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Platoche décroche

Va donc, eh, perso!!!

Regards sur des scènes de plus en plus ordinaires du football, où les contrats signés par certains joueurs avec des sponsors influencent leur comportement...
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C’est une de ces anecdotes dont raffolent les Italiens. Scénette ordinaire d’un dimanche ordinaire dans le calcio. Balbo, attaquant de la Roma, venait de se faire remplacer à vingt minutes de la fin du match. Vexé, l’oeil noir et l’air furibard, il se dirige sans desserrer les mâchoires vers les vestiaires avant de se raviser. Ignorant que les caméras de Telepiu, et à travers elles quelques millions d’indiscrets, sont dirigées sur lui, il se tourne froidement vers son entraîneur, Zeman, le pointe du doigt et le gratifie d’un “Figlio di puttana!” dont l’insonorité n’entamait en rien la violence haineuse. Bien sûr au pays du soleil à lunettes l’anecdote a fait couler des litres d’encre et de salive; il faut bien vendre les 4,5 millions d’exemplaires de quotidiens sportifs par jour et meubler les 6 heures de Téléfoot. Mais c’est surtout la déclaration de Zeman qui m’avait intéressé. L’entraîneur philosophe, sans se départir de son habituel flegme, avait alors expliqué aux journalistes qu’il était important que les entraîneurs luttent contre “l’individualisation” du football moderne.

Les joueurs, encouragés en cela par leurs sponsors, sont en effet de plus en plus attentifs à leur image personnelle. Leur hypermédiatisation, leur statut de star, tendent à les individualiser, à dissocier leur succès de leur équipe, sans qui pourtant il ne sont rien. Autrefois seuls quelques joueurs d’exception — les Platini, Cruyff et autres Beckenbauer —- avaient le droit d’être sortis du lot. Portés aux nues par les journalistes, adulés par les gamins, on les tenait capables de porter à eux seuls une équipe à bout de bras. Légende bien entendu que cela, miroir déformant de la gloire. Platini chez les Bleus sans Giresse, Rocheteau, Tigana, ou chez les Bianconeri sans l’extraordinaire collectif de la Juve, aurait certes été un bon joueur, un grand joueur, mais pas le joueur d’exception qu’il a été. Un joueur d’exception ne l’est jamais sans une bonne équipe.

Aujourd’hui les joueurs d’exception sont devenus légion, légion de mercenaires achetés à renfort de millions comme si ces prix exorbitants confirmaient leur statut de demi-dieux. Vous pouvez l’écrire, Dieu est transférable, mais il coûte cher!
Ebloui par les flashs, on en viendrait presque à oublier quelques vérités simples. Cela ressemble à une lapalissade et pourtant: les individualités ne peuvent s’exprimer qu’à condition que le collectif fonctionne. Une somme d’individualités, aussi brillantes soient-elles, mais sans collectif, sans esprit de sacrifice, ne formera jamais une équipe digne de gagner. Pour l’avoir oublié, le Matra Racing en son temps paya une amère facture. Quant à l’inénarrable Milan AC, il nous a encore donné il y a peu à méditer en cédant Edgar Davids pour manque de résultat à une Juventus de Turin qui sut en faire, grâce à son collectif, un des meilleurs étrangers du calcio. Et si une équipe construite sur ses seules individualités n’a aucune chance de réussir, une équipe entièrement au service du collectif peut, elle, tout à fait l’emporter. N’est-ce pas la leçon à tirer de notre championnat où Lens et Metz se disputent la première place à l’abri de Marseille, Monaco et du PSG. N’était-ce pas la leçon que nous ont donnée naguère Auxerre et Nantes. Nantes surtout où Pedros, Ouédec, Loko ont démontré par leurs difficultés ultérieures qu’une des plus belles équipes qu’il nous ait été donné de voir en France ces dernières années était à prendre en entier ou à laisser.

C’est une de ces anecdotes dont raffolent les Italiens. Saynète ordinaire d’un dimanche ordinaire dans le calcio. Ce jour là, à Bologne, Roberto Baggio brille surtout par son absence. Remplaçant d’entrée de jeu, humilié à l’idée de devoir lui, la star, le sauveur de l’Italie à la Coupe du Monde 94, chauffer la “panchina”; Roberto a tout simplement refusé de se rendre au stade et est resté chez lui. Oubliant pourquoi il était payé, oubliant surtout qu’il faisait partie d’une équipe, que ses coéquipiers se battaient pour la zone UEFA, que chaque dimanche les milieux récupérateurs s’époumonaient pour lui offrir de bons ballons, que les défenseurs protégeaient avec acharnement leur but afin que ses doublés soient ceux de la victoire, Roberto a oublié ce qu’il leur devait. Au pays du soleil à lunettes les litres d’encre et de salive ont coulé. Roberto a été critiqué, Roberto a été conspué. Roberto affirme aujourd’hui avoir tiré les leçons de cette aventure qui l’a, un temps, condamné aux yeux de Cesare Maldini. Roberto a compris qu’il serait à jamais, pour l’histoire, le sauveur de l’Italie au Mondial 94, mais qu’il était redevenu un footballeur, un simple footballeur, faillible et vulnérable. Et en grand joueur il n’a qu’un rêve: participer à l’aventure France 98. Jouer, “même dix minutes”, et faire gagner son équipe. Faire parti des 22, à n’importe quel prix, quitte à rester sur le banc et à écorcher un peu cette image si chèrement acquise de star du ballon rond.

On aurait aimé entendre ça dans la bouche de l’ami Canto il y deux ou trois ans.

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