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Grégory Charbonnier

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Croatie Charles de Gaulle

Vaincre à Berlin

Jeux olympiques 1936 : l'Italie des "Goliardi", amateurs présumés, remporte le tournoi de football pour le plus grand profit du régime de Mussolini...

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En 1932, la délégation italienne a déjà conquis Los Angeles: deuxième nation au tableau des médailles. Succès sportif et populaire, Los Angeles est l’Olympiade d’or pour les sportifs italiens, affectueusement surnommés les "Mussolini’s boys".


À Berlin comme à Addis-Abeba

Focaliser l’intérêt de ses compatriotes sur le spectacle sportif afin de les détourner de leurs préoccupations quotidiennes et de la chose politique, tel est le but du Duce. Sans forcément le favoriser, le régime accepte l’émergence du football, sport le plus suivi par les masses, ainsi que du professionnalisme dans le sport. Et finalement, le football présente des caractéristiques "intéressantes": c’est un sport d’équipe qui suggère une mentalité collective où pour vaincre, une bonne organisation de base est requise. L’individu s’efface au profit du groupe. Par l’engagement et les contacts physiques entre adversaires, ce sport est qualifié de viril, qualité louable aux yeux de la doctrine fasciste. Le régime s’implique directement à l’occasion de la Coupe du monde 1934 qui se conclut avec la victoire italienne. Les Italiens vivent pour "l’équipe de leur cœur" et appliquent par ce sentiment le fond de la psychologie fasciste: l’opposition entre le nous et les autres.

Au début du mois d’octobre 1935, 200 000 soldats italiens envahissent l’Éthiopie pour conquérir une "terre au soleil". La SDN met en place un embargo économique (que l’Allemagne nazie ne respecte pas, décision qui permet le début du rapprochement entre les deux pays aboutissant le 1er novembre 1936 à la signature de l’axe Rome-Berlin). Au moment des JO, l’embargo international exacerbe le sentiment national italien et la propagande fasciste joue sur le ressentiment: il faut vaincre à Berlin comme sur le champ de bataille. Il Popolo d’Italia, le journal du parti, l’affirme: "Ici, nous ne donnerons pas notre sang comme en Afrique. Mais nous y emploierons notre cœur car dans ces épreuves aussi, nous devrons démontrer notre civilisation et notre
bravoure."

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Des pros ? Non de "joyeux étudiants"

Le règlement olympique stipule alors que seuls les athlètes amateurs peuvent participer aux Jeux Olympiques. Dans certains pays, le football n’est pas assez structuré pour marquer une distinction nette entre professionnels et amateurs. Ce sont alors les meilleurs joueurs qui sont sélectionnés. En Italie, la situation est sans ambiguïté: le professionnalisme existe bel et bien. Envoyer des professionnels, qui plus est champions du monde, est impossible. Le pays est donc représenté par des amateurs – appelés les "Goliardi", littéralement des joyeux étudiants –, et les journaux italiens lancent une polémique sur le non-respect de la Charte olympique par certaines autres sélections, même si certains Goliardi évoluent à Bologne, à la Lazio ou à l’Ambrosiana (Inter de Milan). C'est l'occasion de glorifier le sens de l’honneur et la force de l’Italie fasciste, qui est capable de mettre sur pied deux équipes de niveau international. "Nous sommes fiers de démontrer notre valeur et notre esprit sportifs immaculés", affirme La Gazzetta dello Sport.

Les attentes sont toutefois mesurées, loin de l’optimisme exalté qui se porte par exemple sur l’escrime ou le cyclisme: le football suscite doutes et incertitudes. La Gazzetta dello Sport du 22 juillet titre: "Où peuvent arriver nos étudiants?" L’article indique qu’ils "manquent totalement d’expérience internationale et n’ont pas de meneur dans les lignes de jeu… Trop demander à ces garçons serait leur faire endosser un fardeau lourd à supporter." L’objectif: les demi-finales.



La victoire en l’honneur de Mussolini

Les étudiants de Pozzo s’adjugeront le titre olympique. Mais hormis contre le Japon qu’ils écrasent huit à zéro, les Goliardi ne se sont pas promenés. Un à zéro en ouverture contre les rugueux Américains, deux à un après prolongations en demi-finale contre la Norvège, et enfin la victoire finale sur le même score et après deux heures de jeu face à l’Autriche. C’est une véritable performance sportive. Même si leur statut d’amateur peut être mis en doute, ce n’est pas l’équipe nationale type qui s’impose mais, en quelque sorte, la réserve. Preuve de leurs qualités, trois joueurs intégrerons l’équipe nationale victorieuse deux ans plus tard lors de la Coupe de monde à Paris: la paire défensive Foni-Rava et le milieu de terrain, Locatelli.

Le succès est dédié au Duce. Le Corriere della Sera commente ainsi, munie de tout l’attirail emphatique de la propagande fasciste, le succès des footballeurs sur les Japonais: "… la foule s’enhardit et se joint à nos acclamations et à nos applaudissements. La scène se termine au formidable cri: 'Duce! Duce!', lancé par mille Italiens qui avaient plus que jamais dans la jubilation de la victoire, le nom de leur grand chef dans le cœur." La presse insiste sur la victoire de la deuxième formation d’Italie sur les équipes nationales adverses, qui "ont connu des revers sans circonstances atténuantes." La victoire inattendue et bienvenue de la sélection italienne est efficacement instrumentalisée par le régime, deux ans avant le sacre mondial – le second après
1934 – de Paris en 1938.

> Lire aussi l'interview de l'historien Paul Dietschy
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