres restaurants à thème ne viennent les remplacer...)

 

"Mais au fait, papa, pourquoi on n’est pas en face nous, avec ceux-là qui crient leur amour?" Alors, on est allé en face, pas dans la Marek car Papa ne peut pas rester debout longtemps. Alors la Xercès. "Madame, comment ça se fait que Didier Dubois il vous fait signe?", disais je quelques matches après avoir compris que ce n’était pas à moi que le milieu de terrain adressait ses sentiments. "Parce que c’est mon neveu", répondait-elle dans un éclat de rire. Que de joie, au match suivant, de se voir offrir la photo dédicacée d’un joueur du Racing!

"Papa, j’entends rien, quel bordel!" Mon cœur bat à cent à l’heure en ce jour de février 92 quand la Delacourt tremble sous les remous de la marée marseillaise qui a envahi le niveau 0, là sous nos pieds. Et c’est même du deux-cents à l’heure lorsque Bollaert gronde pour mettre à mal le grand OM, quand Roger montre à son frère qui est le meilleur des Boli, et surtout quand Gillot me fait comprendre, en un seul coup de tête, que Lens est capable de battre n’importe qui, et surtout les plus forts… "Diable, qu'on est bien ici!"

 


Voilà le début de mon histoire avec le RCL. Ce n’est que quelques années plus tard que j’aurai l'honneur de vivre enfin un match en tribune Marek. "C’est là que j’irai maintenant, papa, tout le temps. Je sais que tu seras au dessus, en tribune Louis. Tout seul? Non! Il y aura toujours quelqu’un pour discuter du 4-4-2 mis en place par Wallemme ou de la maîtrise de balle de Fabien Laurenti. Et oui, les temps changent papa, Olivier Thomert a remplacé Georges Lech. Mais rien ne remplacera l’amour que l’on porte pour ce blason. Et rien ne nous empêchera de revenir demain ou après demain, pas même la Ligue 2 ou la ligue tout-ce-que-tu-veux. Allez Lens!"

C'est un endroit où j'ai mes repères, mes marques, mes sens en éveil. Ils sont bercés par la belle musique du bien-être et de ses habitudes. Un chez moi. Mais, à chaque fois que j'y pose le pied gauche, j'en découvre des recoins restés secrets où j'ai encore envie d'aller poser le droit. Ce sentiment profond de le connaître par cœur et de finalement le redécouvrir à chaque fois. Un ami inconnu.

 

* * *

 

C'est un jour de mai. Le cœur serré. J'ai passé ma nuit à la regarder dans les yeux. Incapable de fermer les miens, j'ai sondé dans l'obscurité un peu de réconfort. Me disant que ce samedi aura le goût de la passion, comme tous ceux que je vis depuis presque vingt ans. Que l'adrénaline sera là, à m'attendre, à m'étreindre, dès le milieu de journée. Elle me susurrera, comme à chaque fois: "Allez, on y va?!" Il ne fait pas froid mais il pleuvine depuis l'aube. Je sais que, tout à l'heure, dans cette forme de rendez-vous habituel, je vivrai un moment forcément exceptionnel. J'ai hâte. J'ai peur.
On est le 17 du mois. Je croise d'autres fous, ceux qui - comme moi - n'ont jamais choisi le RC Lens. Mais qui ont vu le RC Lens les choisir. L'espace d'un instant, je maudis ce privilège qui m'a été fait, étant gamin. Puis, comme sursautant en plein cauchemar, et recouvrant mes esprits, je tente d'effacer cette envie blasphématoire. Je me répète que tout ceci est une chance absolue. Vibrer.

 

En pénétrant Bollaert, car c'est de lui qu'il s'agit, les souvenirs se bousculent toujours. Dans cet escalier menant vers la Marek, je me revois souvent, enfant, n'ayant pour horizon que le pantalon usé de mon paternel. Le tenant par la main, très fort, car la foule l'impressionne autant qu'elle me happe. L'impatience me traversant le bonnet placé bas sur le front. Les chants des uns, les chants des autres, les chants lointains qui sont aussi les nôtres. Frissons.
Mais, ce soir, tout est différent. Et le seul souvenir qui m'assaille ne remonte qu'à la veille dans l'après-midi. C'était hier et – usant de mes quelques connaissances au sein du club lensois – j'avais eu accès aux travées vides. J'en avais respiré l'odeur du souffre, envoyé quelques prières, aussi. J'y avais surtout croisé un quinquagénaire passionné, venu, comme moi, humer l'atmosphère si particulière des veillées d'armes. Je lui avais fait part de mes sentiments omniprésents. Cette angoisse. Gervais Martel.

 

On est en 2008. Il est 19h06. Je me cale enfin dans cette tribune. Elle fut si souvent un délice que je ne puis lui en vouloir d'être ce soir un supplice. Elle sera pire que cela. Pour la première fois depuis que j'aime ces deux couleurs, le sang et l'or, je les vois quitter l'élite du football hexagonal. Il pleut très fort désormais. Il pleut sur la Delacourt. Il pleut sur la Trannin. Il pleut en Lepagnot. Il pleut sur les joues. Lens est en Ligue 2. Il pleut.
Cette nuit-là, mes yeux ne trouveront aucun repos. Mais au bout de ma tristesse, le lendemain au point du jour, j'eus enfin cette réponse. Celle après laquelle je courais depuis toujours. Enfilant ma tunique griffée de ce "Shopi" jauni, prêt à braver les brimades et les piques acerbes de ceux qui ne comprendront jamais, ma fierté d'être Lensois n'avait aucunement été altérée par les larmes d'hier. Elles l'avaient même renforcée.

 

En ce matin triste, je n'avais qu'une seule envie. Crier à tous mon amour pour le Racing Club de Lens. Je m'en étais finalement abstenu. Me disant qu'à la reprise, c'est sûr, on se retrouverait, nombreux. Qu'on serait des milliers à vouloir le crier. Au hasard, en plein mois de mai, je recroisais l'adrénaline. Elle ne me susurrait plus rien. Mais me hurlait déjà: "Allez, on y va?!" Je ne la fixais guère. Je ne répondis même pas. Elle savait que la question valait la prise de rendez-vous. Qu'on se reverrait au mois de juillet. À Lens.


Textes initialement publiés par Free Lens Football.

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